Simon Dimiye, Papou de la hache de pierre

L'affiche de l'exposition.     		 L’exposition « Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée », vient de s’achever ce lundi au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, dans la banlieue Ouest et royale de Paris. Trois cents objets dont la pierre polie sur l’affiche ci-dessus étaient présentés. Objets à la fois utiles (comme une hache de pierre destinée à couper les grands arbres de la forêt de l’Irian Jaya) et symboliques (ces objets interviennent dans des échanges lors de céréomonies). Donation Anne-Marie et Pierre Pétrequin.

Papou, peuple poli

Les contacts entre certaines de ces populations et les Ocidentaux n’ont eu lieu que dans les années 1960… Ainsi Simon Dimiye du groupe Nduga. Ses haches de pierre sont extraites des schistes des falaises de la forêt, brûlées, puis bouchardées, et découpées en lamelles, testées au son qu’elles produisent. Enfin polies. Papou, peuple poli. Elles deviennent des haches de pierre. Des haches Wang-Kob-Me.

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[Asmat, Papouasie (ex-Irian Jaya) © Jeanne Herbert/Survival]

Simon Dimiye raconte une histoire taboue, c’est-à-dire jamais racontée. « Les N’Duga sont sortis les premiers et sont venus ici. A l’entrée de la grotte, il y avait un très grand arbre et personne ne pouvait le couper. Enfin est sorti le géant Tinok; c’était un homme blanc avec une grande hache Wang-Kob-Me. Lorsque cet homme est monté avec sa hache de pierre, les Wano lui ont pris la hache; ils ont coupé l’arbre, qui s’est écrasé au sol en tuant Tinok. Les Wano sont venus plus tard, losque le corps a été décomposé; ils ont pris les os et les ont cachés sous un grand rocher dans leur village où l’ont fait des haches, plus loin que Mulla, à Wang-Kob-Me. »

A l’entrée du musée ce principe « d’archéologie comparée »: Observer ces peuples de la forêt pour qu’ils nous enseignent comment vivaient des peuples anciens aujourd’hui disparus, comme ceux des habitats néolithiques lacustres du Jura.

Mais de quel droit et avec quel regard peut-on observer des Papous de la hache de pierre ?

Journalisme culturel

Avec la nouvelle formule du magazine culturel d’Arte, Metropolis, le journalisme culturel à la française semble confirmer son renouveau. La rentrée audiovisuelle de l’automne dernier nous avait ménagé une bonne surprise avec l’émission de Rachel Kahn, présentée par Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais. Les chiffres de fréquentation nous confirment qu’elle aurait trouvé son public. Défi du direct, de la surprise et de « l’actualité au prisme de la culture ».

Le nouveau Metropolis rompt avec l’ancien de Pierre-Alain Boutang dont le style suranné et la profondeur du regard faisait tout le charme. Enfin, voilà, il ne s’agit plus de charme, ou plus seulement (la nouvelle rédactrice en chef de l’émission, Rebecca Manzoni, n’en n’est pas dépourvue -voir le site d’Arte, qui conserve l’émission une semaine)… Au contraire, elle impulse son côté trentenaire, (« j’enthousiasme » et je « tiens » mon conducteur) à une émission diffusée une première fois le samedi à 20h, alors que le précédent Métropolis était relégué dans l’avancée de la nuit. Comme dans Ce soir… la culture n’est plus une chasse gardée des cultureux. En témoigne un sujet sur « l’esthétique de la langue de bois ».

Et Beckett n’est plus l’apanage des spécialistes, puisqu’il est raconté au prisme des pratiques d’autres créateurs… Eloge du silence… Le reportage sur Le Pavillon noir, alias le Centre national chorégraphique d’Aix-en-Provence, avec son côté architecture du corps du danseur avait quelque chose d’intelligent, les créateurs roumain et bulgare, devenus européens depuis le premier janvier apportaient un regard décalé mais essentiel. Complémentaire à celui d’un intellectuel d’origine bulgare souvent cité, Tzvetan Todorov.

