« La littérature peut sauver le monde. »

Après le Femina, Lignes de faille de Nancy Huston (Actes Sud) vient d’être récompensé par le prix Roman France Télévisions 2006. Autour des journalistes littéraires, étaient réunis vingt-cinq téléspectateurs jurés, choisis sur lettre de motivation. Chacun s’est exprimé à tour de rôle avant de voter. Relevées sur le carnet de notes d’un participant, quelques paroles sur la littérature:

  • « Je ne suis pas un spécialiste de littérature, je suis un lecteur. »
  • « Roman et mensonge sont synonymes. »
  • « L’étranger est au coeur de chacun. »
  • « L’Amant en culottes courtes [Alain Fleischer],c’est la version proustienne de ‘A nous les petites anglaises’. »
  • « Le livre est la référence culturelle absolue. » 
  • « La littérature peut sauver le monde. »

Léonora Miano, griotte de l’Afrique intime

Léonora Miano vient de remporter le Goncourt des lycéens pour Contours du jour qui vient, publié chez Plon. Preuve qu’il y a une vie après Les Bienveillantes, de Littell, lui aussi en lice…

Cette écrivaine née au Cameroun s’était déjà fait remarquer en 2005 pour un premier roman magistral au souffle puissant, L’intérieur de la nuit (Plon). Lire l’extrait: « Il y avait une indiscutable similitude entre elles et les villageoises. Outre le poids du monde posé sur leurs épaules, il y avait ce cadavre qu’elles trimbalaient au fond d’elles, depuis le premier jour. Celui du rêve, dont la dépouille avait été mise au tombeau pour l’éternité. »

Elle nous avait donné le frisson pour ce récit romanesque d’une Afrique violente hors de toute beauté: le siège d’un village par un groupe de soldats et d’enfants soldats, l’ordre donné aux villageois d’un crime rituel pour « purifier » l’Afrique, l’impossibilité d’en réchapper vivant ou d’en réchapper mort.

Contours du jour qui vient apparaît tout aussi violent avec dans le rôle principal une très jeune fille chassée du foyer par sa mère sous prétexte de sorcellerie. Elle ira, errante, chair humaine ballotée au gré des éruptions de violence et de crises mystiques ou religieuses.

Préférer le premier roman au deuxième n’est pas faire injure à l’auteur. Le trouble du premier laisse place à un travail visible, ou trop visible, sans la magie du précédent. Ce qui est sûr : un talent hors pair pour décrire de l’intérieur l’intimité violente de l’Afrique.

Miano décrit une Afrique trop réelle, là où le regard occidental ne voyait qu’une beauté exotique. Ses personnages ne sont pas ceux d’une Afrique fantôme mais les fantômes d’une Afrique qui advient au monde. Une Afrique des enfants errants dont elle est la griotte authentique. Son premier roman avait été accueilli en Afrique avec vivats et soupirs tout à la fois . Elle révèlait des tabous, des anthropophagies, des trafics humains et négriers, des rituels guerriers infâmes.

Final de compte, c’est une belle leçon donnée par les jurés-lycéens d’un prix littéraire! Une forme de jury exigeante. Les élèves de seconde, première, terminale de divers lycées de France, de Suisse et du Québec ayant passé deux mois à lire les romans sélectionnés dans la première liste du Goncourt. Mais pourquoi ne pas y adjoindre des lycéens d’Afrique ou d’ailleurs ?

Haka, tatouages et Kiwis

Yeux exhorbités, souffle puissant, posture belliqueuse, un groupe d’hommes (tatoués mais non armés) entonne un chant guerrier et intimidant, défi à un adversaire muet. Comme France 2 avait sous-titré les paroles, on était prévenu. Et pourtant ! Le haka des All Blacks a préfiguré une victoire écrasante sur une équipe de France : 47 à 3.  

Le haka est une danse maorie créée au XIXe siècle. C’est en 1987 seulement que l’équipe néo-zélandaise de rugby l’a fait sienne. Une équipe composée de blancs et de polynésiens. Un beau symbole où deux rituels se suivent, l’un culturel, l’autre sportif. Pour répondre au haka, il faut être Tongien, Samoan ou Fidjien. Ainsi sur ce site, un enregistrement présente deux haka face à face, mais à la fin ce sont toujours les mêmes qui gagnent !  http://media2.koreus.com/00040/200508/haka-all-blacks-vs-tonga.mpg

belles-etrangeres.jpg A partir de ce 13 décembre 2006, onze écrivains kiwis seront invités en France dans le cadre des Belles étrangères pour lire et présenter leurs oeuvres. On ne sait pas si les lectures seront précédées d’un haka. La littérature antipode pourrait cependant nous réserver quelques surprises si l’on en juge par l’excellent documentaire réalisé par Michaël Smith Ecrire au pays du long nuage blanc. 

