Migrants, un business juteux pour les trafiquants

« Ceux qui se font prendre sont toujours les plus petits, ceux qui vivent et travaillent dans les zones chaudes, où le risque est le plus élevé. Les chefs sont ceux qui ont le moins de problèmes avec la justice et s’en sortent à bon compte s’ils se font prendre. » p. 180, Trafiquants d’hommes, d’Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci, éditions Lina Levi.

Mais où sont les frontières ?

« La frontière est mobile et à géométrie variable ;  en fait elle est partout mais sous des formes très différentes. L’expérience personnelle de la frontière se généralise donc tout en s’individualisant, qu’il s’agisse de recherche d’asile, de quête d’une vie meilleure, de tourisme, d’affaires, d’emploi transfrontalier… le franchissement de frontières concerne à un titre ou à un autre quasiment tout le monde et dans le monde entier. »
Mais où sont les frontières ?, Rubrique « Rebonds », Libération, 13 mai 2015, Anne-Laure Amilhat Szary et Frédéric Giraut, professeurs de géographie politique.

L’enfant à la valise

À 19 ans une passeuse répondant au prénom de Fatima traînait une valise rose à roulettes assez grande pour transporter du Maroc à l’Espagne via la ville frontière de Ceuta ce qu’elle devait remettre à un Ivoirien résidant dans l’archipel espagnol des Canaries et clairement visible par les rayons X du scanner d’un portique de la douane : un enfant noir de 8 ans qui dit, en français, comme une évidence, à l’ouverture de ladite valise rose : « Je m’appelle Abou ».

Tableau symptomatique de notre époque, « L’enfant à la valise » est l’histoire vraie rapportée par le quotidien El País et largement photographiée par La Guardia civil ne dit pas quelle est la marque de la valise ni si d’autres enfants sont déjà passés dans une malle au risque de s’asphyxier.

La valise rose est la version de poche des passe-frontières. On connaissait le camion frigorifique ou le conteneur comme ce 16 août 2014, en Angleterre, dans le port de Tilbury, dans l’embouchure de la Tamise, lorsque 35 migrants originaires du sous-contient indien dont sept mineurs ont été retrouvés dans un conteneur de bateau en provenance de Belgique. L’un d’entre eux était mort.

A Ceuta, la passeuse et le père ont été arrêtés et « mis à disposition de la justice ». Une juge d’instruction de Ceuta les accuse de « délit contre les droits des citoyens étrangers », avec la circonstance aggravante de mise en danger de la vie d’un mineur.

Abou a eu de la chance. Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur son aventure placée sous le signe d’un destin migratoire à la fois exceptionnel et terriblement prévisible.

Langues : la lutte des classes

Au collège, il existe une hiérarchie sociale des langues. Latin, grec, allemand pour l’élite. L’arabe et le portugais pour les marges. Une réforme ministérielle du collège s’attire les foudres des latinistes, hellénistes, germanophiles, comme des Allemands outre-Rhin.

Une pétition circule du côté des arabisants, il faut dire qu’avec seulement quatre postes à l’agrégation et quatre au Capes (certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré), Avicenne n’est pas des mieux loti. Mektoub ? Quid des lusophones ? On espère une réaction depuis Lisbonne d’Antonio Lobo Antunes ou depuis Maputo de Mia Couto…

Tous seront-ils mis d’accord par les sinologues ? Le chinois étant langue jugée « prestigieuse » par les temps modernes… Le chinois qui a aussi un bel ambassadeur en la personne de l’académicien français François Cheng, lettré dans les deux langues : « Je suis devenu dialogue ».

On nous promet une carte des langues au collège pour simplifier la géographie mentale des parents et des élèves, question d’égalité pour que tous aient la même chance d’accès à l’éden de la meilleure langue pour soi.

Dans cette nouvelle lutte des classes on oublierait presque qu’une langue est aussi une vision du monde, une façon de l’appréhender. Ainsi dans telle langue aborigène  disparue de la terre d’Arnhem, note Nicolas Evans, on ne disait pas « droite » ou « gauche » mais « est » et « ouest », ce qui ouvre d’autres perspectives. Ce linguiste australien qui a appris le français en faisant les vendanges en France a écrit ce livre magnifique : Ces mots qui meurent, Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire, édité par La Découverte. Il remarque aussi : « Les verbes en navajo sont très précis : traduire le verbe « donner » dépend de l’objet du don. »

La tectonique des plaques de langues crée des failles dans la société des gens de lettres. Juliette Binoche joue Antigone en anglais au Théâtre de la Ville. Une vraie tragédie…

L’écrivain Gilles Leroy a exprimé sur son compte Facebook (mot intraduisible) sa « stupeur d’entendre l’actrice Binoche, qui joue « Antigone » en anglais à Paris, déclarer que la langue n’a aucune importance, que ce qui compte c’est de jouer dans une « langue commune à tous les Européens », i.e. l’anglais [« id est » est une expression latine qui signifie « c’est-à-dire »]. (…)  Et si vraiment la compréhension du texte est sans importance, si ce qui compte c’est de jouer dans une langue commune aux cultures européennes, c’est dans le texte qu’il fallait jouer Sophocle, en grec ancien. Ce grec ancien qui a bien besoin qu’on le soutienne en ce moment. »

La lutte des classes a encore de beaux jours devant elle.

