La mort d’André Schiffrin, un hommage des éditions La Fabrique

André Schiffrin nous quitte à peine et déjà nous savons combien il va nous manquer.
Avec lui, il ne fallait pas se fier aux apparences : cet homme souriant à la voix très calme était un combattant. À la tête de Pantheon Books, il avait publié des quasi inconnus dont personne ne voulait aux États-Unis, l’Histoire de la folie d’un certain Michel Foucault, la Formation de la classe ouvrière anglaise d’E.P. Thomson, et Georges Duby, François Jacob, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras… Lorsque Pantheon Books fut acheté par l’énorme Random House, Schiffrin partit pour fonder une maison d’édition à but non lucratif, The New Press. Ce personnage si doux a délibérément dirigé cette maison dans le sens d’un combat politique pour l’émancipation, pour la défense des opprimés, non seulement en publiant de grands noms – de Noam Chomsky à Eric Hobsbawm, Louis Althusser ou Studs Terkel – mais aussi en soutenant les luttes noires, celles des femmes, des immigrés… Récemment encore, il a déniché le manuscrit de The New Jim Crow de Michelle Alexander – jeune chercheuse noire alors inconnue – devenu un énorme succès au moment de l’assassinat de Trayvon Martin, victime d’un crime raciste en Floride.

Le combat de Schiffrin a beaucoup porté aussi sur la défense de l’édition artisanale face à la concentration capitaliste, sur le soutien de la librairie indépendante, sur la notion de gratuité. Il était au courant de tout, fondant ses arguments aussi bien sur l’expérience norvégienne que sur la presse japonaise, toujours accueillant, toujours bienveillant, toujours déterminé. Il est pour nous, avec François Maspero, le plus bel exemple de ce que peut être le métier d’éditeur.

L’équipe des éditions La Fabrique.

La mort d’André Schiffrin, un hommage de Liana Levi

André Schiffrin, auteur d’Allers-retours et figure mythique du monde de l’édition, est mort ce week end.  Son parcours est emblématique. Chassé de France par l’arrivée des Allemands, il est parti pour New York à l’âge de six ans. Depuis quelques années il vivait 6 mois par an à Paris. Se sachant condamné par un cancer, il a choisi de revenir se faire soigner à Paris. Il est mort dans un hopital situé dans la même rue que l’hôpital où il était né, à 200 mètres. Le destin répare parfois certaines cruautés des hommes…   Liana Levi

Ci-dessous, le texte que j’ai écrit à la demande du Monde :

Paris-New York. New York-Paris. « Allers-retours ». C’est ainsi qu’André Schiffrin a voulu intituler la version française de son livre de mémoires. Y voyait-il une sorte de revanche sur ceux qui l’avaient chassé de France? Une façon de boucler symboliquement la trajectoire de sa vie?

Un douloureux départ l’avait arraché à son pays natal en 1941, à l’âge de six ans. Ses parents avaient dû abandonner Paris pour fuir les Allemands et les persécutions raciales. Son père Jacques, le génial concepteur de la Pléiade, et sa mère Simone le tenaient peut-être par la main le jour où, à Marseille, tous les trois sont montés sur le bateau pour un voyage qui, après une longue étape à Casablanca, les emmena à New York. Il racontait que ce fut uniquement grâce à André Gide que ses parents avaient pu réunir l’argent nécessaire à ce périple.

Je l’imagine petit garçon arraché à son école, à ses copains et à sa langue. Et je le vois à la fin de sa vie décider de revenir six mois par an à Paris dans ce quartier du Marais autrefois meurtri par les rafles des familles juives. Je le regarde dans une belle journée d’octobre il y a de cela quelques semaines marcher rue Saint-Antoine. Comme toujours élégant, réservé et discret. Il se sait inexorablement condamné mais il poursuit avec ses amis des conversations passionnées autour du monde de l’édition qu’il connaît sur le bout des doigts. Sa démarche seule a changé, elle est devenue plus hésitante. A quoi pense-t-il ? A sa mère dont il montre la photo prise par le photographe Wols dans les années 30 et dont le cliché est exposé en ce moment à quelques pas de son appartement parisien à la Maison de la photographie ? A son père qui lui a légué le métier d’éditeur alors que celui-ci possédait encore toutes ses lettres de noblesse ? Ce métier, il souhaite le défendre jusqu’au bout, et même au delà, puisqu’il formule le souhait d’écrire un livre qui pointerait à nouveau les dérives éditoriales et commerciales. Il a déjà forgé une formule qui a fait mouche et est devenue un slogan dénonciateur : « L’édition sans éditeurs ». Une phrase qui, aujourd’hui, est dans toutes les têtes.