Ainsi l’auteur de L’Ame des guerriers (Actes Sud), Alan Duff, dénonce l’idéologie d’un enseignement fondé sur la seule tradition au détriment de l’accès au livre dans les classes populaires. Il insiste pour rappeler que ses ancêtres maoris « engraissaient leurs esclaves avant de les manger ».  Geoff Cush, lui, souligne que « tout Maori se doit de montrer une illustration d’un ancêtre cannibale ». Mais d’autres témoignages d’écrivains (Sia Figel ou Albert Wendt, notamment) valent le détour…

Si tant de violence effraie, il nous restera Le Clézio qui, de retour de Mélanésie, publie un récit sur l’île de Pentecôte (Vanuatu), que les tours-operateurs ont rendu célèbre pour son saut du Gaul… « On dit de l’Afrique qu’elle est le continent oublié. L’Océanie c’est le continent invisible. Invisible parce que l’les voyageurs qui s’y sont aventurés la première fois ne l’ont pas aperçue, et parce qu’aujourd’hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte. », écrit Jean-Marie Gustave Le Clézio en préambule de Raga, approche du continent invisible (Le Seuil).

Mabanckou, netwriter number one, Congolois magnifique

mabanckou.jpg La semaine a commencé avec un prix Renaudot pour le netwriter number one, Alain Mabanckou, blogman en chef de la Toile littéraire, quadra très vert, illustre successeur en lettres africaines de Kourouma (Renaudot 2000 pour Allah n’est pas obligé) et Ouologuem (Renaudot 1968 pour Le Devoir de violence). Même fracas décomplexé des académies chez Mabanckou et Kourouma, malédiction persistante pour le talentueux Yambo…  

   mabanckou-mains.gif  kourouma-1.jpgyambo_ouologuem_grioo_int.jpg

Tous trois sont des écrivains du Seuil, l’éditeur, et du seuil du XXIe siècle. Chez Mabanckou, sans doute la fluidité oralisée de Mémoires de porc-épic a-t-elle séduit le jury présidé par un Le Clézio dont la voix a compté double. Mémoire…roman du double où un mammifère à piquants se confie à un baobab silencieux, heureusement silencieux. Mabanckou qui aurait pu l’avoir ce prix avec Verre cassé en 2005 et qui l’a finalement emporté en cette année très ouverte aux influences extérieures.

Première réaction de l’intéressé lui-même aux micros tendus chez Drouant, restaurant où se réunissaient les deux jurys du Goncourt et du Renaudot: « C’est formidable pour la littérature, c’est la seule grande réaction qu’on puisse avoir… le Fémina est allé à une Canadienne, le Goncourt à un Américain, le Renaudot à un Congolois… joli lapsus que l’on n’a pas relevé sur le coup mais qui parachève une identité emblématique. [http://www.rfo.fr/article157.html]

Mabanckou a traversé cette année de la Francophonie en conquérant fraternel, toujours à dire un mot sympa sur ces confrères écrivains. Remarqué au salon du livre de Paris en mars, qui lançait le Festival francophone en France, il a fait sa rentrée littéraire et son métier en écumant les provinces françaises, de salons en discothèques, discothèques racistes pour certaines, ainsi à Nancy comme il l’a raconté sur son blog… 

Congolois, Mabanckou? pourquoi-pas… Après tout, l’auteur des Petits-fils nègres de Vercingétorix a su réconcilié langue française et oralité africaine. Elles n’étaient pas fâchées ces deux-là mais l’édition française semble avoir besoin de temps en temps de ces écrivains géographiquement périphériques. Mabanckou va plus loin, rendant jaloux certains de nos écrivailleurs nationo-franchouillards. Il est bien à Paris mais Paris lui est petit. Lui était petit plutôt. Mardi, il reprendra son cours à l’Université de Californie de Los Angeles (UCLA). En le lisant et l’élisant, un grand jury a déplacé la périphérie au centre des Lettres. En l’élisant de son côté, une université américaine prestigieuse et audacieuse dans ses études francophones lui donne la dimension d’un écrivain-monde. On en reparlera.

