Livres de poche

Notre besoin de consolation est impossible a rassasier Dans le tramway de Strasbourg, une lectrice sort de son sac à main, ce minuscule livre de Stig Dagerman au titre long comme le temps d’une nostalgie, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Cette lectrice est elle-même écrivain. Fatou Diome vient de publier Le Ventre de l’Atlantique. Gros succès. Plus tard, c’est-à-dire en 2005, ce Ventre de l’Atlantique sortira en poche.

J’imagine dans un bus africain, un jeune garçon rêvant d’idole de foot, sortant de son sac de sport, un livre de poche, Le Ventre de l’Atlantique.

Aujourd’hui, Folio publie deux auteurs qu’on aime bien, Gisèle Pineau et sa Fleur de Barbarie et Dany Laferrière et son Goût des jeunes filles.

Des Caraïbes, des jeunes filles et de nostalgie. Et d’une figure de l’écrivain qui traverse leur roman, chez Pineau, comme exigeance et comme modèle de réussite, chez Laferrière, avec Magloire Saint-Aude, comme exigeance et comme modèle, chez Fatou Diome avec ce petit livre, toujours dans son sac à main, comme un talisman.

Centenaire (oublié ?) de Jacques Roumain

 

Il y a cent ans, le 4 juin 1907 naissait à Port-au-Prince (Haïti) Jacques Roumain. Il est mort à l’âge de 37 ans le 18 aoüt 1944 dans la capitale haïtienne. La même année paraitra Gouverneurs de la rosée, son chef d’oeuvre.

Pourquoi les lettres françaises ne mentionnent pas la date ?

A l’image de ce titre oxymore (qui aurait pour vocation de gouverner la rosée ?), le vide autour de cette date -au moins de ce côté-ci de l’Atlantique- a quelque chose de vertigineux…

Signalons, pour l’occasion, la superbe « Pleiade », dans la collection de l’UNESCO, Archivos, publiée il y a peu d’années, ces Oeuvres compètes, papier bible, édition critique remarquable de Léon-François Hoffmann

Etonnants voyageurs pour « déjouer les attendus »

 Qu’est-ce qui est le plus étonnant à Etonnants voyageurs, réuni à Saint-Malo ce week-end de la Pentecôte ?

la première tempête en dix-huit ans et la ténacité des visiteurs venus s’aérer l’esprit ; Une tempete

une superbe exposition Enki Bilal, en phase avec la tempête sur Saint-Malo

Jean-Claude Carrière, hôte d’honneur des documentaires de la SCAM, citant un auteur oublié : « Une histoire imaginée, on lui demande d’être réelle; une histoire réelle, on lui demande de ressembler à une histoire imaginée. » ;

une soirée Etoiles de la SCAM aux trente réalisateurs récompensés d’un prix de 4 000 euros (soit un joli total de 120 000 euros de prix !) ; soirée assez ringarde dans l’imitation forcenée des « Césars » et autres « Molières »…

une récompense méritée pour l’ami Gilles Dagneau, réalisateur de Tjibaou, le pardon, écrit avec Walles Kotra.

 René Depestre, absent, mais récompensé par un prix de poésie pour ses oeuvres poétiques complètes ; 

l’engouement pour les cafés littéraires ;

des paroles glanées, captées, envolées, des bouts d’histoires, des bribes de pensée, dans les différents lieux d’un festival devenu gargantuesque ;

les copains des copains ;

Jacques Godbout la dispute entre Québécois, autour de littérature-monde (Jacques Godbout et Dany Laferrière). Avec une trentaine d’auteurs, ils cosignent avec notamment Glissant, Condé, Sansal, Rouaud, Mabanckou, Devi, Victor, Trouillot, etc., Pour une littérature-monde ;

le vertige d’une histoire dans un livre, un personnage au nom à peine entendu, l’éclat de rire, salle Maupertuis, à l’anedocte d’Abourahman Waberi racontant qu’il faut « déjouer les attendus », racontant donc l’introduction volontaire dans un de ses manuscrits, non de « chape de plomb », mais de « plomb de chape » (sic), expression qui est passée comme une lettre à la poste, du manuscrit au livre, de l’auteur à l’éditeur, de l’éditeur au libraire ; jusqu’à ce qu’une traductrice pour l’édition allemande lui téléphone pour s’en étonner…

 Cet Abdou est trop fort, « déjouer les attendus », n’est-ce pas, à la contrepêtrie près, « ajouter détente » au flot incoercible d’une production littéraire marketée ?

