Du squatt à la scène, la vie des migrants sans-papiers

Devant le succès de la pièce 81 avenue Victor-Hugo, où jouent huit migrants sans-papiers, un spectacle mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka, jusqu’au 17 mai, le théâtre de la Commune à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) la reprendra du 6 au 15 octobre prochains.

Ils travaillent et paient des impôts mais n’ont pas leur permis de travail. Malgré des marches de protestation, dans le vide, et des rencontres avec l’administration, leur situation ne semblait pas déboucher. Jusqu’au jour où un groupe d’hommes et de femmes de théâtre leur a proposé de raconter sur scène leur parcours migratoire et leur combat actuel. Et le public est au rendez-vous. Avec cet espace de dialogue, les migrants ont retrouvé une fierté, ils n’ont plus peur de circuler dans la ville.

Dans la saison théâtrale, le théâtre propose ainsi trois « Pièces d’actualité » c’est-à-dire des rencontres sur scène avec les habitants d’Aubervilliers, une commune où la moitié de la population est sans aucun diplôme, composée majoritairement d’employés et d’ouvriers, qui compte 34% d’étrangers contre 12% en Ile-de-France, selon l’INSEE.

« Les pièces d’actualité, ce sont des manières nouvelles de faire du théâtre, explique Marie-José Malis, directrice du centre dramatique national d’Aubervilliers. Elles disent que la modernité du théâtre, sa vitalité passent par ce recueil de ce qui fait la vie des gens, des questions qu’ils se posent, et de ce temps du monde, complexe, poignant, que nous vivons tous. Elles partent d’une population, et disent qu’en eux se trouvera une nouvelle beauté. »

Au sortir des 50 minutes de spectacle, l’émotion de tous est forte. Sur scène des sans-papiers, dans la salle des avec-papiers. Les premiers parlent, les seconds écoutent. Mais la parole des uns est mise en abyme et l’abîme est vertigineux. Ce sont des comédiens amateurs qui racontent leur vie d’avant le théâtre. D’ailleurs le théâtre n’est que l’un des instruments de leur lutte commencée il y a longtemps. Une lutte qui elle-même a été précédée d’une autre lutte, le départ, le déchirement d’avec la famille, le voyage à travers le désert pour les Africains ou à travers les mers pour tous. Leur lutte actuelle est menée pour obtenir des papiers. Ils travaillent et paient des impôts mais leur régularisation se fait attendre. Ils parlent et jouent leur vie sur scène au nom d’un collectif de 80 migrants qui squattent un ancien bâtiment de Pôle emploi. Cruelle ironie. Au mur, en belles couleurs, ce slogan : « Une vie, mille rêves. »

Cette expérience de théâtre renverse les frontières. Elle rend visibles des invisibles qui habituellement rasent les murs. Inza Koné : « Maintenant on nous montre du doigt ». Mais c’est pour les envier. Dans le groupe, d’autres aimeraient les imiter, aller sur scène. car l’espace théâtral dans la mise en scène très sobre d’Olivier Coulon-Jablonka focalise l’attention des spectateurs et concentre le propos des personnages sur les deux points essentiels : la géographie de leur exil et leur situation actuelle pour obtenir un permis de travail.

Dans la commune où ils ont trouvé un hébergement de fortune, un théâtre ainsi offre un espace hospitalier aux migrants sans-papiers d’un collectif qui lutte pour sa régularisation.Le théâtre de la Commune est une scène dramatique nationale, et, en l’occurrence, chacun de ces mots est à prendre dans un sens redoublé : ces huit-là passe du squatt à la scène, pour qu’un drame humain devienne drame théâtral pour un enjeu national, voire international.

Ce théâtre militant est particulièrement utile : il renverse les perspectives et les clichés. Des sous-hommes deviennent des sur-hommes en prenant la parole, en prenant d’assaut une scène de théâtre, en se faisant écouter, sans grandiloquence ni pathos mais avec justesse. En passant du squatt à la scène, ils ont retrouvé leur dignité perdue.

