Le Photographe est mort d’une crise cardiaque

  Didier Lefèvre à la cérémonie de remise des prix le samedi 27 janvier 2007. (Didier Lefèvre à la remise des prix du Festival d’Angoulême, le 27 janvier)      (extrait tome 3, cf. site de Didier Lefèvre : http://www.imagesandco.com/photographe.php?photographe=1 )

Les éditions Dupuis nous apprennent le décès soudain de Didier Lefèvre, emporté par une crise cardiaque survenue lundi soir à son domicile de Morangis, dans la banlieue parisienne : « Didier Lefèvre était né en 1957. Il exerçait la profession de reporter photographe. Il a collaboré avec divers journaux et magazines. Il aimait retourner aux mêmes endroits, pouvoir y passer du temps, en observer les changements, y retrouver les gens. Des lieux, des hommes, en vrac : le Sri Lanka, la Corne de l’Afrique, les Toreros, le Malawi et le Cambodge récemment, les Pompiers, les habitants de Bougainville, les champions du monde de course à pied éthiopiens, les jardiniers, les moudjahidin d’avant 1992, les Hazara, le Kosovo… De ses Voyages en Afghanistan, il a fait un livre aux Éditions Ouest France. Mais il les a aussi racontés à son grand ami Emmanuel Guibert. De ses photos, et de son récit mis en dessin par ce dernier sont nés les trois albums de bande dessinée Le Photographe aux Éditions Dupuis.

Le Festival d’Angoulême venait de le récompenser, ainsi que ses amis Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier, en leur attribuant le Prix Essentiel pour le troisième tome du Photographe. »

Le Photographe rend grâce aux membres de MSF, Médecins sans frontières. Il propose un regard neuf et pudique, une narration enrichie où se mêlent dessins et photos.

Shigeru Mizuki : « Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »

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NonNonBâ (« mémé » en japonais) de Shigeru Mizuki,édité par Cornélius, a été reconnu Prix du meilleur album de l’année par le jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême. C’est un manga écrit et dessiné par l’un des maîtres du genre, connu pour ses mangas d’horreur. Une des grandes surfaces du livre ouverte à Paris à midi le dimanche en avait encore une dizaine d’exemplaires en rayon avec une remarque critique très élogieuse. 

Lecture qui se révèle passionnante… NonNonBâ, c’est la chronique au quotidien d’un enfant, Shigeru, dans le Japon rural des années 30. Roman initiatique où la grand-mère du héros est une personne de peu qui lui raconte de multiples histoires de yôkaï,  êtres fantomatiques dotés de pouvoirs maléfiques ou bénéfiques, c’est selon. En arrière-plan, l’idéologie d’un Japon conquérant à la veille de la Seconde guerre mondiale ou les idéaux culturels du père de Shigeru, banquier en passe d’être licencié, amoureux de cinéma. Il ouvrira une salle dans ce coin reculé de l’archipel, loin des ascenseurs et du métro de la capitale.

Culture populaire, faite de superstitions et d’esprit magique, culture moderne représentée par le cinéma naissant, ce manga manie avec talent la complexité de mondes apparemment opposés. Ce soubassement culturel permanent enrichit la narration des multiples historiettes. Ainsi p. 104, l’auteur fait dire au père du jeune héros, Nozomu Murata (« celui qui espère ») : « L’argent, ce n’est pas important. Il en faut juste pour ne pas mourir de faim… L’humour, c’est important dans la vie… Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »   

$titre - $auteur A noter l’admiration de l’auteur Shigeru Mizuki pour un autre raconteur d’histoires populaires, Lafcadio Hearn(1850-1904), Irlandais de naissance, Martiniquais d’adoption qui traduira des récits d’esclaves avant de vivre au Japon où il se convertira au bouddhisme. Il se mariera et il adoptera le nom de Yakumo Koizumi (photo ci-dessous). Il est l’auteur de Histoire de Hoichi, le moine sans oreilles, selon une des cases de NonNonBâ. Les Japonais eux-mêmes considèrent Kwaidan (« Contes étranges« ) comme « un chef d’œuvre de la littérature », nous apprennent les excellents traducteurs Patrick Honnoré et Yuakari Maeda. 

Eux-mêmes éprouvent une admiration pour ce raconteur d’histoires, « au regard empreint de respect et dénué d’exotisme, à l’opposé d’un Pierre Loti ou d’un Victor Segalen », à l’instar de Shigeru Mizuki. 