Dark Stuff, l'envers du rock Les critiques rock nous réveillaient de la pseudo-critique de la « fan-attitude ». L’émission nous donne envie de lire le livre de Nick Kent, The dardk stuff, L’envers du rock (éd. Naïve).

On souhaite bon vent à tout l’équipe de Metropolis…

2007, le temps du rêve ?

Le nouvel an serait le temps des résolutions, invariablement, pléonastiquement qualifiées de « bonnes ».

Et si c’était le temps du rêve ?

  1. Nager avec un dauphin;
  2. S’hélicopter plus souvent;
  3. Etre upside down; 
  4. Lire un livre par jour;
  5. Les Subsahariens franchissent Gibraltar;
  6. Que l’année soit véritablement polaire;
  7. Une équipe mahoraise gagne la coupe de France de football;
  8. Les Samoans passent le 1er tour de la coupe du monde de rugby;
  9. Le haka est enseigné dans les écoles du 9-3 et des quartiers nord de Marseille;
  10. L’écrivain Alan Duff continue d’alphabétiser les petits Maoris;
  11. Les cent mille manuscrits de Tombouctou sont accessibles;
  12. Samarcande redevient un lieu de rencontre;
  13. Le musée archéologique de Bagdad fait des nocturnes le mardi;
  14. La banlieue est un opéra;
  15. Les ultrapériphériques investissent les centres;
  16. Chacun a son trophée;
  17. Les trois cent mille objets du musée du Quai-Branly s’inscrivent sur les listes électorales;
  18. Don Quichotte gagne l’élection présidentielle;
  19. Un toit pour toi;
  20. Les Aborigènes restaurent le temps du rêve;
  21. Nos enfants s’appellent Ingrid, Guy-André, Jaime ;

Mais que Zazie ne prenne toujours pas le métro.

Bonne année 2007 !

Rambo et le devisement étonné du monde

L’une est à l’est de Toulouse, l’autre à l’ouest. Agen et Albi s’affrontaient samedi 6 janvier dans le cadre de la 18e journée du Top 14 de rugby français. Match équilibré, quasi symétrique. Les deux équipes étaient au coude-à-coude au classement. Agen 7e, Albi 10e. Au final, les Albigeois sur leur terrain se sont imposés 10 à 6.

Le quotidien Libération du même jour consacrait deux pages à « Agen pack du monde ». Selon Stéphanie Platat le Sporting Union Agen (SUA) compte dix nationalités, des rugbymen qui viennent de l’Est, de Russie, de Roumanie, du Sud (Afrique australe) et des antipodes (Nouvelle-Zélande, Samoa, Tonga).

L’un des joueurs samoan d’Agen, Rambo Tavana, arrivé depuis peu dans le Sud-Ouest, est très étonné des différences de comportements entre Français et Samoans : « Ici les gens demandent de l’argent dans les rues, certains dorment dehors, ça me révolte, je me sens triste, ces différences me donnent envie de pleurer. » Quel Don Quichotte ce Rambo!

Sa réaction rappelle le récit de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, rapporté par le voyageur allemand Erich Scheurmann dans les années 1920 (Le Papalagui, les propos de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, dans les mers du Sud, éditions Pocket) :

 « Le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie; le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps; depuis il court sans cesse derrière. »

 

On pense aussi à Marco Polo (1254-1324) bien entendu, dont Le devisement du monde, rédigé après vingt-quatre années de voyage en Extrême-Orient sur le Route de la soie notait, comme on le voit ci-dessus, que les Mongols ont été les premiers à utiliser la monnaie sous forme de papier…

Moins connu, mais tout aussi saisissant est le témoignage de Luís Fróis, jésuite qui a passé trente ans au Japon, au XVIe siècle. Un petit livre liste ses observations méticuleuses sur des comportements qui semblent aux antipodes (Européens et Japonais, Traité sur les contradictions et différences de mœurs, préface de Claude Lévi-Strauss, éditions Chandeigne, 1998).