 

Le Booker arabe au premier roman du Tunisien Chokri Mabkhout

Le prix Booker du roman arabe ou « Booker arabe », l’un des prix littéraires les plus influents du monde arabe, a récompensé le Tunisien Chokri Mabkhout, président de l’université de la Manouba pour son premier roman Ettaliani (« L’Italien »), éditions Dar al-Tanweer.
Décerné le 6 mai à Abu Dhabi (Émirats arabes unis) par un jury présidé par le poète palestinien Mourid Barghouti, il est doté de 50 000 dollars (44 340 euros) et d’une traduction prochaine en anglais.
Choisi parmi 180 romans de 15 pays arabes, Ettaliani raconte la vie d’un certain Abdel Nasser, celui qui est surnommé « L’Italien » pour sa belle allure, pendant les deux dictatures de Bourguiba et Ben Ali.
Le jury l’a distingué car il « dépeint avec brio les troubles à la fois de ses personnages comme de la nation entière. »
Chokri Mabkhout a affirmé que l’idée lui est venue après les événements du Printemps arabe.
Curieusement, le Booker arabe a été remis au lauréat dans un pays qui a interdit à ses librairies de vendre Ettaliani. Sans raison connue.

La mort Facebook, la mort Twitter, la mort etc.

Surgies d’un surf
d’images
elles s’imposent
à l’œil bref
comme des pythies macabres
ces photos de cadavres d’enfants
sur un sol de ciment
balafrés, défigurés
ensanglantés, sarinisés
côte à côte
alignés
comme bûches d’allumettes
ces vies minuscules
des guerres de Syrie

Pour les voyeurs du Net
la mort Facebook
est Un chien andalou
film muet, image incipit
à l’œil fendu par un rasoir
gros plan surréel

Quelle réalité augmentée ?
quel virtuel de sang ?
cette bacchanale d’images
en réseaux sociaux

Quand l’Enfer des bibliothèques
enfermait l’interdit
la mort Facebook
s’impose à tous
comme l’image de notre néant

Facebook notre four banal
qui alimente
nos inconscients moyenâgeux
éloignés de ce sol de ciment
aux corps d’enfants
brindilles

la mort Facebook
est un boomerang
que nous renvoie
la Syrie

Qui photographie ? Qui envoie ? Qui voit ?
Jamais oubliée
cette persistance rétinienne
d’une Syrie,
pays rêvé, pays réel
de notre destin
méditerranéen

Encore une mer à traverser
dit le poète Depestre
Mais quel chemin emprunté ?
alors que tout surgit et surprend

La mort Facebook
est le gouffre mis en abyme
de notre imaginaire
asocial

Pas de chemin,
pas d’imaginaire
C’est notre effroi
notre solitude grandiloquente
glas lugubre

le boomerang des images
surgies d’un enfer
alors que vogue la plume
– c’est l’écume mortelle
des vies arrachées –
qui bave sur
un petit carnet
dérisoire.

Quelle cartographie de la pensée
se dessine là ?
Quel est ce Triomphe de la mort ?
Chaque image est notre Guernica

La nostalgie consume
nos belles images
villes d’avant
ruelles d’avant
odeurs d’avant
ciels d’avant

alors que se consume notre âme impossible
à réjouir
et l’œil qui erre dans une
nostalgie au parfum de rêve
le quotidien est le cauchemar
d’un œil crevé
par ce surgissement d’images
aux petits corps suppliciés
sur le ciment d’une ville de Syrie.