Lors de la sortie en français de son livre, 3, rue des Mystères et autres histoires, les éditions Cornélius, présentaient ainsi Mizuki :

 

« Après « NonNonBâ », sa langueur provinciale et ses monstres pittoresques, ce nouveau livre nous fait goûter à la veine effrayante de Mizuki, achevant de présenter au public français ce dieu vivant du manga, qui entend bien dessiner encore jusqu’à 110 ans avant de pouvoir, à son tour, devenir un yôkaï. »

Ci-contre, yôkaï, extrait d’un autre album de Mizuki, [lequel ?] :

« Lire-Sous-le-Vent » : 600 livres vendus


 Début décembre dernier, s’est déroulé à Raiatea un premier salon du livre : « Lire Sous-le-Vent » (voir note dans ce blog le 23 octobre). Raiatea est la deuxième île de Polynésie française, située à près de 200 km au nord-ouest de Tahiti. L’un des organisateurs, Stéphane Renard, nous informe que «ce petit salon c’est honorablement bien déroulé, nous avons reçu une vingtaine d’auteurs polynésiens de premier plan, moins d’une dizaine de maisons d’édition et librairie, un bon millier de scolaires, et vendu près de 600 ouvrages, ce qui a surpris tout le monde. Pour notre île, c’est un succès. En revanche, concernant la médiation, la transmission, nous avons encore beaucoup d’efforts à faire. Nous remettons ça l’année prochaine… »

Ile Bourbon 1730, des personnages de roman (graphique)

On ne résiste pas à donner les noms des personnages. On suggère même qu’ils soient les personnages d’une pièce de théâtre, vue la qualité des troupes réunionnaises. L’une d’entre elles devrait s’emparer de ces archétypes historiques, en français ou en créole…

La Buse: le dernier pirate, invisible, emprisonné, omniprésent dans les esprits. 

Ferraille : Pirate amnistié et chef des marrons. Il organise la résistance des marrons sur l’île. Il est partisan d’une action violente.

Monsieur Robert : Pirate amnistié devenu un des plus influents planteurs de Bourbon. 

Virginie Robert : Fille de Monsieur Robert. Elle prend fait et cause pour les esclaves.

Evangéline (dite Nènène) : Esclave et domestique de la famile Robert. Elle prend secrètement part à la résistance des marrons.

Gouverneur Dumas : Gouveneur de l’île. Chantre de l’esclavage, il se veut fossoyeur de flibuste.

François Caron : Impitoyable chasseur de marrons, réputé pour sa cruauté.

etc.

Ile Bourbon 1730 : Trondheim et le Réunionnais Appollo mettent la BD de l’île sur orbite

  C’est très sérieux, une BD historique comme on dit un roman historique. Ile Bourbon 1730 de Trondheim et Appollo publiée par les éditions Delcourt, est une manière de raconter les tristes heures de chasse aux noirs marron dans ce qu’on n’appelait pas encore la Réunion. C’est une bonne vieille histoire de pirates qui cache la grande Histoire… la Buse, dernier pirate en course est emprisonné. La révolte gronde pour le libérer parmi ses anciens amis devenus résidents de l’île Bourbon. D’anciens forçats métamorphosés en colons. Et comme un bon roman, le livre comporte plusieurs narrations superposées. L’histoire d’un naturaliste à la recherche du dernier dodo, l’histoire d’une fille de bonne famille éprise de liberté pour les esclaves, l’histoire d’un gouverneur corrompu, etc. Le tout est traité avec ironie et humour. Ainsi ces faux pirates anglais partis à l’abordage du naturaliste français… sur une coquille de noix.

 Un scénario co-écrit par Appollo le Réunionnais et Lewis Trondheim, le Montpelliérain, des dessins de Trondheim, le tout sans couleurs pour limiter le coût et donner un style de roman graphique. Format de livre épais, couverture crême au toucher granuleux du meilleur effet. Une manière aussi de mettre sur orbite la BD réunionnaise avec la présence de Lewis T., président du jury du festival de la BD d’Angoulême qui s’ouvre ce 25 janvier. L’école de BD réunionnaise connue naguère par son journal de scénaristes et dessinateurs, le Cri du margouillat.

