Concours de haïkus (la verve vivante de trois vers évanescents pour un voyage au Vanuatu)

Voici un concours de haïkus, baptisé  » Pilou des mots « , qui devrait attirer plus d’un amateur ! Vous avez jusqu’au 10 octobre pour composer un haïku avec l’un des mots océaniens suivants, autant de mots qui ont enrichi la langue française :

Bichelamar, boomerang, boucan, bougna, bourao, cagou, dawa, doghi, didgeridoo, faré, filao, gaïac, kaori, kanak, kangourou, kawa, kiwi, koala, manou, maori, moa, monoï, niaouli, paréo, pilou, poca, poe, popinée, tabou, tamouré, tané, tapa, taro, tata, tiaré, tiki, troca, uru, vaa’a, vahiné, wallaby.

Le premier prix est au séjour de trois jours au Vanuatu pour deux personnes. Probablement au départ de Nouméa, mais ce n’est pas explicitement précisé dans le règlement de ce concours organisé par le Forum francophone du Pacifique. On peut rêver d’un Paris-Nouméa-Port-Vila, non ?

Pour quelques exemples de haïkus (poème sur l’évanescence des choses en 17 pieds de trois vers [5,7,5 vers respectivement]), on se reportera à mon billet  » Avec le haïku, le bonheur est dans le style «  [Papalagui, 12/08/07].

Exemple emprunté à Bashô (1644-1694) :

Vieille mare –

Une grenouille plonge

Bruit de l’eau.

Ce qui, transposé en haïku océanien, pourrait donner :

Vieux kaori –

Un cagou s’ébroue

Crac du gaïac.

N.B. : il arrive que les vers ne respectent pas exactement le dispositif 5 + 7 + 5 pieds, ceci en raison de la traduction du japonais, l’exemple ci-dessus pouvant être considéré à l’image du poème de Bashô, comme… une traduction du japonais ! 

Nous avons jusqu’au 10 octobre 2008 pour envoyer le haïku à l’Alliance Champlain, BP 8133, 98807 Nouméa cedex.

Que le meilleur gagne !

Un  » Éloge « , un rien coûteux

À hauteur de la caisse, librairie de Paris, place de Clichy, à Paris. Cet opuscule minuscule, Eloge de rien. Epais comme rien (58 pages) au coût de 3 euros. Publié par Allia, dédié à Personne, signé Anonyme, une réédition d’un ouvrage publié en 1730, en plein Siècle des Lumières, explique l’éditeur d’aujourd’hui,  » il s’inscrit dans la tradition des éloges parodiques de l’Antiquité grecque – on doit à Lucien un Eloge de la mouche, à Synésios de Cyrène celui de la calvitie – et de la Renaissance, avec Erasme et son Eloge de la folie. Cependant, l’auteur pousse ici cette logique jusqu’à l’absurde, tournant en dérision les éloges académiques de son siècle, occasions de célébrer les sciences, la littérature et les arts. En ne glorifiant que le Rien, sous toutes ses formes, cet ouvrage défie le ton grave et solennel, cultive à plaisir les paradoxes. En ne chantant les louanges de Rien, l’auteur célèbre tout et Rien.  »

Cet Eloge de rien semble parfaitement adapté à la collection 3 euros d’Allia, qui la présentait ainsi en février dernier :

 » Un livre à 3 euros, (…) c’est un moyen d’accéder à la culture en évitant les pièges du numérique, gratuit, certes, mais non sélectif et souvent peu fiable.
On observe aujourd’hui, avec ces nouveaux supports, une forme de boulimie de consommation culturelle. Pourtant, il est évident que l’assimilation de ces produits d’accès illimité dépasse largement les capacités d’un individu, et entraîne un manque de maîtrise de la connaissance, favorise et révèle une approche intellectuelle mal structurée. Le livre demeure le seul rempart contre ces dérives, la seule façon de reprendre possession de nos capacités de discernement, de faire un choix véritablement personnel.

Or, le prix des livres freine de plus en plus l’acte d’achat. Une collection à 3€ autorise le lecteur à prendre un risque (ce que l’accès à la culture gratuite est en train de faire disparaître) et provoque une excitation sensible et presque sensuelle.