Récits des prisons syriennes

En Syrie, c’est l’effroi. À Paris, des Syriens et leurs amis répondent par le témoignage, le récit, le livre et le film, il s’agit de documenter la prison et ses tortures, tel pourrait être ainsi résumé le principe de ce « Dimanche de Souria Houria » (Syrie-Liberté) pour rendre hommage aux Syriens victimes du régime. L’expression de cette solidarité, dans cette salle en sous-sol près de la place Bastille, donne reflet à ce slogan sur un mur : « Là-bas c’est ici, ici c’est là-bas ». Quelques dizaines de personnes se sont réunies ce dimanche 26 avril 2015 pour le premier anniversaire de ces rencontres de réflexion et de résistance, sous l’égide de l’éditeur franco-syrien Farouk Mardam Bey.
« Depuis le début du soulèvement, des dizaines de milliers de citoyens syriens ont été arbitrairement arrêtés dans d’infâmes installations carcérales. Des milliers d’entre eux sont morts et enterrés dans des fosses communes. Avant eux, des milliers d’autres, de différentes sensibilités politiques, avaient connu le même sort durant le long règne de Hafez al-Assad, puis celui de son fils. »
Dans les prisons syriennes, cela fait longtemps que l’on ne se contente pas de supprimer la liberté, on veut anéantir l’humanité en l’homme. On frappe pour humilier, on torture avec entrain, on pratique le viol collectif en présence de la famille de la victime et de témoins que l’on cherche à terroriser. Dans le prisons syriennes, on utilise le courant électrique, l’acide pour provoquer des brûlures, les violences sexuelles et l’humiliation, l’arrachage des ongles et le simulacre d’exécution. L’État a organisé la terreur en système, un principe dynastique transmis d’Hafez el-Assad, le père, à Bachar el-Assad, le fils.

100 000 enfants syriens nés en exil

Tous ici ont présent en mémoire les chiffres d’une guerre civile qui ravage le pays depuis plus de quatre ans, ses 220 000 morts, ses 12 millions de personnes déplacées sur les 23 millions d’habitants et l’exil de 3,8 millions de Syriens exilés à travers le monde dont essentiellement dans les pays voisins. Les Syriens constituent actuellement la population de réfugiés la plus importante placée sous le mandat du HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés). Les Syriens représentant un tiers des près de 220 000 arrivées par bateau en Europe en 2014. « Près de 2 millions de réfugiés syriens âgés de moins de 18 ans risquent de devenir une génération perdue. Bon nombre d’enfants réfugiés nés en exil, dont le nombre dépasse 100 000, pourraient être apatrides », a déclaré António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés à la tribune des Nations-Unies à New York, le 26 février 2015.
Ce « Dimanche » ressemble à un étau qui vous enserre de ses mots, des mots issus dans le labyrinthe d’un pays devenu prison. Les témoignages sont étayés par deux rapports où les chiffres additionnent épouvante et supplices et les signalent comme autant de procès pour crimes contre l’humanité.

Deux rapports, deux réquisitoires

L’archipel de la torture (2012) de Human Rights Watch recense les 27 centres de torture des services de renseignements syriens, leurs emplacements, leurs responsables et répertorie plus de 20 méthodes de torture utilisées.

Le rapport César est le second document de référence cité par Farouk Mardam Bey. Relatif à la torture et à l’exécution de masse de détenus par le régime syrien, il a été présenté au conseil de sécurité des Nations Unies le 15 avril 2014. « Ce rapport contient 55 000 photos, portant sur 11 000 détenus torturés et décédés entre 2011 et 2013 dans plusieurs centres de détention du régime syrien et la pratique de « crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », selon les mots d’un site ministériel français.

Contre l’oubli, « il existe une documentation extraordinaire sur la prison, poursuit Farouk Mardam Bey, des documentaires, des autofictions telles celles de Hassiba Abdelrahman, activiste et écrivaine parmi les centaines de femmes détenues dans les années 80. Des Frères musulmans ont beaucoup écrit sur leurs conditions de détention dans les années 2000. »

Ce que l’on entend dans le recueillement des témoignages c’est d’abord cette tradition de l’humiliation et de la torture dans les prisons syriennes, car avant le soulèvement de mars 2011, les prisons étaient déjà des lieux de torture.
Me revient en mémoire l’étude menée par la traductrice Rania Samara qui avait comptabilisé cent mille liens sur Internet sur le thème littérature et prison : Rania Samara, « La littérature de prison dans le Machreq », Université Populaire de l’iReMMO (06/04/2013).

Trois livres d’anciens détenus politiques

En littérature, des extraits de trois livres sont lus par Anne Segal (comédienne), Georges Daaboul (comédien) et Jean Luc Despax (poète, écrivain).