On relève, page 28 : « Chez nous il est rare que les femmes sachent écrire; une femme honorable au Japon serait tenue en basse estime si elle ne savait pas le faire. »

Mais: « Chez nous, les prénoms des femmes sont empruntés aux saintes; ceux des Japonaises sont: marmite, grue, tortue d’eau, espadrille, thé, roseau, etc. »

Et si l’étonnement gouvernait le monde ? 

Ainsi Agen et Albi sont géographiquement symétriques, Français et Japonais du Moyen Âge avaient des comportements inverses (explique Claude Lévi-Strauss dans sa belle préface), comme les deux faces d’une même médaille, qui les font se rejoindre paradoxalement, et les rugbymen samoans qui jouent dans le Sud-Ouest font connaître la cité du pruneau au-delà des mers…

Noté sur le blog du quotiden La Dépêche du Midi, ce commentaire signé Sualex :

JOHN Carter stops Rupeni Caucaunibuca.  « Ce qui est bien c’est que grâce à des joueurs comme Rupeni Caucaunibuca (de dos, à droite sur la photo), Agen est connu dans le monde entier. Souvent il m’arrive d’échanger sur des forums « sudistes », telle ne fut pas ma surprise de voir qu’on parlait regulierement d’Agen au fur et à mesure des exploits de Caucau. Les Tongiens demandent des nouvelles des deux jeunes Fonua et Ahotaeiloa. Les Samoans croient beaucoup en Rambo Tavana, ils le voient comme futur ouvreur de leur équipe nationale (poste qu’il n’occupe pas à Agen barré par Gelez, Miquel et Tesquet en espoirs).

Du coup ils demandent : « Mais où est passé Rambo ? » Aussitôt après, un autre répond : « Il est à Agen, le club à Caucau ». Agen restera comme le club à Caucau pour les sudistes.
Souvent décrié, cette internationalisation de l’effectif, bien qu’elle soit la conséquence d’un meilleur rapport qualité/prix permet à Agen d’etre reconnu mondialement. Que ce soit au Canada, en Argentine, en Afrique du Sud, Agen est connu de tous. »

Aux dernières nouvelles donc, Agen a été battu par Albi. Mais Rambo n’a pas dit son dernier mot…

Bayard, lecteur sans peur et sans reproche

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?Pierre Bayard, professeur de littérature à l’université de Paris 8, publie un livre roboratif, digne de désacraliser la lecture… Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (éditions de Minuit, collection « Paradoxe » [sic]). Dans un entretien à Jean-Maurice de Montremy pour Livres Hebdo, daté de ce jour, cet auteur, par ailleurs psychanalyste, annonce :

« Comment parler… s’adresse à ceux qui se croient à l’écart de la culture. Je leur montre que celle-ci n’est qu’une forme d’organisation du savoir, un art de l’enquête. Il faut en finir avec cette obligarion de tout lire et tout savoir, de A à Z. Obligation qui s’accompagne d’un tel sentiment d’infériorité, chez le « mauvais » lecteur, qu’elle peut tuer le désir de lire. Avouer n’avoir pas lu certains livres suscite une culpabilité inconsciente qu’une culture assumée permet de soulager. Se cultiver, c’est apprendre à se promener. »

Glanée au fil de la lecture de l’article, cette citation prêtée à Oscar Wilde [que seraient les dictionnaires de citations sans Oscar Wilde?] : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique: on se laisse tellement influencer. » Et cette précision de biobibliographie : Pierre Bayard est aussi l’auteur de cet essai, publié en 2000 par L’Olive: Comment améliorer les oeuvres ratées ? Autant de titres commençant par « Comment? » rendent forcément leur auteur sympa, tout imprégné qu’il est d’interrogations et de doute…

Dans une bibliothèque, le dernier ouvrage de Pierre Bayard, trouverait sa place à côté de Comme un roman, manifeste salutaire de Daniel Pennac, publié il y a une dizaine d’années. Ce livre désacralisait à sa manière la lecture. Pour mémoire, il énonce « Les droits imprescriptibles du lecteur » et place en tout premier, le credo de Bayard, lecteur sans peur et sans reproche :

Comme un roman
1. Le droit de ne pas lire.
2. Le droit de sauter des pages.
3. Le droit de ne pas finir un livre.
4. Le droit de relire.
5. Le droit de lire n’importe quoi.
6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).
7. Le droit de lire n’importe où.
8. Le droit de grappiller.
9. Le droit de lire à haute voix.
10. Le droit de nous taire.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est annoncé pour le 11 janvier.