Malgré la possibilité de télécharger des ouvrages à partir des bibliothèques numériques (telles que Gallica), l’objet livre reste irremplaçable. (…)  Tout se joue maintenant : au moment même où les pratiques de lecture changent. Si l’introduction du numérique a modifié l’accès à la culture : lancer une collection à 3 euros, c’est façonner, à long terme, des habitudes de lecture déterminantes, en particulier pour les jeunes générations.  »

En somme, toutes choses égales par ailleurs, cet  » éloge  » est un rien coûteux.

Le phrasé de Bastard Battle

Un libraire par jour. Hier, arrêt à la librairie Texture, dont l’ouverture était signalée dans le billet du 18 août.

Avant-hier, librairie Les buveurs d’encre, 59 rue de Meaux, Paris XIXe. Belle librairie à la vitrine éclectique, de la BD à l’essai en sciences humaines et aux livres jeunessse. Remarquable pour ces petits formats d’éditeurs méconnus. Je m’arrête sur La mécanique raciste de Pierre Tevanian, aux éditions Dilecta, qui le présentent ainsi :  » Il souligne le caractère social et systémique du racisme français, et son enracinement dans notre culture : loin d’être naturel, le racisme est une production culturelle…  » Pierre Tevanian est professeur de philosophie à Drancy (Seine-Saint-Denis), et co-animateur du collectif Les mots sont importants .

Il y a une semaine, à la librairie L’Atelier, rue Jourdain, l’incipit de La Grande Garabagne de Michaux nous mettait sur la voie et dans la voix de la phrase parfaite. (l’ami Kossi Efoui, rencontré en son antre bohème mardi, préfère parler de la phrase habile, de celle qui tient toute seule.)

Aujourd’hui dimanche, retour à L’Atelier. Découverte là aussi de quelques pépites de première. Pour n’en citer qu’une, chaudement recommandée par les libraires, avec force bandeau explicite ceignant la couv., ce Bastard Battle, roman de Céline Minard, éditions Léo Scheer, collection Laureli, pour Laure Limongi.

Première phrase de Bastard Battle :

Le dix décembre mil quatre cens trente sept, les paysans entendirent un galop sourd monter dans les plaines et traverser les blés depuis Riaucourt à Treix, prendre environs tout autour comme troupeau, et plus lourd que bœufs, plus rapide que nuée, plus sombre, soulevant peu, marquant fort, un grondement de mâtin affamé, puis martelé, un roulement éclatant, un orage sous couvée, sec, craquant, gonflé, résonnant sur le donjon et par tous côtés, ce jour ils l’entendirent, et ce jour ils crurent au démon. « 

Ce  » prendre environs tout autour comme troupeau  » et ce  » mâtin affamé  » sont d’un malin ! Il sentent bon la chanson de geste savamment pastichée, dans l’intelligence du style et la mignardise de mots, pour sûr !

Le phrasé du marché

A la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, Paris XXe, les étals du trottoir donnent le ton. L’intérieur est à l’avenant.

Que des livres aux propositions alléchantes. Ne pas s’arrêter à la libraire qui, ce matin, manifeste un commerce expéditif, libraire plus pressée que ses clients.

Marché du jour : Georges Perec, Jeux intéressants, édité par Zulma ; Tony Duvert, L’île atlantique, édité en poche par Minuit ; Antoine Bello, Éloge de la pièce manquante, chez Folio ; et Ailleurs d’Henri Michaux, qui réunit Voyage en Grand Garabagne, Au pays de la Magie, Ici, Poddema, dans la collection de poche Poésie de Gallimard.

Qu’est-ce qui nous fait acheter compulsivement des titres comme pour étancher une soif qui vient avec la lecture, pas avant, mais avec la lecture ?

Pourquoi George Perec ?  » L’écriture est un jeu qui se joue à deux « , aimait-il à dire. Quelquefois une aide supplémentaire serait nécessaire. Jeux intéressants réunit les contributions de l’auteur oulipien à la revue Ça m’intéresse pendant plus d’un an, au début des années 80. On y lit ce genre de devinette : Quel est l’intrus ? (p.45) :

Dans la liste suivante, un mot ne devrait pas logiquement figurer. Lequel, et pourquoi ? écrit, lisible, polysyllabique, court, singulier, masculin, adverbe, orthographiable, intrus, français, substantif, mot, traduisible, prononçable.