Parmi les plus connus en France, La coquille, sous-titré : « Prisonnier politique en Syrie », de Moustafa Khalifé, vient d’être réédité dans la collection de poche Babel d’Actes Sud (traduction Stéphanie Dujols). La coquille est une chronique de l’horreur au quotidien pendant treize années dans les prisons d’Hafez el-Assad.

Deuxième titre, Treize ans dans les prisons syriennes, Voyage vers l’inconnu, de Aram Karabet (2009 en arabe, 2013 en français, traduction Nathalie Bontemps) dont l’éditeur est Farouk Mardam Bey pour la collection Sindbad d’Actes Sud. Aram Karabet a été emprisonné à l’âge de 29 ans pour son engagement au Parti communiste sous Hafez le-Assad. Après plusieurs années d’incarcération, son inflexibilité lui vaudra une année d’enfermement supplémentaire au camp de Palmyre, la pire des prisons syriennes. « Nous voulons vous transformer en insectes (« hasharât »), disent les gardiens de la prison de Palmyre, un véritable « camp de concentration », souligne Farouk Mardam Bey, l’oasis de Palmyre dont le nom symbolisait jusqu’alors la puissance de l’empire romain d’Hadrien, comme en témoigne son site archéologique parmi les plus importants au Moyen-Orient.

Le livre de Yassin Al Haj Saleh est le plus récent (mars 2015). Publié par Les Prairies ordinaires, Récits d’une Syrie oubliée, Sortir la mémoire des prisons, (traduction augmentée du texte arabe : Bi-l-khalas ya Chabab !, Beyrouth, éd. Dar al-Saqi, 2012, Paris, 2015, traduction Marianne Babut et Nathalie Bontemps).
Ce médecin de formation a passé seize ans en prison dont un dans le camp de Palmyre. La prison a fait de l’auteur un écrivain qui revient dans ce livre sur l’acquisition d’une culture autodidacte et sur des aspects inattendus : l’univers des anciens prisonniers politiques, la nostalgie de la prison, la « vile discrimination » dont souffrent les anciens détenus après leur sortie. Pour ce qui le concerne, il a cette formule : « C’est en prison que je me suis libéré, et que j’ai fait ma révolution. » Anne Segal lit un extrait de son livre qui dresse un éloge de la lecture : « Ma nostalgie pour la prison se rapporte à la lecture, considérée ici comme une passerelle reliant mon passé au présent. Une passerelle, car ma nostalgie tient au fait que mon travail et ma vie actuels reposent sur ce que j’ai appris en prison et non sur ma formation universitaire. Peut-être cela ne vaut-il pas pour d’autres, mais pour moi c’est fondamental. C’est à la prison que je dois l’écriture. C’est là que j’ai eu l’occasion de lire à un rythme plutôt soutenu, puis de me mettre à écrire. Cela lui confère une qualité fondatrice qui en ferait presque un « paradis perdu » (…) Il va de soi que la nostalgie pour la prison n’est pas le désir d’y retourner. »

« Dans ces trois textes de Moustafa Khalifé, Aram Karabet et Yassin Al Haj Saleh, explique Farouk Mardam Bey, jamais les auteurs ne se posent en héros. Ils reconnaissent même des moments de faiblesse. Le point commun à ces expériences : l’érosion de l’intimité, l’éloge de la lecture (quand on la permet), le temps singulier de la prison.»

Une épouvante qui laisse hébété
Dans le prisons syriennes, on organise l’oubli, l’intimidation, la longue peine sans jugement. Dans le prisons syriennes on instille la peur à haute dose, la déconnexion d’avec la réalité, depuis Hafez el-Assad mais « après 2011, les prisons sont devenues des abattoirs » affirme Farouk Mardam Bey…

