Un vrai et véritable écrivain vivant venu du Vanuatu à la verve vivace est visiblement valable.

 

Il s’appelle Marcel Melthérorong. Mais son nom d’assonances ne dit pas tout. Ni Google qui ne le réfère que vingt-neuf fois en ce 3 avril. Pas plus. Autant dire inconnu. C’est pourtant l’une des rencontres les plus chaleureuses que l’on ait pu faire au dernier salon du livre de Paris. Ses 185 000 visiteurs sont rentrés chez eux, et Marcel aussi, entre Port-Vila, la capitale et Malakula, son île, parmi la centaine que compte l’archipel.

Son premier roman, mince comme une nouvelle, porte le nom de Tôghán, anti-héros, détenu au Camp-est, unique prison de Nouméa (pourquoi y en aurait-il plusieurs, voir Thierry Lévy, Nos têtes sont plus dures que les murs des prisons (Grasset, février 2006). Et bien, Tôghán prendra conscience au cours de son année de détention qu’il serait mieux au Vanuatu, pays dont il est originaire, qu’en Nouvelle-Calédonie.

Tôghán n’est pas Cahier d’un retour au pays natal, plutôt une prise de conscience que le lien et la transmission donnent du sens à une vie. Tôghán est édité par l’Alliance française de Port-Vila. 

– Pourquoi écrivez-vous Marcel Melthérorong ?

– On est un pays de contes, de légendes où tout le savoir traditionnel a été passé oralement, ou s’est diffusé oralement aussi. L’écrit ça peut être aussi un outil de résistance pour nos traditions dans le temps, parce que l’écrit est intemporel alors que la parole n’a qu’une seule vie.

– L’oral aussi est un savoir…

– De plus en plus l’école occidentale éduque les enfants dans la direction de l’écrit, et beaucoup dans le visuel, les films, la télé. On découvre une génération qui ne se désintéresse pas volontairement de l’écrit, mais cette génération n’a pas le contact avec l’oral parce qu’il y a l’écrit qui s’est mis en travers de l’ancienne génération et de la génération de maintenant. Les enfants se tournent davantage vers ce qu’ils voient. L’écriture n’est pas encore assimilée. L’enfant ne vas pas choisir un livre s’il peut choisir un DVD. 

– Vous lisez beaucoup ?

– Pas beaucoup. Je suis musicien et conteur, conteur sur sable. Avec le conte, il y a une forme d’éducation qui se fait, une éducation traditionnelle. Mais ce sont des contes que l’on invente pas. Ils ont été faits par des vieux. On est partis vers les vieux demander l’autorisation pour utiliser leurs contes, leurs dessins pour utiliser leur musique avec les enfants. On doit toujours dire qui a fait le dessin, qui a créé l’histoire, et de quelle île il vient, de quel village il est et ce travail là ça permet à l’enfant de se situer, de s’identifier.

– Qui est Tôghán ?

– « Tôghán », ça veut dire « grand-frère »… C’est un peu moi, c’est un peu la Nouvelle-Calédonie, c’est un peu le Vanuatu, c’est un peu le quartier, la tribu, c’est un peu toutes les communautés de l’Océanie. Tôghán c’est pour tous les lecteurs du Vanuatu et d’ailleurs, parce que je pense que les problèmes sont pareils un peu partout, les problèmes d’intégration dans une terre étrangère. En Nouvelle-Calédonie c’est fort, au Vanuatu pas trop encore. Le Vanuatu c’est un archipel, c’est deux cents langues différentes, deux cents différentes cultures, différentes coutumes aussi. On n’a pas trop cette sensation d’étranger.

Par exemple, je suis de Malakula. Si je vais à Efaté, ils ne vont pas me considérer comme un étranger. On a gardé cette coutume là, l’étranger c’est l’autre, c’est celui qu’on reçoit, c’est celui que jamais personne va toucher. C’est interdit de le frapper, c’est la tradition, c’est le « custom ». 