Pourquoi Tony Duvert ? Jean-Noël Pancrazi écrivait dans la nécro du Monde qu’il lui consacrait :  » L‘écrivain Tony Duvert, 63 ans, a été découvert mort, le mercredi 20 août, chez lui, dans le petit village de Thoré-la-Rochelle (Loir-et-Cher). Sa mort remonte à environ un mois. Une enquête a été ouverte, mais il s’agit probablement d’une mort naturelle. Tony Duvert n’avait pas publié de livres depuis 1989. On l’avait presque oublié, et pourtant, il a marqué son époque – les années 1970 – par l’extrême liberté qu’il manifestait dans son écriture comme dans sa vie, par un ton unique, fait de crudité et de grâce, par le rythme de sa phrase, sans ponctuation souvent, emportée par le seul mouvement du désir, capable, comme on l’imaginait alors, de changer le monde.  »

En 4e de couv. de L’île atlantique, je lis cet éloge de François Nourissier, extrait du Figaro Magazine du 17 mars 1979 :  » C’est énorme, irrespirable et d’un réalisme à faire peur. « 

Pourquoi Antoine Bello ? Une énigme et un puzzle littéraire en cinquante pièces (dans le désordre), dont la première commence ainsi :

 » Ma victoire n’est pas celle d’un homme, mais celle du continent africain tout entier. certains voudront y voir une revanche, mais ils ont tort : la fonction du puzzle est de rassembler, non de diviser. « 

Pourquoi Henri Michaux ? La réponse est simple : Henri Michaux, c’est la phrase parfaite. Prenez le premier paragraphe, juste après le titre de la nouvelle Chez les Hacs, dans Voyage en Grande Garabagne :

Comme j’entrais dans ce village, je fus conduit par un bruit étrange vers une place pleine de monde au milieu de laquelle, sur une estrade, deux hommes presque nus, chaussés de lourds sabots, solidement fixés, se battaient à mort. « 

 

Mayas décodés

Vu sur Arte, l’excellent documentaire de David Lebrun, Le Code maya enfin déchiffré. Pour ceux qui n’auraient pu s’embarquer pour l’aventure, on ne saurait trop conseiller l’un des rendez-vous pour la rediffusion : le 17/09 à 9h55 ou le 20/09 à 14h. Et sur le site d’Arte pendant 7 jours. A voir par tous, dans les écoles, les lycées, les universités, à la maison, dans les cafés, dans les cloîtres monastiques, dans les avions partant pour le Yucatán (Je revis mon premier vol, destination Merida, arrivée sous des trombes d’eau, un dico dans la poche d’un jean). C’est à vous donner la vocation pour devenir épigraphiste des glyphes mayas, ces traits gravés dans la pierre, logogrammes syllabiques ou idéographiques. Quand les chercheurs ont découvert qu’un même son était représenté par plusieurs dessins, le déchiffrement est devenu un jeu d’enfant (enfin presque).

Les Mayas de l’âge classique avaient une écriture ; elle raconte leur histoire ; leur vision du monde était hautement abstraite, à base de métaphores savantes. Ainsi le mot  » implorer  » est symbolisé par le dessin d’une main saisissant un poisson dans une rivière, ce qui le fait passer d’un monde à un autre…

Le documentaire se termine par la découverte édifiante par les Mayas d’aujourd’hui de l’écriture et de l’histoire de leurs ancêtres. Et une promesse : dans plusieurs siècles on saura tout de la vision du monde des Mayas de l’époque pré-colombienne… Patience.

Deux sites pour aller plus loin : le blog du mayaniste David Stuart, qui à l’âge de 15 ans a découvert une ribambelle de significations, et la maison de production du documentaire de David Lebrun, Night Fire films. Et un livre en français, avec fiches pratiques et historiques, très appétissant :

Déflagration poétique

Un coup de blues ? un gris à l’âme ? une néphrite existentielle ? Jouer avec les poètes nous conseille Jacques Charpentreau dans son très joli recueil (Livre de poche jeunesse, 1999, 2002). Avec ce sous-titre tentateur : 200 poèmes-jeux inédits de 65 poètes contemporains. Un florilège déflagrant pour soigner tout type  » d’eczéma moral « , comme dirait Saint-Ex. Ce Charpentreau est un petit prince de la poésie qui ne fait pas ses octante printemps… digne directeur de la bien-dite collection Fleurs d’encre.