À Montreuil, les livres aident à penser

« On nous a dit que le vrai sens de la vie était l’absence de sens et on nous a appris à vivre sans penser. Notre système ne produit pas d’adultes et nous, nous sommes les plus mignons des enfants du monde. » Murakami Takashi, artiste contemporain

Relevé dans Anne Frank au pays du manga, par Alain Lewkowicz, Vincent Bourgeau, Samuel Pott et Marc Sainsauve, BD documentaire interactive, Arte.

[« Mignon » fait allusion au style kawaï, ou comment voir la vie en rose (cf Wikipédia) ou dans une dérision inverse (cf  L’Express « Voir 10 choses à savoir sur l’inévitable Takashi Murakami »)]

Parions qu’au Salon du livre jeunesse de Montreuil, où les héros et héroïnes constituent le thème de cette édition 2013, les enfants ne sont pas que mignons, et que justement les livres les aident à penser…

Anne Frank au pays du manga, ouvrira les rencontres du Salon du livre jeunesse de Montreuil, le 27 novembre à 9h30. Pôle Numérique / E35. Public en « priorité scolaires et groupes inscrits ». À partir de 12 ans. Présenté ainsi :
« Au Japon, « Le Journal d’Anne Frank » reste un inusable best-seller. À tel point que son destin tragique est même réinterprété en manga. Que révèle ce succès sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale au sein de la société nippone ? »
Avec Alain Lewkowicz, réalisateur, Samuel Pott, écriture numérique, Arte et Anne Clerc, formatrice en littérature jeunesse.

« Les livres aident à penser » nous disait aussi cette femme dans un camp de réfugiés de Port-au-Prince, en février 2012 :

Le niqab, Kant et la liberté

À Trappes, le contrôle d’identité d’une femme en niqab dégénère. Une nuit d’échauffourées. Policiers contre émeutiers. Flash-Ball et de gaz lacrymogènes contre cailloux et mortiers.

Dans un quartier de Paris, une femme en niqab. En vitrine, une robe rouge. Tentation. Un conte moderne où une mère analphabète a pour liseuse, sa fille scolarisée. La fille lit à la mère le livre d’Emmanuel Kant, écrit en 1784, Qu’est-ce que les Lumières ?, où le philosophe développe l’idée qu’il est bénéfique de penser par soi-même.

Extrait p. 76 de ce beau petit livre, Kant et la petite robe rouge, signé Lamia Berrada-Berca (éditions La Cheminante) :
Une robe est une forme d’idée.
Une vision du monde.
Un grand désir d’être.
Une façon d’exprimer sa liberté à même le corps : voilà ce que cette robe au tissu si différent du gros drap grossier de tergal qui l’enveloppe habituellement incarne aux yeux de la jeune femme.
Mais encore faut-il la porter… La liberté ne se range pas au placard, elle s’affiche.

Dans le Gard… Vote FN, pourquoi ?

Seul département français à avoir placé Marine Le Pen en tête des présidentielles de 2012, le Gard a fait l’actualité nationale et internationale lors des dernières élections. Un collectif d’historiens et sociologues, réuni par les éditions Au Diable Vauvert ancrées dans ce même département, analyse les raisons de ce vote : « Retour aux chiffres, aux sources, aux statistiques, cet ouvrage décrypte, à la lumière d’un événement local, une actualité qui concerne la France mais aussi l’Europe. Il répondra aussi aux Gardois et Languedociens démocrates qui cherchent des réponses, des arguments, et ne se résolvent pas à laisser s’étendre le racisme et « le vote de la honte ». »

La mort de Stéphane Hessel

L’ancien résistant, déporté, diplomate et auteur du célèbre Indignez-vous Stéphane Hessel est mort dans la nuit de mardi à mercredi. Il avait 95 ans.

Publié en 2010 par les éditions Indigène, Indignez-vous a été traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d’exemplaires, en un an. Ce manifeste, qui exalte « l’esprit de résistance », était présenté ainsi par Sylvie Crossman, co-éditrice avec Jean-Pierre Barou, citant Stéphane Hessel :