Etonnants ces écrivains voyageurs.

Esclaves au paradis, le poids des mots, le choc des regards doux et résignés, les peaux écorchées vives

 

Esclaves au paradis est une exposition photographique de Céline Anaya Gautier, présentée jusqu’au 15 juin à l’usine Springcourt, dans le quartier de Belleville à Paris.

Springcourt est un nom de marque de tennis, chaussures inventées dans les années 36, dans l’air du temps des congés payés. A Belleville, 5 passage Piver, il reste une boutique de chaussures fabriquées en Thaïlande, délocalisation oblige. Curieux effet boomerang de la mondialisation : les chaussures sont nées à Belleville, l’usine a dû fermer, elles reviennent nous narguer. Pour des baskets, c’est un peu normal de revenir par la fenêtre…

Autre effet de la mondialisation : la République dominicaine emploie quelque 500 000 coupeurs de canne dans ses sucreries. Ce sont eux les esclaves, sans contrat, leur travail est échangé contre un ticket de survie, qui leur permet d’acheter un peu de nourriture dans la boutique du batey, le campement ghetto. Dans certains bateys les enfants n’ont pas le droit de grignoter un peu de canne, le sucre est réservé aux sucriers, dont certains sont même propriétaires d’hôtels de luxe.

Ces esclaves sont venus en République dominicaine pour fuir la misère d’Haïti. Ils sont tombés dans une plus grande misère, sans espoir de retour. Ils vivent dans un pays paradisiaque pour touristes nantis.

Les photos de Céline Anaya Gautier présentent dans la sobriété de leur dénuement des êtres au regards doux et résignés, des êtres à la peau noire, crevassée, écorchée, tailladée par la canne, un coupeur à la main coupée, la machette au creux du bras amputé, une femme à les pieds nus, sur un mur une croix, sur un autre un chapeau et une veste.

Sami Tchak à l’heure, Ananda Devi, la passe de trois

Il y a en deux qui ne seront pas chocolat… Le salon du livre de Genève, dont l’espace Afrique avait de quoi rendre jaloux  tout libraire digne de ce nom, a récompensé Sami Tchak du Prix Ahmadou Kourouma pour Le Paradis des chiots et Ananda Devi du prix TSR (Télévision Suisse Romande) pour Eve de ses décombres. Ce roman en est à son troisième prix après le prix des Cinq Continents de la francophonie et le prix RFO du livre.

Serait-ce l’effet Jean Ziegler, homme politique suisse, auteur de Main basse sur l’Afrique et plus récemment de l’Empire de la honte ?

Mais les gazettes locales ne disent rien de ce que Sami Tchak va faire de son prix de 5000 francs suisses. Même pas de quoi acheter une montre suisse, hélas… La littérature c’est pas du luxe.

L’art virtuose de la Nouvelle-Irlande

New Ireland Province, Papua New Guinea

Le musée du Quai-Branly, sis au pied de la tour Eiffel à Paris, a un petit frère dans le Pacifique Sud. Un petit frère en pleine nature, là où des hommes créent des objets éphémères pour un rituel. Ces objets seront détruits, brûlés, aussitôt la cérémonie achevée. Ces objets ne racontent pas une histoire nous disent les habitants du lieux, villageois-créateurs, artistes du quotidien. Ils sont un oiseau, un poisson. Ces objets sont des merveilles d’art, lacis de formes entremêlées, troncs évidés recelant un ensemble de pièces finement ciselées. 

Imaginez une île d’à peine 500 km de long, répondant au nom qui fleur bon les explorations d’antan, la Nouvelle-Irlande, un nom toujours utilisé par les Papous et les Mélanésiens pour désigner l’une de leurs provinces administratives. Une Nouvelle-Irlande encadrée, au nord, par la Nouvelle-Hanovre, au sud par la Nouvelle-Bretagne. Plus au sud encore, un pays d’outre-mer français, la Nouvelle-Calédonie… Plus loin encore, la Nouvelle-Zélande. Bref, nos ancêtres, loin de leur patrie, voyaient l’Europe en mirage, en miroir, une Europe décalquée…

Par la suite, ils apprirent que le Pacifique Sud est un épicentre du monde pour la diversité florale et un vaste continent-archipel où s’est développée une palanquée de langues. Rien que pour la Papouasie Nouvelle-Guinée, le Summer Institute of Linguistics (SIL) a répertorié 826 langues !  Environ 80 % des langues comptent moins de 5000 locuteurs, et un tiers d’entre elles moins de 500. Ainsi, plusieurs de ces langues sont d’ores et déjà reconnues comme moribondes ou éteintes.