Des lectures entendues ce dimanche, de cette épouvante si constante, on ressort hébété.
Ainsi du « témoignage oculaire concernant la torture et le viol dans les prisons de Latakié » lu par Anne Segal et publié sur Facebook.
Ainsi de l’extrait du texte de l’écrivain et juriste syrien Abdulhay Sayed qui relate le témoignage d’un survivant d’une prison syrienne, publiée dans la revue de l’Association Internationale de Sociologie :
« On m’a mis dans une cellule de deux mètres sur cinq avec quelque 180 autres détenus. Beaucoup d’entre eux étaient « déconnectés ». C’est un mot qu’on utilise pour désigner les détenus qui commencent à parler et à se comporter de manière incohérente en conséquence des tortures extrêmes et de la température très élevée qui règne dans les cellules… Nous étions habitués à voir chaque jour un ou deux détenus qui « déconnectaient » en raison de la pression psychologique, de l’air étouffant et de la chaleur… Le détenu commençait à dire et à faire des choses extrêmement étranges et insensées…
Abdulhay Sayed établit un parallèle avec les Musulmans du camp Auschwitz, le plus grand camp de concentration et d’extermination du Troisième Reich, citant Primo Levi (« Si c’est un homme », 1946) : « les « Muselmänner » (Musulmans) étaient les « damnés », ou les « non-hommes » qui peuplaient Auschwitz. C’était ceux qui « marchent en silence », le corps « décharné », « le front courbé et les épaules voûtées », et « dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée ». D’après les témoignages de survivants, la figure du Muselmann, comme celle d’un « mort-vivant », d’un « cadavre ambulant », que « le pouvoir laisse survivre dans une condition de « vie nue ». Plus loin, Sayed se demande si l’ « on peut établir un parallèle entre le traumatisme infligé aux corps des détenus dans les centres de détention syriens et celui infligé à la société syrienne, en tant que corps politique ? »
Lire l’intégralité : Prisons syriennes : Des détenus déconnectés et désubjectivés

L’enjeu mémoriel
Trois textes sur la mémoire des massacres et des prisons et ses trois aspects :
la consignation des témoignages, la mémorisation en prison, la mémoire en récit.

La consignation des témoignages
L’écrivaine Samar Yazbek a consigné des témoignages recueillis en Syrie au début du soulèvement populaire, malgré les intimidations et les visites forcées aux suppliciés dans les geôles de la sécurité militaire. Son livre, lu tout récemment, Feux croisés, Journal de la révolution syrienne (Buchet Chastel, 2012, traduction Rania Samara) relate sa souffrance d’intellectuelle, ses bouleversements personnels et familiaux, les menaces de sa communauté (alaouite comme le pouvoir actuel) à son encontre et la nécessité de collecter des témoignages dans une situation de guerre civile.
Ainsi sur la ville de Hama, tragédie peu documentée (p. 177-178) :
« Les larmes aux yeux, un homme nous a dit que Hama avait survécu à trois massacres : en 1964, en 1982 et en 2011, lui rapporte un ami journaliste. Un jeune homme qui nous accompagnait a évoqué quelques aspects des massacres de 1982 : ‘Je participe aux manifestations afin que mes enfants ne vivent pas comme moi l’humiliation et la perte d’être chers. Hafez el-Assad a assassiné mon père, mon grand-père et mon oncle. Il y a un quartier dans la ville qui a été appelé le quartier des Veuves, car en 1982 tous ses habitants mâles ont été liquidés. Les femmes ont gardé en mémoire d’incroyables récits.’ »

La mémorisation en prison
Moustafa Khalifé avec La Coquille a laissé un texte irremplaçable sur les affres vécues en prison du temps d’Hafez le-Assad, dont il a fait un roman (Actes Sud, 2007, réédité en poche Babel en 2012), (extrait p. 74-75) :
« L’usage de la mémorisation a commencé dès le début de « l’épreuve », comme disent les islamistes. Les vieux cheikhs s’asseyaient pour réciter des sourates du Coran devant un parterre de jeunes qui les répétaient ensuite jusqu’à les retenir. C’est ainsi qu’est né ce système de mémorisation (…) Dans notre cellule, il y avait un jeune de moins de vingt ans qui savait plus de trois mille noms : le nom du prisonnier, de sa ville ou de son village, sa date d’incarcération, et ce qu’il était advenu de lui… (…)
Leur méthode m’impressionnait : j’ai entrepris de m’y exercer. Quand j’ai eu acquis une certaine maîtrise, j’ai décidé d’écrire ce journal. J’écrivais une phrase dans ma tête, je la répétais. L’ayant mémorisée, j’en écrivais une seconde, la retenais. A la fin de la journée, j’avais « écris » et retenu les principaux événements qui s’y étaient déroulés. Je m’aperçus que c’était un bon moyen d’affûter sa pensée et de tuer le temps. Le lendemain matin, je me récitais tout ce que j’avais mémorisé la veille.»