Comment attendre la semaine prochaine pour le lire ? En lisant d’autres livres de Pierre Bayard, tels Qui a tué Roger Ackroyd ? ou Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?  

« Journalistes, qu’est-ce qui va vous rester comme boulot ? »

Au début de l’été dernier, l’Ecole de journalisme de Sciences-Po, terminait son année par une journées Portes ouvertes et un débat au titre d’actualité: « Demain, tous journalistes ? ».

En octobre, à l’occasion de son soixantième anniversaire, le Centre de formation des journalistes (CFJ), organisait une table ronde : « Journaliste, un métier à réinventer ».

Deux essais très documentés ont enfoncé le clou dans la tête des journalistes. Une presse sans Gutenberg de Jean-François Fogel et Bruno Patino (Grasset) a montré en quoi les frontières sont tombées entre les journalistes et leur audience (auditeurs, télespectateurs, lecteurs) puisque les internautes interviennent dorénavant dans les journaux en ligne… plus que les lecteurs naguère dans les courriers des lecteurs. La fin de la télévision de Jean-Louis Missika (Seuil) présente un nouveau paysage, celui des images dans les flux de Web…

Il n’y a pas un jour où la migraine ne gagne la profession journalistique…

Entendue ce dimanche 26 novembre, à l’émission Arrêt sur image sur France 5, la confession et le constat d’impuissance du directeur de l’information de France 3, Paul Nahon, réagissant à l’influence des vidéos en ligne et des messages d’internautes sur les sites des politiques (l’émission portait sur une vidéo montrant Ségolène Royal dévoilant sa position sur les 35h gratuites des enseignants à l’école), interviewé par Daniel Schneidermann, journaliste et présentateur de l’émission :

« – Daniel Scheidermann : Est-ce que la responsabilité des journalistes ou un de leur nouveau rôle dans le nouveau paysage, ce ne serait pas de s’assurer de la sincérité de ces démarches des uns ou des autres?

– Paul Nahon : C’est une nouvelle posture, un nouveau questionnement pour nous, ça devient de plus en plus compliqué de surveiller les uns et les autres, il faut déjà surveiller les discours, savoir si l’on est pas manipulé, savoir ce qu’il y a derrière l’image, derrière les mots, et si on doit maintenenant savoir ce qu’il y a derrière les blogs et les messages Internet, ça fait vraiment beaucoup.

Daniel Scheidermann : Vous l’avez fait un peu, les gens de votre rédaction sont allés se plonger dans les profondeurs du site de Ségolème Royal ?

Paul Nahon : Chacun y va, mais on manque de temps, évidemment.

Daniel Scheidermann : Mais qu’est-ce qui va vous rester comme boulot, si tout le monde filme, si tout le monde fait les enquêtes, si toutes les contre-enquêtes sont mises sur Internet, qu’est-ce qui va rester ?

Paul Nahon : C’est le vrai défi de ce métier, du XXIe siècle. C’est le vrai défi.

Daniel Scheidermann : Oui, mais quelles sont les pistes de…

Paul Nahon : de réflexion ?

Daniel Scheidermann : de solutions !

Paul Nahon : On n’en a pas pour l’instant.

Daniel Scheidermann : C’est vrai ?

Paul Nahon : On patine, je vous le dis clairement. Je vous le dis comme je le pense.