Appollo avait réussie une très belle Grippe coloniale  chez Vents d’Ouest, avec Hua-Chao-Si (tome 1, on attend toujours le tome 2)

Planche 5, Ile Bourbon 1730, Trondheim, Appollo, éditions Delcourt

Edouard Glissant fait du Tout-Monde un opéra poétique

La styliste Agnès B. a invité Edouard Glissant à une soirée de « chaos-opéra », une manière de lancer avec la nouvelle année l’Institut du Tout-Monde, ambition des arts protéiformes (littérature, théâtre, arts visuels). Objectif : inciter à une insurrection des imaginaires. 

A l’entrée de ses bureaux, rue Dieu à Paris, Agnès B., styliste renommée pour ses engagements dans l’art contemporain, accueille ses invités le long d’un déambulatoire immense, aux murs recouverts des toiles d’un jeune peintre de dripping, Jen-Chri (Jean-Christophe) Bisson. Le dripping c’est cette manière qu’avait Jackson Pollock de jeter sur la toile des giclées de couleurs, comme ce CR 33 (Overall Composition peinte vers 1934-1938).

Une impression de jungle vive, qui convient bien à l’amateur d’art qu’est Edouard Glissant, préfacier de Lam ou Matta, dont l’un des tableaux préférés est La Jungle de Wifredo Lam, peintre cubain cubiste aux talents surréalistes. 

Glissant a le talent de nous faire percevoir le chaos du monde dans sa beauté. Belle gageure que seuls osent les vrais poètes. Quelque deux cents personnes ont ainsi assisté à la lecture par Glissant de ses poèmes, assis à 78 ans au milieu de la scène, vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet noir, accompagné par Bernard Lubat, qui se définit comme « artiste-œuvrier-tôlier », et ses chanteurs et musiciens : Bernard Lubat , Beñat Achiary,

Fawzi Berger, Nathalie-Dalilà Boitaud, Isabelle Loubère, Fabrice Vieira. C’était tout à fait réussi cet enchevêtrement de poèmes, vocalises, musiques, lectures à plusieurs voix, enchevêtrement qui donne une image sonore de la beauté du chaos.

Juste avant, nous avons pu écouter en français et en arabe, Abdelawahab Meddeb; et en français et en islandais Thor Vilhjalmsson.

Une nouvelle région du monde

Les applaudissements nourris et enthousiastes en fin de ce spectacle de chaos-opéra témoignent de la justesse du propos: l’avenir de la poésie est opératique. 

« … les pages de la mer sont un livre laissé ouvert… »

Derek Walcott, prix Nobel de littérature en 1992, auteur à mi-vie de cette belle formule : « Une homme vit la moitié de sa vie, la seconde moitié est mémoire. », commence ainsi son poème autobiographique, Une autre vie :

« Vérandas, où les pages de la mer

sont un livre laissé ouvert par un maître absent

au milieu d’une autre vie –

je recommence ici, commence

jusqu’à ce que cet océan

soit un livre clos, et que telle une ampoule

les filaments pâlissent, de la lune blanche. »

Derek Walcott, Une autre vie, Gallimard, 2002, traduction Claire Malroux.

Lire la suite. Vous avez une demi-vie pour ça.

Le savoir, de l’absolu au désespoir

<b>Le Juif de savoir</b> de Jean-Claude Milner Grasset, 234 p., 13,90 €.    L’essai de Jean-Claude Milner, Le Juif de savoir (Grasset) est étouffant d’extrême lucidité et de concision implacable: comment la poursuite du savoir absolu par des intellectuels juifs (ex. Hannah Arendt) a été liquidée par les chambres à gaz. Inspiré de son séminaire universitaire « Le savoir comme idole », son livre dresse un siècle d’histoire intellectuelle entre les deux moitiés des XVIIIe et XIXe siècles, entre Berlin, barycentre de l’intelligence et Berlin trou noir du nazisme. Un livre qui concerne tout humain pensant.

La critique : Les origines du totalitarisme

Philippe Lançon, Libération : « Milner, c’est l’intelligence qu’on voudrait avoir si l’on n’était bon qu’à ça (…)  Son nouveau livre, le Juif de savoir, est une méditation saturée de logique, presque sous vide, sur la figure du Juif en Europe, avant et après l’Extermination. Des ponts invisibles relient les phrases entre elles. Ces phrases sont des nerfs tendus ; la syntaxe semble mise à nu (…) Thème de l’essai : le Juif a porté la connaissance. Les nazis l’ont exterminé. L’Europe moderne accepte l’héritage. Etablir à travers le Juif un lien direct entre la pire expérience historique et une démocratie de masse humaniste, voir en l’Europe un territoire sans avenir, c’est une hypothèse pour beaucoup révoltante, un délire. Mais Milner, discret amateur de Fritz Lang, n’est pas qu’un intellectuel courtois de 65 ans, flottant entre les écluses de sa logique. C’est un révolté qui renonce peu à l’exercice soyeux de sa minorité.