La mémoire mise en récit
Yassin Al Haj Saleh prolonge l’analyse à l’échelle de son pays dans son livre Récits d’une Syrie oubliée, sous-titrée justement « Sortir la mémoire des prisons ». Extrait de son dernier chapitre « Syrie, terre d’oubli » (p. 237-238) :
« L’oubli est la version contemporaine de l’exil, et les oubliés les nouveaux bannis. Ils sont  exilés au sein de leurs propres pays, expulsés de la sphère publique (…) »
Il revient sur les massacres de Hama, documentés par Samar Yazbek dans son livre Feux croisés :
« Les Hamwis ont connu un sort d’une cruauté sans pareil. Ils ont été suppliciés, exécutés, les femmes violées, les maisons ravagées, les biens pillés… Et rien de tout cela n’a été raconté sur le moment. (…)
L’objectif de ces monstrueuses représailles était de fabriquer une mémoire de la peur, avec tous les réflexes qu’elle conditionne. L’amnésie publique a une autre face, c’est le souvenir en privé. Il faut que la mémoire du massacre reste vivace en chacun, mais qu’elle se transmette dans le murmure, qu’elle ne sorte pas des foyers. »
Aujourd’hui l’enjeu mémoriel est selon Yassin Al Haj Saleh clairement identifié (p. 240) :
« Contrairement à Hama, la révolution syrienne, trente ans plus tard, se documente elle-même au jour le jour. La mort des gens n’est plus emprisonnée dans les cœurs, ou maintenue dans des cercles fermés. Pas à pas, elle est en train de trouver le chemin d’un récit public (…) L’enjeu de la révolution est que chaque homme ait une voix et puisse raconter lui-même son histoire. »

Quelques liens :
Souria Houria (Syrie-Liberté)
Les huit guerres en Syrie, cartographie Le Monde, 14/03/2015
L’urgence humanitaire : António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, New York, 26 février 2015, Allocution sur la situation humanitaire en Syrie
Le Moyen-Orient et les réfugiés syriens : le Liban héberge plus d’un million de réfugiés syriens et compte la plus forte concentration de réfugiés dans le monde par tête d’habitant (Le Monde).

Sur les prisons syriennes
L’archipel de la torture
– Le rapport César
– Yassin al-Haj Saleh, L’univers des anciens prisonniers politiques en Syrie / The World of Former Political Prisoners in Syria
Les Femmes en Syrie, entre condamnation et détention, Centre pour la liberté de la presse et de la culture, Fondation Samir Kassir, 17/03/10
– Rapport sur la torture dans les prisons syriennes sous le régime de Bashar Assad / histoire de Hilal Abd El-Razek, basketteur

Ce que peut la littérature :
Farouk Mardam-Bey, La littérature syrienne et le pouvoir (pdf non daté) :
Farouk Mardam-Bey, dont on lira avec intérêt dans L’Orient littéraire le panorama littéraire de ces années de lutte à l’occasion de l’attribution du prix Naguib Mahfouz au roman de Khaled Khalifa Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville (Dâr al-Adâb, Beyrouth, 2013).
Rania Samara, La littérature de prison dans le Machreq, Université Populaire de l’iReMMO 06/04/2013.

« Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu », Blog Un œil sur la Syrie, 18/12/2012
Samar Yazbek, La vérité peut coûter des vies (en anglais), Deutsche Welle (DW), 30/04/2015

Des films :
Sur le sable sous le soleil (1998), de Hala Alabdalla
Cousin (2001), de Mohammad Ali Atassi, réalisateur d’un portrait consacré à la figure de l’opposition syrienne Riad Al-Turk  (lire : Jacques Mandelbaum, Syrie, l’art en armes, Le Monde, 21/02/2012)

Pour un petit morceau de gâteau ! (2006) de Hala Mohammad
Voyage dans la Mémoire (2006) de Hala Mohammad
Sur la prison, consulter les productions de Hot spot films.

L’engagement du cinéma syrien, dossier de la BPI-Centre Pompidou
Entretien avec la réalisatrice Hala Alabdallah, Télérama, 5/12/2012

Maryse Condé et Alain Mabanckou sélectionnés pour le prix Man Booker International

Remis tous les deux ans à un auteur pour l’ensemble de son œuvre, le prix britannique Man Booker a dévoilé sa sélection de dix écrivains parmi lesquels la Guadeloupéenne Maryse Condé, le Franco-congolais Alain Mabanckou, la Libanaise Hoda Barakat et le Mozambicain Mia Couto.

La Man Booker Foundation a dévoilé le 24 mars à l’université de Cape Town, en Afrique du sud, sa sélection pour le Man Booker International Prize 2015. La 6e édition du prix britannique, décerné tous les deux ans à un romancier pour l’ensemble de son œuvre et doté de 60000£ (82000 €), sera annoncé le 19 mai au cours d’une cérémonie au Victoria and Albert Museum à Londres.

Deux francophones, la Guadeloupéenne Maryse Condé et le Congolais Alain Mabanckou figurent dans cette sélection qui compte huit autres auteurs: César Aura (Argentine), Hoda Barakat (Liban), Mia Couto (Mozambique), Amitav Ghosh (Inde), Fanny Howe (Etats-Unis), Ibrahim al-Koni (Lybie), László Krasznahorkai (Hongrie) et Marlenevan Niekerk (Afrique du sud). Aucun des dix auteurs n’avait été sélectionné précédemment. Et cinq pays apparaissent pour la première fois dans la sélection: la Libye, le Mozambique, la Hongrie, l’Afrique du sud et le Congo.

Lattès, éditeur des derniers livres de Maryse Condé, publiera le 8 avril Mets et merveilles, dans lequel l’auteure de Tituba sorcière évoque sa vie à travers la cuisine, celle de son enfance, celle des pays où elle a voyagé, celle du quotidien.

De son côté, Alain Mabanckou, prix Renaudot 2006 pour Mémoires de porc-épic, est publié au Seuil et en poche chez Points. Son dernier livre, Lumières de Pointe-Noire est paru en 2013 au Seuil et en 2014 en Points.

Le gagnant succédera à Lydia Davis, lauréate 2013, Philip Roth (2011), Alice Munro (2009), Chinua Achebe (2007) et Ismael Kadaré (2005).

Présidé par la romancière et universitaire Marina Warner, le jury du Man Booker International Prize se compose du romancier Nadeem Aslam, d’Elleke Boehmer, romancier, critique et professeur de littérature anglaise à Oxford, d’Edwin Franck, directeur éditorial des New York Review Classic series et de Wen-chin Ouyang, professeur d’arabe et de littérature comparée à l’université de Londres.

Source : Livres-Hebdo.

Haïku de printemps

هايكو الربيع

صدف على الشاطئ
أسير خفيفاً كأني  إحدى القصائد
تحت الماء في السُّحُب اللانهائيّة  الشكل
على البحر يفيض من الجسد

Coquillages sur la plage
Je marche léger comme un poème
Sous l’eau des nuages aux formes infinies
Sur la mer qui déborde du corps.