 

© Sylvie et Jean-Claude Fulcrand

La preuve que Marcel Melthérorong est un écrivain : un extrait de Tôghán a servi de dictée au lycée français de Port-Vila, dans la catégorie junior… Les seniors ont eu droit à Melville… 

La luciole qui explore la poussière ne saura jamais que le ciel est plein d’étoiles

Dans quelques jours, s’ouvre le salon du livre de Paris. L’Inde est l’invitée d’Honneur. On pensera et on relira peut-être Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, auteur, entre autres de Lucioles, où l’on peut lire quelques belles paroles, glanées ici ou là sur la Toile… De quoi aller feuilleter le livre tout entier, publié en français en 1930…

« La luciole qui explore la poussière ne saura jamais que le ciel est plein d’étoiles. »

ou :

 

« – Quel est ton secret ?murmure la brise au lotus.

– C’est moi-même, répond le lotus, dérobe-le et je disparais. »

Aurait-il été Japonais, il eut écrit des haïkus…

Dit à la télé : « On perd moins son temps en lisant un livre… »

« Voilà cette émission est terminée [c’est Franz-Olivier Giesbert qui parle, Chez FOG, sur France 5, le 17 mars 2007]. On se retrouve de plus en plus nombreux merci la semaine prochaine même jour même heure sur France 5, c’est-à-dire le samedi à 19h sur la TNT et le dimanche à 13h30 pour tout le monde sur le réseau hertzien.

En attendant, vous pouvez nous retrouver sur le réseau Internet de France 5 et puis n’oubliez-pas : on perd moins son temps en lisant un livre qu’en regardant la télévision !

A la semaine prochaine avec Alain Delon. »

On appréciera le paradoxe de la formule. On répliquera aussi que tout dépend du livre et que tout dépend de la télé…

Eaux dormantes, théâtre étouffant

Eaux dormantes de Lars Norén, dans la mise en scène de Claude Baqué, vu au théâtre L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, est un spectacle proprement étouffant.

Trois couples, en fin de repas, se racontent leurs vacances d’été. Mais, dès la première seconde, le spectateur sait que ce récit n’est que faussement anodin. Au début, une bonne minute de silence accueille le public; une lumière infiniment progressive éclaire le visage puis le corps assis des convives. Ils sont habillés de noir, dans un décor noir, autour d’une table centrale noire. L’histoire des vacances d’été vire au récit macabre des vies de revenants.

Il y a quelques années, Lars Norén, décrivait ainsi les relations public/acteur : « Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ».
Dans Eaux dormantes,inutile de se pencher en avant, même si quelques spectateurs agacés quittent la salle en cours de représentation. Atmosphère étouffante de paroles ultra-rapides, ressassées, culpabilisées par le nazisme (la pièce a été créée en 2001 à Berlin). Robert Gallinowski als Jonas mit einer Plastitüte über dem Kopf agiert in einer Szene während der Probe zum Stück Tristano von Lars Noren in den Kammerspielen des Deutschen Theaters in Berlin « L’écoute » évoquée par Norén est soumise à la sidération étouffante que provoque un texte scandé, écrit au cordeau.

 

Dans Eaux dormantes, le personnage de Daniel ne porte pas de Hugo Boss (excepté des chaussures qui ne sont pas les siennes), car Hugo Boss a taillé des costumes des SS. Lui et sa femme Emma ont perdu un enfant, Jessica, suicidée. Emma en oublie où elle a passé ses vacances -ce qui n’est donc pas anodin cette question de vacances-, en oublie jusqu’au prénom de son enfant. Au début de la pièce, elle semble très fragile devant la superbe de Daniel qui finira par ressasser « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », etc. Alors que Daniel sera le premier à franchir le seuil vie/mort : « Je suis mort » dira-t-il face caméra, sur le mur du fond de scène… Emma conclura la pièce : « Ceux qui sont morts sont vivants, ceux qui sont vivants sont morts. »

Pièce sur le passage vie-mort, personnages morts-vivants, culpabilité collective, la mort définie par l’oubli de ce qui est important. On peut être apparemment vivant et réellement mort, sans désir, sans mémoire. Théâtre de la perte, de l’oubli, du manque de mémoire, Eaux dormantes (Tristano dans son titre d’origine) nous dit avec son auteur: « Le langage est notre demeure, on habite le langage… » 

Eaux dormantes est reprise à l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet du 31 mai au 16 juin 2007.