Cette richesse linguistique n’a d’égale que la luxuriance artistique…

A en juger par l’exposition Nouvelle-Irlande, les arts du Pacifique Sud (jusqu’au 8 juillet), cette île pratique la déflagration esthétique comme d’autres la conversation de bistrot, un art de vivre au quotidien… Philippe Peltier, l’un des commissaires de l’exposition Nouvelle-Irlande, les arts du Pacifique Sud, par ailleurs, responsable de l’unité patrimoniale du musée du Quai-Branly, insiste pour classifier ces objets en dix-huit traditions artistiques différentes, les présenter du Sud au Nord de l’île comme autant de jalons manifeste d’une culture éblouissante.

La présentation des 130 objets réunis par Philippe Peltier récapitule une visite de l’île, du Sud au Nord. Le visiteur est cueilli par des petits ou grands objets, tel ce simili-visage minuscule aux yeux-opercules, pas trop spectaculaire, mais très mystérieux. S’ensuivent divers masques, casques, tissus, parures. Mais rien de totalement saisissant. Du Sud au Nord donc, sont présentés des objets liés aux rites de récolte, Malagan mask

au Centre, des masques Tubuan liés au contôle social

Un petit film très ethno nous emmène dans un village où les habitants semblent s’effrayer de l’arrivée d’une dizaine de tubuans, immenses masques recouvrant le corps tout entier de jeunes gens qui vont être initiés. Enfumés, sautillants, un chien coupe leur route, comme si tout cela semblait naturel, commun. La vie de tous les jours en somme. Le visiteur de l’exposition a le curieux sentiment de traverser un cimetière animé. Car, comme les langues, ces rites et ses parures, ne sont-ils pas mortels, condamnés à disparaître -inexorablement- depuis les premiers contacts avec les explorateurs ?

Mais bientôt viennent les Malagan, plus au Nord donc, ces célèbres Malagan liéés aux rites de deuil et au passage d’une génération à l’autre.Une pièce bien éclairée, à cent lieues, cent lux, des collections permanentes où s’esquintent les yeux…Dans cet espace bien aéré, les objets respirent. Le visiteur est saisi par des statues taillées et ciselées d’une pièce, comme des immenses troncs qui portent comme des écrins des poissons vivants à demi dénudés, arête centrale visible, ou des têtes d’hommes, masques doubles d’âmes errantes. Des cartels expliquent succinctement que telle pirogue centrale portant sa huitaine d’hommes est une embarcation pour l’au-delà, et non pas une pirogue. Dans un film « Malagan » (CNRS) réalisé par Jean-Philippe Beaulieu et Jadzia Donatowicz, un homme dit vouloir « activer » ses statues…Chacun de ses objets semble raconter une histoire. On n’est plus dans le cimetière vivant de la première salle, mais dans un rêve éveillé. L’Europe en son miroir contemple son alter ego. Le visiteur salue ces artistes magiciens. (voir sur le site http://www.artscape.fr/2007/04/19/virtuosite-des-sculptures-malagan/). 

Il y a 30 ans mourait Jacques Prévert

 

Il y a 30 ans mourait Jacques Prévert, le 11 avril 1977… Il avait donc 77 ans exactement.

Prévert est l’auteur de cette Chanson des escargots qui vont à l’enterrement d’une feuille morte, publiée dans son premier recueil de poésies, Paroles (Gallimard, 1949). Et cela pourrait suffire à notre bonheur.