Ainsi ce calligramme de Daniel Brugès dont le texte dit :  » Le mille-pattes est en colère et tire-lanli et tire-lanlère. Il vient   d’apprendre à la télé que les chaussures vont augmenter. « 

Armes miraculeuses

Le Parisien de dimanche titre en Une :  » Météo : on veut du soleil « .

Dans le film Il va pleuvoir sur Conakry (sur les écrans le 30 avril), une prière collective provoque la pluie après une longue période de sécheresse. En coulisse, les politiciens, qui avaient connaissance des prévisions météo, ont exploité la crédulité des religieux comme de la population.

A Paris, voici les solutions suggérées par le journal et ses lecteurs pour lutter contre le manque de soleil et un moral en berne : les U.V. des cabines de bronzage, les crèmes autobronzantes, les vitamines et les compléments alimentaires.

Crédulité dans un cas, placebo dans l’autre, un poème de Césaire, chacun ses Armes miraculeuses.

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Grammaire de l’imagination de Gianni Rodari, édité par Rue du monde, est un livre créateur d’histoires et de comment les raconter. Nul doute qu’au pays merveilleux d’Alice, sa lecture est obligatoire. Sous-titré  » Introduction à l’art de raconter des histoires « , il narre les périgrinations de son auteur parti à la rescousse des instituteurs de son pays (l’Italie) débordés par le comportement de leurs élèves. Rodari c’est un peu SOS histoires : il vous apprend à raconter une histoire quand vous avez dix ans et que vous n’êtes pas forcément passionné par votre instit’… Son livre est passionnant, il est plein d’astuces qui décoinceraient n’importe quel mutique… C’est une mine pour tout atelier d’écriture… pour adultes aussi.

Exemple parmi d’autres, le  » binôme imaginatif  « . Prenez deux mots comme  » chien  » et  » armoire « ; associez-les : chiens dans l’armoire ; armoire du chien ; chien sur armoire, etc. Une histoire commence. On a testé la méthode Rodari en atelier d’écriture avec  » cheval  » et  » ascenseur « .  Exemple avec ce texte signé Aude Cherrier, Atelier d’écriture, mars 2008.
 

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Etre poli avec lui, le caresser dans le sens du poil.

Bien le guider. Attention c’est tout de même un animal.

Le précéder, ce sera plus normal.

Puis l’inviter à monter dans cet étrange attirail.

Surtout le rassurer. Lui parler à l’oreille, au cheval.

Pas à mamie, qui elle reste ahurie, avec son dentier, son sac et son châle.

Plantée sur le pallier avec Monsieur son mari d’amiral.

Un autre titre de Gianni Rodari, destiné à la jeunesse, prolonge le plaisir. Il est co-écrit avec Alain Serres, l’éditeur de Rue du Monde : Jeux de mots, jeux nouveaux, illustrations saisissantes de Laurent Corvaisier, dont le plaisir est à chaque nouveau livre, redoublé.

Duetto de Kaplan décapant percutant

Duetto5, lire Duetto puissance 5, c’est-à-dire qu’on aurait dû se méfier : ça démarre dans les coursives avec un jeune vidéaste et elles deux qui pouffent. Très vite, elles occupent la scène et regardent le public dans les yeux. Les lumières de la salle ne sont pas encore éteintes. On n’a pas le temps de contempler la cuisine fixée au mur du fond, verticalement.

Aussitôt les mots percutent et vous décapent. C’est du Kaplan comme on l’aime : bref et tendu comme un fil, vif comme un flux à haute pression, haute précision. Kaplan c’est la haute couture du mot qui claque.

Des mots qui se répètent et qui vous pètent au visage : L’angoise m’angoisse par exemple, un cours texte dit façon cataracte, une femme prise du côté d’Ikea entre vis et boulons, et qui,  » tout d’un coup / je me suis sentie éparpillée / jetée dispersée éparpillée / en vis et en boulons / j’étais les petites vis / fines / j’étais les gros boulons / ronds / etc.  »

Kaplan dénonce la consommation et ce qu’elle fait à la femme, dans la femme, autour de la femme. C’est jamais consumériste ou féminsite, mais ça vous emporte, ça vous porte.  » On est dans la société du bonheur et on est malheureux « , dit-elle dans La femme du magazine.