Fabrice Hadjadj, Le Figaro : « Le juif lui-même sait quelle épreuve il est pour soi et pour les autres. Souvent il cherche à s’en excuser, s’efforce de rentrer dans le rang. C’est sur une figure à ses yeux révolue de cet effort que porte le beau livre de Milner : Le Juif de savoir. Figure allemande plutôt que française. La France d’avant-guerre inventa le juif des droits politiques : l’intégration par le suffrage universel. L’Allemagne ne connaissait pas ce régime, aussi fut-ce par la Wissenschaft que le juif pouvait espérer l’acceptation. Pour lui, le savoir posé comme un absolu, libérant des obscurités de la foi et des appartenances charnelles, semblait permettre une assimilation sans reste. La science lui apparaît comme un substitut à l’étude, et le grand-livre du monde, comme un moyen d’échapper à la Torah. »

 Roger-Pol Droit, Le Monde : « Son exercice de lucidité tragique est terrible et magistral, radical et passionnant. Après Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (Verdier), livre mémorable, Milner réussit avec Le Juif de savoir une sorte de tour de force : rendre intelligible, en deux cents pages limpides, l’évolution de trois siècles d’histoire (…)  Le texte est bref et cristallin. Il a du diamant l’éclat, la dureté, le tranchant. Mais il n’est pas fait pour séduire. Il déplaira donc à certains. Il faut s’en réjouir. Car sa netteté, sa concision, sa terrible puissance d’explication sont, de toute évidence, destinées à faire date. »

Ne pas oublier Gailly au style fait de menus fracas

Les oubliés Si les 140 pages du roman de Christian Gailly, Les Oubliés, publié par les éditions de Minuit se lisent comme une trajectoire automobile autoroutière, c’est que l’histoire est simple (deux journalistes en quête d’un entretien pour leur rubrique « Que sont-ils devenus? » sont accidentés, l’un meurt, l’autre découvre l’amour). C’est que l’histoire est simple et que le style est fait de phrases très courtes, certaines pas finies, d’autres suspendues, d’autres encore à l’ordre retourné. Retourné en chronologie ou en syntaxe. Comme un menu fracas.

Incipit: « Il se trouve simplement que l’un des deux occupants de la voiture s’appelait Paul Schooner. Il est mort. Pas dans l’accident. On vient de le voir. Peu de temps après. Des suites de l’accident. L’autre occupant c’était Albert Brighton. » 

Exemple de ce paragraphe page 114 : « Elle marchait beaucoup trop vite. C’était semble-t-il, son rythme naturel. Brighton s’en rendit compte très tôt. Il vait du mal à suivre. Moss ne cherchait pas à le distancer. Ça n’était pas pour le faire enrager. Cependant elle le distançait. Ce qui fait que. Ce qui faisait. »

Ce qui fait des Oubliés un bon roman qui tient en haleine son lecteur par ce futile alignement -quelquefois fracassé par un accident, un ascenseur en panne, une chute- de sentiments, d’émotions et de faits plus ou moins divers qui constituent une vie ordinaire, dont on sort, un jour, oublié. 

Jean-Marie Le Clézio, l’enragé du Pacifique Sud

 Bunlap Village

 

   

Parti à la découverte d’une île à l’écart du monde, l’île de Pentecôte dans l’archipel du Vanuatu (Raga en langue apma), au nord de la Nouvelle-Calédonie, Jean-Marie Gustave Le Clézio en est revenu avec un essai élogieux pour les Mélanésiens et accusateur pour la mondialisation : Raga, Approche du continent invisible (Le Seuil, collection Peuples de l’eau).

A la fois guide touristique, long poème archipèlique, illustration de la poétique de la Relation d’Edouard Glissant (qui dirige la collection), cri de colère contre les aventuriers, lettre d’amour à un peuple mystérieux.