Mahmoud Darwich, un poème, deux traductions

« Je peux parfaitement imaginer un être qui passerait sa vie dans un aéroport, quand l’ordre international et le droit international sont incapables de lui assurer l’accès à quelque pays que ce soit, quand la liberté d’entrer et de sortir est conditionnée par un tampon officiel sur une feuille de papier. Par la détention d’un papier frappé d’un tampon. C’est la vie moderne ! L’individu n’y a d’autre identité que celle que lui assigne le ministère de l’intérieur.
Cet être, un aéroport l’enverra dans un autre qui l’embarquera à destination d’un troisième, qui l’expédiera vers un quatrième. Tel un colis postal dont les adresses du destinataire et de l’expéditeur seraient perdues.
C’est ce qui m’est arrivé il y a quelques années : un aéroport parisien a gracieusement fait don de ma personne à un aéroport belge qui en fit de même à l’intention d’un aéroport polonais qui, pour finir, me vida dans un aéroport allemand, sans que j’aie à aucun moment le droit de discuter le droit, n’ayant moi-même aucun droit dans aucun aéroport.
Il ne m’a guère fallu plus dix minutes pour écrire à bord d’un avion mon court poème l’Aéroport d’Athènes, un peu comme j’aurais inscrit mes observations sur le temps qu’il fait… » (Le Monde diplomatique)

Lire la suite sur le blog J’apprends l’arabe.

Pour une politique de l’enseignement de la langue arabe en France

Treize universitaires arabisants, auteurs de cette tribune, dénoncent « les conséquences du délaissement de l’enseignement de la langue arabe en France et appellent à un tournant politique. »

« Comment communiquer et créer des ponts quand on ne peut pas échanger ni se comprendre ? Les auteurs de cette tribune dénoncent les conséquences du délaissement de l’enseignement de la langue arabe en France, l’une des langues les plus parlées au monde, et appellent à un tournant politique.

Écouter les élites politiques et certains médias français parler du monde arabe est un spectacle consternant qui en dit long sur l’ignorance et le mépris dont la culture et la civilisation arabes font actuellement l’objet. Ainsi, l’actuel président de la République, François Hollande, rebaptise «  Daech  » du nom de «  Dash  », et on se souviendra de l’intervention de Nicolas Sarkozy1, alors ministre de l’intérieur, au cours de laquelle il a qualifié les sunnites d’«  ethnie  » et s’est avéré incapable de différencier sunnites et chiites. Et ne parlons pas des spécialistes autoproclamé(e)s, bien implanté(e)s dans les médias, qui dénigrent du haut de leur ignorance le travail de chercheurs spécialistes à la compétence internationalement reconnue. »

La suite sur le site Orient XXI.

Signataires :

SIGNATAIRES DE LA TRIBUNE

- Sobhi Boustani, professeur de littérature arabe moderne à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)  ;

- Pascal Buresi, directeur de recherche au Centre interuniversitaire d’histoire et d’archéologie médiévales du Centre national de la recherche scientifique (CIHAM-UMR 5648/CNRS), directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess), directeur de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM)  ;

- Chihab Dghim, docteur ès lettres en littérature arabe, qualifié au poste de maître de conférence, au chômage  ;

- Brigitte Foulon, maître de conférences de littérature classique habilitée à diriger des recherches à l’université de Paris III-Sorbonne Nouvelle  ;

- Jean-Claude Garcin, professeur honoraire d’histoire de l’islam médiéval à l’université d’Aix-Marseille  ;

- Marie-Aimée Germanos, maître de conférence en linguistique à l’Inalco  ;

- Pierre Guichard, professeur émérite d’histoire de l’islam médiéval à l’université de Lyon II-Lumière  ;

- Kadhim Jihad Hassan, écrivain et traducteur, professeur de littérature arabe et comparée à l’Inalco  ;

- Pierre Lory, directeur d’étude en islamologie à l’École pratique des hautes études (EPHE)  ;

- Catherine Mayeur-Jaouen, professeur d’histoire contemporaine à l’Inalco, présidente du groupement d’intérêt scientifique (GIS) Moyen-Orient et mondes musulmans  ;

- Christian Müller, directeur de recherche (CNRS) et responsable de la section arabe de l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IHRT).

- Jean-Charles Coulon, Chargé de collections pour le domaine arabe à la bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac/Inalco) ; secrétaire de rédaction de la revue Arabica.

- Heidi Toelle, Professeur émérite de littérature arabe moderne à l’université Paris III Sorbonne-Nouvelle ; directrice de la revue Arabica.