Le XXIe siècle sera migrant ou ne sera pas

« Après le drame de ce week-end, qui a vu le chavirage d’un navire qui pourrait avoir fait jusqu’à 700 morts [bilan réévalué le 21/04 à  800 morts, selon le HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et l’Organisation internationale pour les migrations], deux bateaux avec plusieurs centaines de migrants à leur bord ont été signalés en difficulté non loin des côtes libyennes. Des navires italiens et maltais se sont portés à leur secours. De leur côté, les ministres de l’intérieur et des affaires étrangères européens sont réunis en urgence à Luxembourg pour tenter de résoudre une situation face à laquelle l’Europe est démunie. » (Le Monde.fr, 20/04/2015, 18h45)

 

 

Le XXIe siècle sera migrant ou ne sera pas

Combien de noyés en route pour Lampedusa ?
« En 2015, un migrant meurt toutes les deux heures en moyenne en Méditerranée » (un journal)
Combien le passage pour cette mer au cœur de tous les hommes ?
États-Désunis de la Méditerranée, combien de divisions ?
Combien de Mers à traverser, hein Depestre ?
Combien d’Histoires, hein Walcott ?
Femmes puissantes du sud, combien de viols, hein NDiaye ?
Garçons et filles du fleuve, combien d’espoirs ?
Combien le passage du crépuscule, hein El-Daïf ?
Combien d’assassins d’aube, hein Césaire ?
Combien de Syrie, de Libye, d’Ethiopie, de Kabylie, de Tunisie, de Tripoli ?
Combien de ruches d’hommes et de grappes en suspens ?
Combien le passeport ? le visa ?
Combien de nationalités… au « cœur de tous les hommes », hein Darwich ?
Combien d’i grecs, de têtes de Turcs ? de W ? de K ? hein Le Men ?
« Étranges étrangers, hein Prévert ?
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez. »
Combien de gouffres ?

Mon nom est Lampedusa !

Combien d’années de migrations ?
Dans ce métro, combien d’écumes de rêves inaboutis, de ressacs et de houles ? de nostalgies concassées ?
Combien d’horizons chimériques, hein Dagneau ?
Combien d’outre-mers ?
Combien d’infranchissables ?
Combien de contritions ? d’imaginaires numérotés ? d’idéaux en tiroirs ?
Combien d’émasculations ?
Combien de langues entre la Libye et l’Italie ?
Combien de parlures, de dialectes, d’accents toniques ou non ?
Combien de créoles en cale sèche ?
Combien de cerfs-volants ?
Combien de libellules ?
Combien de papillons envolés dans les embruns du petit matin ?
Combien de Cahiers ?
Combien de négrailles suspendues aux culbutes du destin ?
Combien de trajets, de transits, de traits tirés sur le temps en palimpseste ?
Combien de maisons abandonnées ? de cahutes ? de cases ? de carbets délaissés ?
Dans le grand balan du monde, combien toutes ces qualités d’hommes, de femmes, d’enfants, de rêves, de futurs proches, combien avorteront l’espoir ?
Combien de nègres majuscules ? de vies minuscules englouties ?
Combien de limites ourlées, de hurlements tapis ?
Combien de tentatives rêvées, noyées ?
Combien d’héroïsmes quotidiens ?
Combien d’âmes désamarrées ?
Combien de souffrances ?
Combien de vies ?
Combien la vie ?

[Le monde est une figure de style]

« Ça a commencé comme ça. » Au distributeur de la poste d’Odéon, moi, blafard comme la lune encore plein les yeux, je les vois pas venir, deux jeunes roms jouent la surprise et me piquent un bon butin, j’ai pas le temps de respirer. Embrouille parfaite. Travaillent-ils pour eux-mêmes ? Pour un réseau ? J’en sais fichtre rien.
Dans la journée, j’apprends qu’un certain Jean-Marie a été condamné pour ses propos rapides et visqueux sur les Roms qui, dit-il « comme les oiseaux » volent « naturellement ». Condamné à 5 000 € d’amende par le tribunal correctionnel de Paris qui l’a déclaré coupable d’injure publique envers un groupe de personnes en raison de son appartenance à une ethnie. Travaille-t-il pour lui-même ? Pour un réseau ?
[Je continue le Voyage… « Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. » Marie-jeanne… anagramme imparfaite de l’autre, des paroles et des actes qui s’inversent sans équivalent. Le monde est une figure de style.]
Sur ces entrefaites, Laferrière, élu sans coup férir à l’Académie, au premier tour de scrutin, débarque au jité et mets les points sur les i : le Canada c’est le Canada, le Québec, c’est le Québec. Les Québécois apprécieront cet amour de la patrie. Il balance « le français comme butin de guerre ». Ah Kateb ! Nedjma notre amour… de la langue. Quel style Yacine.
Dany, le plus jeune des immortels, le premier « non-français » élu à l’Académie, les autres étrangers avaient acquis la nationalité au préalable.  Dans le bureau du secrétaire perpétuel, j’avais maté auparavant cet immense tableau d’une séance des années 30, Pétain au milieu, oui Pétain… élu puis exclu de l’illustre Compagnie, au milieu d’hommes, que des hommes blancs et chenus. Laferrière a su profiter d’une ouverture comme Toussaint. Coup de panache, il s’est engouffré dans la brèche. Élu. Bravo l’artiste. Une victoire à célébrer jusqu’au bout de la nuit.

[au bout du petit matin, je lis sur FB la mésaventure d’Anderson Laforêt : « Vendredi 20 décembre 2013, J’ai été pillé hier soir à Petion-Ville vers 10h. Ils ont emporté ma valise contenant tous mes matériels de travail incluant mon laptop. Je continuerai toujours à aimer mon pays malgré tout…ma foi est inébranlable. »

C’est pas beau, ça ? Kimbé rèd ! Y a que les liens qui nous tiennent…]