Dans Raga,  Le Clézio :

  • dresse l’éloge d’un peuple d’inventeurs, auteur « de l’un des voyages les plus audacieux de l’histoire humaine ». A savoir la traversée du Pacifique en pirogue;
  • évoque leur « art de la résistance »; 
  • critique « les grands théoriciens des sociétés primitives (…) qui ont oublié « ces histoires d’abus sexuel, de violences conjugales, de jalousies »;
  • est inspiré : « La pirogue court sans effort sur les montagnes mouvantes, et le ciel étoilé gire lentement au-dessus de son mât et de la proue à tête d’oiseau comme un monde parfait, accompli;
  • aime « ce non-lieu, peuplé de sauvages, naguère cannibales ». « Ce qui émane, à Raga, c’est l’impression de mystère à chaque pas. »
  • est inspiré par ce mystère : « S’il reste un secret, c’est à l’intérieur de l’âme qu’il se trouve, dans la longue suite de désirs, de légendes, de masques et de chants qui se mêle au temps et resurgit et court sur la peau des peuples à la manière des épars en été. » [bel usage de ce vieux mot, qui désigne, selon Le Robert, « un éclair de chaleur », autrement dit une fulguration…]
  • s’interroge sur tant de mystère : « Pourquoi les habitants de ces îles (…) ont-ils choisi de s’installer dans les hauts? C’est comme s’ils avaient choisi, au terme de leur incroyable voyage, d’oublier la mer et de devenir des paysans. Après tout, les Bretons ont fait de même, au VIe siècle… 
  • s’afflige : « Que vaut une natte en pandanus dans la socitété industrielle moderne? » 
  • interprète : « La natte est devenue pour [les femmes] une moyen d’accès au pouvoir. »
  • ressasse une impression de gravité : « Le village est pour ainsi dire agrippé à un mur noir sur lequel butent les nuages. »
  • découvre le blackbirding ou esclavage déguisé, traite d’un nouveau genre, commerce de main d’œuvre forcée entre 1850 et 1903 revendue sur les plantations de coton ou de canne à sucre du Queensland australien, aux Fidji ou dans les mines de nickel de Nouvelle-Calédonie. « La pratique du blackbirding a contribué à la désolation de l’archipel des Nouvelles-Hébrides ». Un prélèvement de quelque 100 000 Mélanésiens, qui a laissé une crainte tenace sur ces lieux dits « paradisiaques ». 
  • s’extasie: « A Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité. » « A Raga, c’est l’île toute entière qui est un musée. »
  • s’émerveille: « Au Vanuatu, les mythes affleurent. Ils ne sont pas séparés du réel. »
  • apprécie : « Le kava n’est pas seulement une boisson pour les Ni-Vanuatu. Comme le coca pour les Indiens des Andes, c’est la plante qui contient l’esprit du lieu, c’est leur langue, leur mémoire commune. C’est sans doute la raison pour laquelles les gouvernements coloniaux l’ont interdite. » 
  • constate: « Aujourd’hui, dans une société où règnent le papier monnaie et l’argent virtuel, les dents de cochon ont gardé pour les Mélanésiens une valeur de mémoire, d’investissement rêvé, un peu à la manière des louis-d’or de nos grands-mères. »
  • observe: « Les mythes anciens, les histoires modernes, se heurtent, s’interpénètrent, formant le tuf de la nouvelle culture mélanésienne, l’âme du continent invisible. »
  • enrage contre les aventuriers, les Gauguin pédophiles. Les seuls véritables aventuriers étant les Mélanésiens. 
  • cite justement Henri Michaux dans Misérable Miracle : « Nous ne sommes pas un siècle à paradis. »

Misérable miracle

  • reconnaît dans des statues debout sur le rivage « des loas, des esprits ». A noter l’usage de ce mot « loa », habituellement réserver aux dieux du panthéon vaudou…
  • tonne, à propos des tambours à fentes : « Pendant des siècles, ces êtres ont dansé, ont appelé. Maintenant silencieux. En exil dans les musées, quai Branly à Paris, etc. »
  • conclut : « Géants d’Ambrym et de Raga, pareils aux géants de Rapa Nui, comme si de la Pentecôte à Pâques il n’y avait plus plus qu’un seul chant mélancolique. »
  • dédie son livre à une femme Ni-Vanuatu, celle qui l’a guidé sur « les hauts de Melsissi », Charlotte Wèi Matansuè.