Daniel Scheidermann : Vous pensez quoi de cette nouvelle concurrence, qui est celle des vidéastes amateurs, des gens qui viennent mettre des idées dans les sites, des gens qui viennent contre-enquêter sur les idées qui sont dans les sites, finalement les médias traditiionnels…

Paul Nahon : Finalement, il y a à réinventer à réinventer, à réinventer, un nouveau rôle du journaliste, c’est très compliqué, parce qu’encore une fois, on est face à un défi qu’on a jamais connu, et qui est tout à fait nouveau pour nous. Voir Bush qui a perdu énormément avec la diffusion dans le monde entier des images d’Abou Ghraib (prison irakienne où des soldats américains torturaient et humiliaient des détenus irakiens, le tout filmé par un militaire américain). « 

L’Afrique de Karen Blixen: « Elle s’en éprend à l’instant même et pour toujours, à en mourir. »

photo extraite du QuartoGallimard publie dans sa collection Quarto, Afrique de Karen Blixen. Ce volume de 1036 pages comprend La ferme africaine, dans une nouvelle traduction par Alain Gnaedig, Ex Africa, un poème inédit, ses Lettres d’Afrique, 1914-1931, un choix de Lettres du Danemark, 1931-1962, Ombres sur la prairie, dans une nouvelle traduction par le même Alain Gnaedig, des Essais, dont les titres donnent l’enjeu: Noirs et Blancs en Afrique; De profane à profane. Etc.Adaptation de La Ferme africaine par Sydney Pollack, en 1986

Rien que début de la préface de Martine Bacherich, met sur la voie d’une destinée hors du commun:bacherich-quest-ce-qui-vous-amene.gif

« 14 janvier 1914, sur l’océan Indien. En vue, l’Afrique-Orientale anglaise, Mombasa, le quai. La danoise Karen Dinesen y pose le pied, accueillie par un serviteur somali Farah, se marie avec son fiancé suédois Bror, devient baronne von Blixen-Finecke, grimpe dans un train et découvre, altitude 2000 mètres, le Ngong, six cents employés noirs, la plantation de caféiers. Une journée, une seule, elle s’en est emparée, ils seront dorénavant son Farah, son mari, son titre, ses collines, ses natives, ses acres. Une femme de vingt-neuf ans, à la quête improbable d’elle-même et d’une position dans le monde, se voit offrir en quelques heures un rang et un royaume, pas moins pour elle. Comme il tendrait un écran illimité à ses projections les plus démesurées, le destin lui sert l’Afrique dans sa grandeur brute. Elle s’en éprend à l’instant même et pour toujours, à en mourir. »

« La littérature peut sauver le monde. »

Après le Femina, Lignes de faille de Nancy Huston (Actes Sud) vient d’être récompensé par le prix Roman France Télévisions 2006. Autour des journalistes littéraires, étaient réunis vingt-cinq téléspectateurs jurés, choisis sur lettre de motivation. Chacun s’est exprimé à tour de rôle avant de voter. Relevées sur le carnet de notes d’un participant, quelques paroles sur la littérature:

  • « Je ne suis pas un spécialiste de littérature, je suis un lecteur. »
  • « Roman et mensonge sont synonymes. »
  • « L’étranger est au coeur de chacun. »
  • « L’Amant en culottes courtes [Alain Fleischer],c’est la version proustienne de ‘A nous les petites anglaises’. »
  • « Le livre est la référence culturelle absolue. » 
  • « La littérature peut sauver le monde. »

Léonora Miano, griotte de l’Afrique intime

Léonora Miano vient de remporter le Goncourt des lycéens pour Contours du jour qui vient, publié chez Plon. Preuve qu’il y a une vie après Les Bienveillantes, de Littell, lui aussi en lice…

Cette écrivaine née au Cameroun s’était déjà fait remarquer en 2005 pour un premier roman magistral au souffle puissant, L’intérieur de la nuit (Plon). Lire l’extrait: « Il y avait une indiscutable similitude entre elles et les villageoises. Outre le poids du monde posé sur leurs épaules, il y avait ce cadavre qu’elles trimbalaient au fond d’elles, depuis le premier jour. Celui du rêve, dont la dépouille avait été mise au tombeau pour l’éternité. »

Elle nous avait donné le frisson pour ce récit romanesque d’une Afrique violente hors de toute beauté: le siège d’un village par un groupe de soldats et d’enfants soldats, l’ordre donné aux villageois d’un crime rituel pour « purifier » l’Afrique, l’impossibilité d’en réchapper vivant ou d’en réchapper mort.