Frédérique Loliée et Elise Vigier ont du talent, du chien, et une espèce d’élégance du verbe rapide, du speed-speaking. Elles passent le texte de Kaplan comme une chose sérieuse, drôle, agaçante, limite burlesque, tentation du pire, élucubrante. De son projet, Leslie Kaplan écrit (on cite tout, tellement c’est juste, et qui a dit qu’un blog doit être bref ?) :

Deux femmes, mais « femme » n’est pas une catégorie ni un genre, c’est un point d’appui, concret, matériel, pour faire passer, faire circuler, des mots, des objets, des questions, des émotions. Ce qui circule, c’est l’abondance, tout ce surplus de la société, tout ce qu’on consomme, nourriture, sexe, spectacle, ce qu’on mange, ce qu’on se met, dans la tête, sur le corps, tous ces mots en trop, toute cette bêtise, toute cette pauvreté, toute cette absence, de quoi, de sens, de but, de liens, de rapports, de sentiments, toute cette présence en creux, tout ce vide qui déborde. « No ideas but in things », disait William Carlos Williams, pas d’idées si ce n’est dans des choses, ici on pense avec des choses concrètes, des mots concrets, en situation et en dialogue, et le théâtre vient de cette façon. Le théâtre : une forme d’étonnement, l’étonnement de proférer des mots et des phrases, de les lancer devant soi et de les sentir voler, toucher, rebondir, l’étonnement devant le langage et ce qu’il y a dessous, devant la vie en somme, toute ma vie comme il est dit.

C’est jouer aussi vite que c’est écrit. Mais comme c’est bien écrit et que les comédiennes bourlinguent avec Kaplan depuis la création du Théâtre des Lucioles , ce collectif d’acteurs qu’elles ont fondé, et bien  » c’est vite dit bien dit « .

Elles ont fait ensemble, en 1994, L’Excès-L’Usine (en atelier à la prison des femmes de Rennes) ; en 1996 Depuis maintenant, adaptation du roman et mise en scène de Frédérique Loliée qui, la même année, mène avec Leslie Kaplan plusieurs ateliers d’écriture à Saint-Denis et à la Maison d’arrêt d’Avignon. Par la suite, Leslie Kaplan adapte L’Inondation de Zamiatine, mis en scène par Elise Vigier.

Toute ma vie (l’un des huit  » texticules « , comme dirait Queneau), a été écrit au fil du site Inventaire/Invention .

Toute ma vie j’ai été une femme (…)

si tu dis cette phrase

on ne peut pas te comprendre (…)

c’est vrai

je ne me comprends pas moi-même

toute ma vie j’ai été une femme

cette phrase est immense

(…) cette phrase a tellement de potentiel

de possible

cette phrase recèle

je dis bien : recèle

tellement d’autres phrases

oui

mais

moulinex libère la femme

(…)

je te laisse

tu es trop bornée

moi je suis devant une phrase immense

immense

toute ma vie j’ai été une femme

(… arrive après 🙂

tous les petits légumes sont respectés dans leur diversité, etc.

Et Duetto, pourquoi Duetto ? Oui  » Duetto  » c’est  » duel  » en italien. Bien. Mais sans doute aussi parce que les mots se battent en duel, duel auquel les spectateurs assistent dans Les mots et les choses :

ah la culture

quand j’entends le mot culture

je sors mon revolver

quand j’entends le mot culture

je sors mon carnet de chèque.