« 93 ans. La fin n’est plus bien loin. Quelle chance de pouvoir en profiter pour rappeler ce qui a servi de socle à mon engagement politique : le programme élaboré il y a soixante-six ans par le Conseil National de la Résistance ! » Quelle chance de pouvoir nous nourrir de l expérience de ce grand résistant, réchappé des camps de Buchenwald et de Dora, co-rédacteur de la Déclaration universelle des Droits de l homme de 1948, élevé à la dignité d Ambassadeur de France et de Commandeur de la Légion d honneur !
Pour Stéphane Hessel, le « motif de base de la Résistance, c était l’indignation. » Certes, les raisons de s’indigner dans le monde complexe d’aujourd hui peuvent paraître moins nettes qu’au temps du nazisme. Mais « cherchez et vous trouverez » : l’écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l’état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au toujours plus , à la compétition, la dictature des marchés financiers et jusqu aux acquis bradés de la Résistance, retraites, Sécurité sociale… Pour être efficace, il faut, comme hier, agir en réseau : Attac, Amnesty, la Fédération internationale des Droits de l homme… en sont la démonstration.
Alors, on peut croire Stéphane Hessel, et lui emboîter le pas, lorsqu’il appelle à une «insurrection pacifique ».

Nous avions rencontré Stéphane Hessel au Festival d’Avignon, en 2011. En ce mois de juillet 2011, Stéphane Hessel et Edgar Morin avaient été invités dans le cadre du programme « Théâtre des idées » à réfléchir à la question « L’autre voie, comment lutter contre la réaction réactionnaire ? »

Lire Ce que vous ne saviez pas forcément à propos du succès planétaire d’«Indignez-vous !», article de David Caviglioli (BibliObs).

Le site Édouard Glissant.fr nous propose de revivre une rencontre exceptionnelle qui s’était déroulée le 20 mars 2009 à l’Office des Nations unies à Genève, où avait été organisée une conférence-débat (« L’intraitable diversité du monde : adresse à l’universalité ») qui était l’occasion d’un dialogue fervent entre Édouard Glissant et Stéphane Hessel.

 

Rosa Parks, un centenaire

Quand Rosa Parks s’assied dans ce bus de Montgomery en Alabama ce 1er décembre 1955, elle sait bien que le bus est coupé en deux, les blancs devant, les noirs derrière.

Elle le refuse et devient une icône de la lutte pour les droits civiques. Après le refus, le procès. Rosa Parks est condamnée à 15 dollars d’amende. Un pasteur de 26 ans, Martin Luther King, se saisit de l’affaire et déclenche un boycott des bus qui va durer 381 jours. Un an après le refus de Rosa Parks, la Cour suprême casse les lois ségrégationnistes dans les bus.

Malgré la reconnaissance officielle, sa fin de vie est difficile. Elle meurt en 2005. C’est l’un des épisodes de cette fin de vie qu’a choisi Eugène Ebodé pour débuter son roman La Rose dans le bus jaune, chez Gallimard, collection Continents noirs (sortie le 28 février) :

« J’ai toujours rêvé d’être centenaire. L’agression dont j’ai été victime le 30 août dernier a failli tout remettre en question. Joseph Skipper, ce voyou qui m’a frappée, malgré mon grand âge, pour me voler une poignée de dollars, aurait pu m’occire, anéantissant par là même l’espoir de souffler mes cent bougies ! Le destin m’a probablement envoyé cette fripouille, me suis-je dit en quittant l’hôpital, pour me faire prendre conscience de ma fragilité ! »

Rosa Parks, thème de fictions, avait déjà inspiré Nimrod, en 2008, pour « Non à la discrimination raciale », collection Ceux qui ont dit non, chez Actes Sud junior.

Pierre Bayard se soumet à la question

Une fois de plus, Pierre Bayard fait mouche, en s’interrogeant. Le titre de son quinzième livre ne surprendra pas ses lecteurs : Aurais-je été résistant ou bourreau ? De ses ouvrages précédents (tous sauf un publiés par les éditions de Minuit), six étaient déjà des titres d’essai littéraire façon polar, du sérieux au fond, de la clarté dans la forme. On peut être professeur d’université, psychanalyste, et créer son style d’essayiste-enquêteur friand de questions.

Question pour achever Agatha Christie : Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998) ; question gag qui se la raconte : Comment améliorer les œuvres ratées ? (2000) ; question pour le bac : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (2004) ; question potache pour redoublant : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007, le livre qui l’a fait connaître au grand public, traduit en une trentaine de langues) ; question magico-comique : Et si les œuvres changeait d’auteur ? (2010) ; question-qui-sent-la-procédure : Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?  (2012).

La nouveauté n’est pas dans le titre. Qui ne s’est jamais posé la question « Aurais-je été résistant ou bourreau ? » Cette fois Pierre Bayard se soumet lui-même à la question.