Contours du jour qui vient apparaît tout aussi violent avec dans le rôle principal une très jeune fille chassée du foyer par sa mère sous prétexte de sorcellerie. Elle ira, errante, chair humaine ballotée au gré des éruptions de violence et de crises mystiques ou religieuses.

Préférer le premier roman au deuxième n’est pas faire injure à l’auteur. Le trouble du premier laisse place à un travail visible, ou trop visible, sans la magie du précédent. Ce qui est sûr : un talent hors pair pour décrire de l’intérieur l’intimité violente de l’Afrique.

Miano décrit une Afrique trop réelle, là où le regard occidental ne voyait qu’une beauté exotique. Ses personnages ne sont pas ceux d’une Afrique fantôme mais les fantômes d’une Afrique qui advient au monde. Une Afrique des enfants errants dont elle est la griotte authentique. Son premier roman avait été accueilli en Afrique avec vivats et soupirs tout à la fois . Elle révèlait des tabous, des anthropophagies, des trafics humains et négriers, des rituels guerriers infâmes.

Final de compte, c’est une belle leçon donnée par les jurés-lycéens d’un prix littéraire! Une forme de jury exigeante. Les élèves de seconde, première, terminale de divers lycées de France, de Suisse et du Québec ayant passé deux mois à lire les romans sélectionnés dans la première liste du Goncourt. Mais pourquoi ne pas y adjoindre des lycéens d’Afrique ou d’ailleurs ?

Haka, tatouages et Kiwis

Yeux exhorbités, souffle puissant, posture belliqueuse, un groupe d’hommes (tatoués mais non armés) entonne un chant guerrier et intimidant, défi à un adversaire muet. Comme France 2 avait sous-titré les paroles, on était prévenu. Et pourtant ! Le haka des All Blacks a préfiguré une victoire écrasante sur une équipe de France : 47 à 3.  

Le haka est une danse maorie créée au XIXe siècle. C’est en 1987 seulement que l’équipe néo-zélandaise de rugby l’a fait sienne. Une équipe composée de blancs et de polynésiens. Un beau symbole où deux rituels se suivent, l’un culturel, l’autre sportif. Pour répondre au haka, il faut être Tongien, Samoan ou Fidjien. Ainsi sur ce site, un enregistrement présente deux haka face à face, mais à la fin ce sont toujours les mêmes qui gagnent !  http://media2.koreus.com/00040/200508/haka-all-blacks-vs-tonga.mpg

belles-etrangeres.jpg A partir de ce 13 décembre 2006, onze écrivains kiwis seront invités en France dans le cadre des Belles étrangères pour lire et présenter leurs oeuvres. On ne sait pas si les lectures seront précédées d’un haka. La littérature antipode pourrait cependant nous réserver quelques surprises si l’on en juge par l’excellent documentaire réalisé par Michaël Smith Ecrire au pays du long nuage blanc. 

Ainsi l’auteur de L’Ame des guerriers (Actes Sud), Alan Duff, dénonce l’idéologie d’un enseignement fondé sur la seule tradition au détriment de l’accès au livre dans les classes populaires. Il insiste pour rappeler que ses ancêtres maoris « engraissaient leurs esclaves avant de les manger ».  Geoff Cush, lui, souligne que « tout Maori se doit de montrer une illustration d’un ancêtre cannibale ». Mais d’autres témoignages d’écrivains (Sia Figel ou Albert Wendt, notamment) valent le détour…

Si tant de violence effraie, il nous restera Le Clézio qui, de retour de Mélanésie, publie un récit sur l’île de Pentecôte (Vanuatu), que les tours-operateurs ont rendu célèbre pour son saut du Gaul… « On dit de l’Afrique qu’elle est le continent oublié. L’Océanie c’est le continent invisible. Invisible parce que l’les voyageurs qui s’y sont aventurés la première fois ne l’ont pas aperçue, et parce qu’aujourd’hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte. », écrit Jean-Marie Gustave Le Clézio en préambule de Raga, approche du continent invisible (Le Seuil).