 

Elle rappelle le thème d’une nouvelle de Dino Buzzati, « Chez le médecin », du recueil Les nuits difficiles, récemment réédité en 10/18, où le narrateur est cliniquement sain, mais déclaré « mort » par son (ami) médecin…

L’Inde, un Salon et des sonnets

תמונה:Vikram seth.jpg Parmi les trente écrivains indiens invités au prochain Salon du livre de Paris, du 23 au 27 mars, Vikram Seth, remarqué en 1993 sur le plan international pour son roman Un garçon convenable (Grasset, 1995). Un garcon convenable

En 1986 déjà, quelques-uns l’avaient apprécié pour son roman paru aux Etats-Unis, The Golden Gate. Ecrit en vers, en six cents sonnets en particulier, il est en partie autobiographique comme le révèle Le Magazine littéraire dans son dossier de mars conscacré à la littérature indienne. Le mensuel publie une traduction inédite de Claro, qui paraîtra dans son intégralité en 2008 chez Grasset.

Extrait :

« Il repense à sa jeunesse et à ses études,

A Phil, à ses amis de Berkeley, aux soirs

Passés à rire et à noyer les certitudes

Dans les flots de bière et un joyeux tintamarre.

Hélas! Eheu fugaces… Silicon Valley

Joue la sirène et entraîne les diplômés

Sur la pente ambitieuse et cependant traître

De l’argent dont rêvent déjà les futurs maîtres.

Ecartelant le faible et rossant le battant,

Qui se tuent au travail en se rêvant rentiers,

Ainsi triomphe le fichier et périt l’amitié,

Le travail est loué et le loisir coûtant.

Voilà John enchaîné, et les genoux en terre,

Devant le dieu jaloux, le fameux computer.

Pièce africaine parce qu’il nous manque toujours une pièce, parce que nous sommes toujours en panne ?

050828 

Dans le désert, des touristes en panne. Au pied de la Montagne des esprits, un guide se méfie de cette panne, peut-être due aux esprits. Le guide a ses secrets de famille. Kossi n’est que couleur locale, noire, mais français, apprennnent les touristes. Dans cette « collision », les touristes aussi ont leurs secrets. 

Des réfugiés, clandestins de nulle part, débarquent en pleine nuit avec leurs secrets à eux. Seule certitude : Awad est mécanicien. Certitude de courte durée : il doute… les sauvera-t-il ?

Dans une économie de mots, il doute joyeusement, il est secret joyeusement ou tristement. Une voyageuse a cru bon d’embarquer un accordéon, ce qui est encombrant, mais ménage quelques bonnes surprises dans le tempo d’une pièce, certes avec des longeurs mais dont les questions écorchent les (bonnes) consciences :

– ne sommes-nous pas prisonniers de clichés ?

– un mécanicien en panne de papiers doit-il, comme une évidence, sauver des voyageurs en panne ?

– et si c’était les rapports entre les uns et les autres qui étaient en panne ?

Pièce africaine, « car il manque toujours une pièce en Afrique », nous dit l’auteur et metteuse en scène, Catherine Anne, également, directrice du Théâtre de l’Est parisien. Elle nous fait le coup de la panne de société, d’identités.

William Nadylam, déjà remarqué dans Hamlet, joue sur du velours, un guide tourmenté. Il joue facile.

Jean-Baptiste Anoumon, déjà interprète des Nègres de Jean Genet, est un très bon mécano.

Télé (micro) trottoir (suite)

A propos du journalisme français :

« Si c’était un outil, ce serait une tenaille dont les deux mâchoires s’appelleraient le micro-trottoir, et Alain Duhamel. En bas, on tend le micro au peuple, avant de sélectionner soigneusement ses réponses en fonction de ce que l’on pense qu’il devrait penser.

En haut, on arbitre le ping-pong permanent des petites phrases, des polémiquettes et des coups bas. On répercute les crocs-en-jambe, les attaques et les contre-attaques. On dissèque savamment les stratégies et les positionnements. On analyse les arrière-pensées, sur la base de confidences «off», bien entendu, glanées lors des innombrables déjeuners entre puissants et journalistes.

Dans ce déluge quotidien, des absents de marque : les faits. Les faits obscurs, et qui le resteront, puisque les projecteurs se braquent ailleurs. »

écrit Daniel Schneidermann dans Libération, le 2 février, cité par Pierre Marcelle dans Libération du 6.