Pourquoi et comment s’opère le passage à l’action quand les valeurs sont en crise ? Démonstration élégante traversée par des figures de la Résistance (Romain Gary ou André et Martha Trocmé, par exemple). Au fur et à mesure que progresse l’enquête intellectuelle, Bayard s’interroge sur ce qu’il aurait fait. Il passe par l’uchronie individuelle et remonte dans le temps en s’inventant une « personnalité potentielle », déléguée, un Bayard-bis, un jumeau d’époque, né en 1922, désireux plus que tout d’entrer à l’École normale alors que la France vit et survit sous l’Occupation.

Son père a été résistant. Pas lui, mais son engagement est plus subtil que spectaculaire, conforme à son école de pensée. En ressort-il grandi ? Finalement plus humain, plein d’une humanité et de ses questions, comme celles qu’il pose tout au long de ce beau livre.

A chaque étape, sa lecture ou son film et son expérience humaine…

Avec Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, Pierre Bayard explore les deux « personnalités potentielles » du héros, celle d’un bourreau et celle d’un résistant.

Avec l’expérience de Milgram qui s’est développée en laboratoire à l’université de Yale entre 1960 et 1963 pour tester la soumission à l’autorité à partir d’ordres, autrement dit de la difficulté à dire non, Pierre Bayard développe sa notion de « conflit éthique » entre deux positions : la morale individuelle et la soumission à l’autorité. Ceci rappelle l’excellent roman de Jérôme Ferrari, Là où j’ai laissé mon âme (Actes Sud) qui détaille pendant la guerre coloniale en Algérie les conflits psychique et éthique de deux officiers devenus bourreaux, alors qu’ils ont quitté la précédente guerre, celle d’Indochine, comme victimes.

Des hommes ordinaires de Christopher Browning retrace le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah, véhicule de mort pour 83 000 personnes. Lors de la première action, la rafle des 1 800 Juifs du village de Jozefow, en Pologne, le commandant Trapp met ses hommes devant un choix explicite : dans leur chasse aux Juifs, capturer les hommes, et tuer femmes, enfants, vieillards). Certains vont alors choisir de ne pas tuer. Ce choix positif s’affronte au « conformisme de groupe », ce qui fait dire à Bayard que « chaque vie est ainsi une succession de bifurcations ».

D’autres notions sont progressivement examinées par Pierre Bayard, en prenant exemple sur des choix de résistants, et le comportement de son double (Bayard sous l’Occupation, comme il aurait pu la vivre). L’universitaire-enquêteur s’appuie sur ces modèles pour en tirer des conclusions ou plutôt des hypothèses personnelles. Ainsi « Le désaccord idéologique est la condition nécessaire à toute résistance » est illustré avec l’exemple de Daniel Cordier, futur secrétaire de Jean Moulin.

Bayard, déjà auteur d’un essai sur Romain Gary, utilise La Promesse de l’aube comme « récit de bifurcation » : s’indigner certes, mais après ? partir ou rester en France occupée ? Point commun entre Cordier et Gary : « Une forme de contrainte intérieure, capable de vaincre leurs réticences à s’engager. Sans cette contrainte, la divergence idéologique demeure purement intellectuelle – comme c’est le cas chez mon personnage-délégué- et ne peut se concrétiser en un engagement actif. » Une certaine image de soi, appelée aussi narcissisme, est nécessaire pour passer à l’action.

Grâce à André et Martha Trocmé, 5 000 enfants juifs seront hébergés et protégés à Chambon-sur-Lignon, dans les Cévennes. Seule une personnalité altruiste permet à ces Justes de s’engager. C’est l’empathie où « l’Autre est, au moins en partie, soi-même (…) la personne, d’une certaine manière, se sauve elle-même en venant à l’aide à l’Autre et accomplit donc un acte qui, surprenant de l’extérieur, est pour elle une évidence ».

Dans la première partie du livre, Pierre Bayard esquisse un modèle fondé sur la personnalité potentielle soumis à un conflit éthique et à des possibles bifurcations. Dans la deuxième partie, la contrainte intérieure, il met son personnage délégué en situation de désaccord idéologique, de l’indignation et de l’empathie.

Dans sa troisième partie, la réticence intérieure, Pierre Bayard analyse ce qui peut souvent être invoqué dans les situations de crise majeures, tel le nazisme : la peur, les cadres de pensée de l’intéressé, le défaut de créativité. Partie essentielle du livre où sont convoquées des figures héroïques méconnues. Hans et Sophie Scholl ont créé la Rose blanche à Munich en 1942, un mouvement qui distribuait des tracts à la population allemande appelant à s’opposer à la dictature en pratiquant la résistance passive. Surmonter la peur physique, la peur de penser et « avoir une pensée autonome au cœur même de la pensée collective », sont les conditions pour franchir le pas.