A l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressucitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voila le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le coeur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dit
Ça noircit le blanc de l’oeil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent a chanter
A chanter a tue-tête
La vrai chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un petit peu
Mais la haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

Pour ce 30e anniversaire, France 2 ouvre son antenne à cinq jeunes artistes : Tété, Ridan, Mickey 3D, Emily Loizeau, La Fouine. Chacun lira un poème de Prévert, respectivement Etranges étrangers, Le Cancre, Déjeuner en famille, Pour faire le portrait d’un oiseau, Le Temps perdu. Ces programmes courts proposés par Sylvie Faiderbe, réalisés par Richard Valverde et mis en images par différents graphistes (Philippe Carluy, Guillaume Ollier, Emmanuel Duchemin, Emmanuel Baume) ponctueront la journée du mercredi 11 avril.

10h45. Ridan lit « Le cancre ».

13h45. Mickey 3D lit « Déjeuner en famille ».

18h45. La Fouine lit « Le temps perdu ». Extrait du recueil Paroles.

20h45. Emily Loizeau lit « Pour faire le protrait d’un oiseau ».

22h40. Tété lit « Etranges etrangers ».

Sans parachute, Madagascar, 29 mars 1947

Lu dans Le Figaro du jour, à propos du referendum du 4 avril à Madagascar :

« Le changement proposé té­moi­gne du souci de Ravalomanana de se tailler une constitution sur mesure. Il lui offre la possibilité d’édicter des lois sans se soucier de l’assemblée nationale. Il prévoit également d’introduire l’anglais comme langue officielle aux côtés du français et du malgache et de toiletter la constitution en rayant la laïcité des textes. Et propose de réorganiser la structure administrative du pays en découpant les six provinces actuelles jugées « trop grandes » en vingt-deux régions. »

Il y a quelques jours à Paris, un café littéraire malgache présentait un livre écrit par l’un des meilleurs écrivains malgaches de langue française, francophone mais signataire du manifeste de Saint-malo pour une littérature-monde en français (en mars dernier), Jean-Luc Raharimanana.  

Dans son petit livre, Madagascar 1947 (éditions Vents d’ailleurs, photos Fonds Charles Ravaojanahary), publié à l’occasion du 60e anniversaire du soulèvement malgache, le 29 mars 1947, Raharimanana retrace la poétique douloureuse d’un événement effroyable. Blessure à peine reconnue et pourtant profonde. Les chiffres du bilan oscillent entre 10 000 et 100 000 morts, signe d’une histoire à peine explorée par les spécialistes, en faisant de cette insurrection l’un des plus grands massacres coloniaux de l’histoire de France.

Raharimanana est un inlassable Mpiasa tany de la mémoire malgache (« laboureur » selon le dictionnaire français-malgache de Joseph Webber, publié en 1855 à l’île Bourbon et consultable sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k824575)

On pourra préférer un précédent roman de  sur le même sujet, intitulé Nour 1947, plus riche. Dans Madagascar 1947, domine également le sentiment d’une mémoire enfouie, fragmentée, d’une histoire taboue. Pages 10 et 11, l’auteur publie la lettre d’un ami, parti sur les traces de son passé.

Révolte à MadagascarCitant la lettre, il écrit :

« Je parle, ami, d’un événement qui reste encore enfoui dans la mémoire de mes parents. C’était lors de la rébellion de 1947. Ils avaient pris leurs lances et leurs idoles. Ils s’étaient réfugiés dans les forêts et avaient attendu que les coloniaux viennent les y débusquer. Ils avaient résisté. Ils avaient subi, le froid, la pluie, la faim -la faim surtout… Les coloniaux, en rasant leurs villages, avaient également brulé les rizières, brisé les marmites et tous les récipients de cuisine. Ils étaient réduits à redevenir comme avant : enfouir leurs tubercules dans la cendre brûlante et les y déterrer à mains nues. Ils mangeaient en n’osant se regarder. Nombreux s’étaient rendus, poussés par la famine. Nombreux s’étaient obstinés, mus par l’orgueil, croyant au pouvoir de leurs idoles. Les coloniaux avaient fini par plier leur obstination grâce à un simple stratagème : chaque fois qu’ils capturaient un gardien des idoles, sorcier comme ils les appelaient, ils le jetaient du haut d’un avion. Sans parachute. Sans prière. »

Une fois par mois, un café littéraire malgache se réunit aux Voûtes, dans le quartier Tolbiac de Paris.