Mardi c’est aussi le début des Belles étrangères qui invitent, de Paris à Ajaccio, les écrivains de Nouvelle-Zélande.

La semaine a commencé avec le triomphe des Lettres périphériques. La prochaine débutera avec les Lettres antipodes. C’est tout le Pacifique et ses archipels immenses qui font des vagues…

A Raiatea les livres sont sacrés

Raiatea_et_tahaa_photo_vidiot L’agence Tahitipresse nous apprend qu’un « collectif s’est mis en place à Raiatea (deuxième île de Polynésie française, située à près de 200 km au nors-ouest de Tahiti) pour organiser la première édition du salon du livre "Lire Sous-le-Vent". Il devrait se tenir les 1ers et 2 décembre prochains, à Uturoa, dans les locaux de la gare maritime. Le thème choisi pour cette première édition est : "Sources, Traditions, Patrimoine, Légende, Culture".

Huguenin_raiatea_la_sacre_1 Outre les animations auxquelles tout lecteur peut s’attendre dans un salon du livre, Affiche_lire_souslevent_01_et_021206 notons que les organisateurs entendent mettre l’accent sur : « la transmission du savoir, avec des animations et espaces de paroles, pour que celles et ceux qui sont détenteurs de la mémoire, de l’histoire, des légendes, qui concernent directement la population de Raiatea, des îles Sous-le-Vent, de Polynésie, puissent échanger et transmettre leur savoir. »

Segalen_les_immemoriaux Dernière information, qui convaincra les éditeurs encore hésitants à faire le déplacement : à Raiatea, les stands sont gratuits.

Idéogrammes, idées en grammes, immensité de notre ignorance

Avec Lire en fête réapparaissent les citations sur la lecture. A coup de bons mots, on célèbre un plaisir, un flot d’émotions, un ébranlement nécessaire, une rencontre décisive, un ravissement.

Le_journal_de_jules_renard Ainsi Jules Renard (1864-1910) qui fait toujours son petit effet. Le Grand Robert de la langue française met à contribution celui qui étouffait (« Mon style m’étrangle ») avec 543 citations, de « ablette » à « voltiger »… Cet inestimable dictionnaire ne cite pas l’auteur de Poil de carotte à propos de la lecture, mais du livre: « Un bon mot vaut mieux qu’un mauvais livre. » (Journal, 18 janvier 1895). C’est assez bien expédié, non? Citation citée 26 600 fois sur un moteur de recherche du Net.

Concernant la lecture, une citation puisée dans son Journal court les blogs et les sites et que l’ami Thierry vient de rappeler à Papalagui : « Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux. », citation elle-même référencée 16 000 fois sur le même navigateur de recherche. Citation rajoutée comme effet multiplicateur à un argument sur un forum, à une vision du monde dans un discours, au frontispice d’une pensée, comme la sanction définitive du destin de la lecture.

La_montagne_de_lme_gao_xingjian Journal_chinois_bnf A cette vision sereine (ou candide comme on voudra) de la lecture, Papalagui préfère considérer l’étendue de son ignorance… Qu’on se souvienne d’un certain salon du livre de Paris au printemps 2004 consacré aux lettres chinoises. Rien de tel pour imaginer l’insondable, au vu de cette montagne de l’âme chinoise, écrite en idéogrammes. L’immensité de notre ignorance s’étalait là comme un horizon de caractères sans fin, vaguelettes graphiques qui soulevaient un léger vague à l’âme.

Autre citation très courue, celle de Mallarmé qui étonnait et tonnait en 1891 : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. » (9150 googlisations). A utiliser pour tout essai sur la beauté du monde irrépressiblement liée à son chaos.

Mallarm_1 Une citation qui met K.O. excepté Bertrand Vergely, auteur d’une très pédagogique Petite philosophie de la connaissance, publiée en cet automne par Milan. Ce livre est écrit en courts chapitres très digestes pour amateur de philo qui aurait fait une indigestion lors de son unique classe de lycée consacrée à cette discipline. Chaque chapitre est une question. La dernière du livre nous intéresse ici: « La vérité ne se trouve-t-elle pas dans les livres ? ». Et notre auteur, par ailleurs professeur de philosophie à Science Po, de rappeler justement (p. 161) : « Personne ne niera qu’il existe un savoir livresque qui est la caricature du savoir. On cherche un homme, on trouve un livre. L’homme s’est effacé derrière le livre. Il répète au lieu de juger des choses par lui-même. Il cite au lieu de penser. Un manuel lui tient lieu de raison. Son rapport au livre est de ne pas en avoir. Rien n’est lu de l’intérieur. Tout est dominé par l’homme extérieur qui ne cherche qu’à intimider les autres en étalant sa culture. »

Vergely_petite_philosophie_de_la_connaisC’est une des questions examinées, au comble du doute, par Bertrand Vergely. A côté d’autres interrogations préalables: « Les mots nous empêchent-ils de nous exprimer ? » à propos des moyens de la connaissance. 