Duetto5  » Toute ma vie j’ai été une femme « , dans le cadre du Festival Jeune Création, Maison de la poésie de Paris (dernière le 13 avril). Textes inédits de Leslie Kaplan et extraits de textes de Rodrigo Garcia, conception et jeu Elise Vigier et Frédérique Loliée. Une production du Théâtre des Lucioles, sis à Rennes.
Frédérique Loliée et Elise Vigier ont suivi la formation de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne (1991-1994). Elles travaillent avec Didier-Geoges Gabily, Claude Régy, Robert Cantarella, Christian Colin, Matthias Langhoff…

LIRE la critique d’Odile Quirot :

 » Leslie Kaplan poursuit ici son auscultation poétique et politique de l’expérience quotidienne des masses (avec humour, ainsi dans «André», un homme perdu lui aussi dans «la sexualité industrielle de masse»). Sans doute aussi, comme dans «Habiter», croise-t-on quelque Dibbouk qui voudrait prendre sa place dans le corps de l’autre. Nous avons tant de choses en nous, silencieuses, mais à l’œuvre!  » La suite dans Bibiobs.com.

Big Shoot : un théâtre plus grand que son texte

Il est des lectures plus belles que des représentations. Denis Lavant vient de faire ce samedi soir au Lavoir Moderne Parisien une de ces prestations qui valent bien des mises en scènes. Sur un texte de Koffi Kwahulé, auteur invité deux mois dans une remarquable série de rendez-vous scéniques et universitaires, Denis Lavant a lu Big Shoot comme un combat intérieur, un huis clos saisissant de convulsions au cynisme et à la violence contenus. La prestation avait de quoi ravir l’auteur lui-même, présent dans cette petite salle d’un quartier de tous les cosmopolitismes, la Goutte d’Or.

Big Shoot présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave. Monsieur interroge Stan. Stan parce qu’il a décidé de le nommer ainsi, sans explication (elle viendra à la fin sur le registre de la confession d’enfance).

Toute l’écriture de Koffi Kwahulé tient dans cette ambivalence : le théâtre est un art de la complexité que la scène doit révéler dans la brièveté de la représentation ou de la lecture privée.

Monsieur a un accent quand il parle anglais. Stan lui dit. Ce qui fait naître chez Monsieur un complexe, qui va traverser le fil de l’intrigue. Entre paroles sexuées, insultes en cataractes, ton mielleux et confession intime, toute la palette d’interventions de Monsieur semble non pas dominer Stan, mais lui donner de quoi tenir à distance l’oppresseur.

Denis Lavant pratique la lecture avec un tel art que le public en oublie qu’il est là pour une lecture. Le public est devant un seul interprète qui bascule merveilleusement bien du bourreau à la victime.

Cette lecture lance les deux mois de programmation des oeuvres de Koffi Kwahulé au Lavoir moderne parisien. Deux mois autour du théâtre et du jazz, le dramaturge ne se définissant pas comme écrivain mais comme jazzman. Il s’en inspire du jazz comme d’autres respirent l’oxygène des hauts sommets.

Dans Frères de son, un très précieux recueil d’entretiens réalisés par Gilles Mouëllic (publié par les éditions Théâtrales), l’auteur africain-européen, comme il aime à se définir, précise son rapport au jazz à propos de Big Shoot (p.62) :

« L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : » Je te suis.  » Quand l’acteur Denis Lavant a lu le texte et a voulu le jouer, je me suis dit qu’il allait jouer Monsieur, celui qui est censé être Coltrane. C’est le plus bavard, celui qui a le souffle le plus véhément. Pourtant quand il m’a appelé, c’était Stan qu’il voulait jouer,  » Monk  » donc. J’ai cru qu’il n’avait pas bien lu, je lui ai demandé de relire la pièce. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour confirmer son choix :  » Ce sont deux belles partitions,mais moi c’est Stan.  » En fait, il avait vraiment compris la pièce, sa respiration. Il avait compris que celui qu’on accompagne, c’est Stan, même s’il ne dit pas grand chose. On a l’impression que c’est Monsieur qui mène le jeu, mais en réalité,le vrai leader, c’est Stan. Quand Monk dit à ses musiciens :  » Jouez, moi je vous suis « , on n’est pas dupe : à l’écoute du morceau,celui qui a mené le jeu, c’est bien Monk. »

Big Shoot est à l’affiche du 15 au 18 avril dans une mise en scène de Sidney Ali Mehelleb, avec Eric Nesci et Arnaud Pfeiffer, et dans une nouvelle lecture avec Edouard Montout le 19 avril. Et en marionnettes, du 6 au 9 mai, mise en scène de Lélio Plotton, avec Adrien Béal et Solène Briquet.