 

Contact : Ny Haisoratra Malagasy [http://www.haisoratra.org/article.php3?id_article=739]

Ecouter Les Echos du capricorne sur Fréquence Paris plurielle (106.3 Mhz), le mercredi à 20h30 http://rfpp.net/

 

« Monnè… » outrage pour Kourouma ?

visuel Monnè, outrages et défis 

© Pascal Colrat

« Un jour le Centenaire demanda au Blanc comment s’entendait en français le mot monnè. Monné, outrages et défis

« Outrages, défis, mépris, injures, humiliations,colère rageuse, tous ces mots à la fois sans qu’aucun le traduise véritablement », répondit le Toubab qui ajouta: « En vérité, il n’y a pas chez nous, Européens, une parole rendant totalement le monnè malinké. »

Ainsi débute le roman d’Ahmadou Kourouma, Monnè, outrages et défis, publié en 1990 au Seuil, dix ans avant Allah n’est pas obligé, prix Renaudot.

Le Tarmac de la Villette présente une adapation du roman, signée Stéphanie Loïk. Elle avait déjà adapté dans le même lieu Sozaboy d’un autre grand écrivain d’Afrique, le Nigérian Ken Saro-Wiwa.

Sozaboy Les deux romans ont pour qualité de travailler une langue de haute tenue, au génie singulier, faite pour Kourouma d’une verve ironique et mordante et pour Ken Saro-Wiwa, « d’un anglais pourri », comme l’a présenté son éditeur français, Bernard Magnier pour Actes Sud.

La version théâtrale de Sozaboy avait étonné et séduit. Les niveaux de langues donnaient un souffle ravageur aux propos de ses héros, les enfants soldats d’Afrique.

Or la version scénique du roman de Kourouma, Monnè, outrages et défis n’offre plus la richesse fantasque et humoristique de l’auteur ivoirien. Ce roman sur un roi soumis et collaborateur de la colonisation française travaille la langue sur plusieurs registres. Outre l’ironie, le discours du griot sur la langue même, ses louanges et ses dérives nous en apprend autant sur l’Afrique que sur Kourouma. La pièce qui est en tirée est elle, compassée, sans la distance de drolerie langagière. On en ressort quelque peu dépité, malgré le jeu de certains interprètes.

 

© Eric Legrand

Driss Chraïbi et la Civilisation…

 

Driss Chraïbi est mort à l’âge de 81 ans dans la Drôme où il résidait. Il avait écrit, entre Maroc et France, une vingtaine de romans, du Passé simple (1954) à L’Homme qui venait du passé (2004), en passant par La Civilisation, ma Mère!… (1972).

La Civilisation, ma Mère !... - Cliquer pour agrandir

On lira avec profit ses livres comme les blogs qui lui sont consacré, comme celui-ci , où l’auteur lui-même répondait à ses admirateurs.

A lire aussi cet entretien avec Abdelsalm Kadiri, du journal marocain Tel Quel :

« Quelles sont les relations que le Maroc entretient avec moi, le vieux Driss, Ba Driss ? Suis-je une sorte d’alibi ? Un espoir ? Un réveilleur de consciences ? Je n’en sais rien. En aucun cas, je ne voudrais être un conformiste, un parvenu, quelqu’un d’arrivé. à la question : Est-il arrivé ? Bernard Shaw répondait : oui, mais dans quel état ! Cette question appelle un certain développement hors contexte. Tout homme est appelé à mourir. Où souhaiterais-je être enterré ? La réponse vient d’elle-même : au Maroc. C’est une question extrêmement émotionnelle qui est là : le rattachement au pays. Pas le pays aux montagnes, au sable chaud, et au beau désert. Ce sont les gens qui me bouleversent. Je suis dépositaire de tous les espoirs et de toutes les désillusions de mes ancêtres. Ils ont tous déposé leurs rêves dans mon sang. La langue française, quant à elle, a été un réactif, une distanciation par rapport à mon pays et à moi-même. Cela a élargi mon horizon mais je reste très attaché à mon pays. Ce qui me touche le plus, ce sont ces jeunes, dial el médina, qui m’accueillent, comme à Oujda, il y a deux ans. Ils m’interrogent, les yeux pleins d’attentes et avec un appétit de croire qui tourne à vide. Parfois, je suis pris à la gorge. Que leur répondre ? »