L’exemple du consul du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes est exemplaire de la figure du résistant et de sa « capacité à sortir du cadre ». Contre une circulaire de la France en pleine débâcle, contre la position de Salazar (Président du Conseil des ministres du Portugal de 1932 à 1968), le fonctionnaire délivrera légalement puis illégalement 30 000 visas (dont 10 000 juifs) pour fuir la France. Et Bayard note justement : « Ne rien faire (…) n’est pas le symétrique de faire. Sousa Mendes n’a pas, en cela, le choix entre faire ou ne rien faire. Faire implique un effort intellectuel considérable, l’élaboration d’une pensée autonome, où la peur ne joue pas ou n’intervient qu’à la marge, par rapport à ce qu’implique de s’abstenir. »

Finalement, explique Bayard, « Sousa Mendes ne répond pas au choix posé par une bifurcation, il crée lui-même une bifurcation qui n’existait pas en tant que telle et dont peu de diplomates à l’époque, placés dans des conditions identiques, ont eu l’idée. »

Comme figure de la résistance créative, Pierre Bayard développe la biographie de Milena Jesenska, journaliste tchèque devenue célèbre pour sa correspondance avec Kafka, et qui, internée au camp de Ravensbrück « adopte en toutes circonstances des conduites empreintes de liberté ». Une figure magnifique de femme libre.

« En cela, ces actes d’opposition – qu’il soient le fait de héros ou de Justes – ne se limitent pas à résister, au sens de dire non. Ils impliquent de frayer à chaque fois une voie originale qui ne se présentait pas comme telle avant d’être inventée et qui fait après coup apparaître que le sujet disposait bien en réalité d’un choix, même si celui-ci était invisible.

Mais cette ouverture des possibles ne peut conduire à rien si le sujet n’est pas prêt à rompre avec soi et à s’extraire du cadre qu’il constitue pour lui-même. Cet abandon prend le plus souvent la forme d’un risque vital, mais il implique surtout d’être capable de perdre quelque chose de ce que l’on est et de ce à quoi l’on tient. Cette création n’est donc pas seulement l’invention d’une action sans modèle, elle est aussi, pour une part, une ré-invention de soi. »

La quatrième partie du livre, qui porte le titre « Le point de bascule », examine trois situations différentes de la Seconde guerre mondiale, à savoir le Cambodge, la Bosnie et le Rwanda. Avec à chaque fois, une nouvelle notion qui enrichit la compréhension du passage à l’acte de résistance.

Chez les Khmers rouges, la marge de manœuvre très réduite dans une atmosphère de terreur du peintre Vann Nath, l’un des sept rescapés des quelque 17 000 prisonniers de S-21 : « il est à lui-même sa propre référence ».

A Sarajevo, le choix du général serbe Jovan Divjak de rester en Bosnie, numéro 2 de l’armée bosniaque. Question aussi « d’image de soi », estime Bayard.

L’expérience de Justes parmi les Hutus, de ceux qui ont dit non au génocide et ont sauvé des Tutsis, permet à Pierre Bayard de rappeler le « caractère sacré de l’être humain » invoqué par ces résistants, dont Augustin Kamegeri qui ira « jusqu’à se baptiser lui-même ».

« L’évocation du mystère implique plutôt de reconnaître qu’il existe un au-delà de l’explication, ce que Freud appellerait un ombilic de l’interprétation, qui non seulement est inévitable, mais doit même être respecté car il est au cœur de l’Humain et de sa liberté. Si l’on peut s’approcher très près du point de bascule, celui-ci demeure cependant inaccessible, comme ce lieu d’énigme en chacun où se mêlent les forces antagonistes dont nous sommes la résultante et qui nous portent vers la décision. »

On laissera au lecteur le soin de découvrir la vérité de Pierre Bayard, de sa personnalité déléguée, et de quel engagement il est capable, en fonction d’une fiction possible, dans une bibliothèque de l’École normale. Attendre la Libération où quitter la France pour continuer la lutte ?

 

 

Le prologue du livre est lisible sur le site des éditions de Minuit.

À noter parmi les librairies où Pierre Bayard s’entretiendra avec ses lecteurs, la librairie Folies d’encre à Montreuil (le 1er mars 2013), sise, cela ne s’invente pas… 9 avenue de la Résistance.

L’essai de Pierre Bayard sur l’insoumission et le passage ou non à l’action trouve un écho dans l’édition pour adolescents avec la collection de chez Actes sud junior « Ceux qui ont dit non« , dont l’un des derniers titres en date est celui de Jean-Claude Mourvelat, Sophie Scholl : « Non à la lâcheté ».