Malgré leur côté slogan à l’emporte-pièce, les citations elles-mêmes ne nous empêchent pas toujours de voir un auteur dans son entier. Ainsi pour reprendre cette inépuisable source qu’est le Grand Robert, Jules Renard illustre parmi d’autres auteurs un mot d’un autre âge, le mot « antijuif ». Dans son Journal, il note au 11 décembre 1907: « Nous sommes tous antijuifs. Quelques-uns parmi nous ont le courage ou la coquetterie de ne pas le laisser voir. » Renard est ici pris à son propre piège, celui d’un bon mot qui l’empêche de penser. A l’époque de l’affaire Dreyfus, cette belle unanimité supposée dans l’abject prémonitoire, en a laissé coi plus d’un.

Voltaire Vergely et ses questions philosphiques doit nous rappeler le toujours d’actualité Voltaire, auteur aussi du Philosophe ignorant, disponible sur Internet. L’auteur de Candide, écrit ici, chapitre LI:

« Je vous dirai que, tout étant lié dans la nature, la Providence éternelle me prédestinait à écrire ces rêveries, et prédestinait cinq ou six lecteurs à en faire leur profit, et cinq ou six autres à les dédaigner, et à les laisser dans la foule immense des écrits inutiles. 

Si vous me dites que je ne vous ai rien appris, souvenez-vous que je me suis annoncé comme un ignorant. »

Platon Dans l’allégorie de la caverne, Platon nous met sur une autre voie. Les hommes enchaînés au fond de la caverne n’ont pas d’accès direct à la réalité extérieure et donc à la connaisance, seul l’un d’eux, faisant des allers-retours, sera à même de les instruire. Au risque de ne pas être cru. Au risque de sa vie. Cet intermédiaire est le philosophe. Il est le déclic qui les fait accéder à la réalité.

La citation isolée pourrait être ce déclic qui nous ferait accéder par son ravissement à une prise de conscience ?

Inversement, la citation comme « pensée-confetti » pourrait être considérée comme le symbole même de notre ignorance, la petite connaissance qui cacherait l’étendue de notre ignorance.

Seul salut: cette ignorance serait utile, selon Frank Keil, professeur de psychologie à l’université de Yale, considère dans un article intitulé « L’ignorance est-elle une bénédiction? ». Cet universitaire américain envisage ce qu’il nomme « l’illusion de profondeur explicative »: nous croyons compendre le monde complexe dans lequel nous vivons parce que ce monde est décomposable en sous-systèmes. Mais l’ensemble ne nous est pas accessible.

Frank_keilKeil écrit: « Notre sentiment disproportionné de la compréhension des choses comporte peut-être un bon côté. Le monde est naturellement bien trop complexe pour être appréhendé dans sa totalité par une seule personne. Si le sentiment de notre ignorance nous rongeait au point de nous pousser à approfondir notre connaissance de tout ce que nous croisons sur notre chemin, nous pourrions étouffer sous les détails d’un seul domaine et rater complètement les autres. L’illusion de la profondeur explicative nous arrête peut-être juste au bon niveau de compréhension, celui qui nous permet de savoir comment obtenir des informations des autres quand nous en avons vraiment besoin sans être submergé. Il serait sans doute mieux que nous sachions reconnaître les limites de notre propre capacité explicative, mais ces limites ont peut-être elles aussi des valeurs d’adaptation. »

Manguel_la_bibliothque_la_nuit Pour l’heure, Papalagui préfère s’engager dans la lecture de La bibliothèque la nuit qu’Actes Sud vient de publier, signé d’un certain Alberto Manguel, dont les citations d’auteurs sont comme du miel pour un gourmet.

De l’oral à l’écrit et vice versa

Vus sur une scène, successivement, un slameur, Insa Sané, auteur d’un premier livre (Sarcelles-Dakar) et une jeune auteur, Fabienne Kanor, qui est à son deuxième roman, Humus. Tous deux s’exercent à la lecture en public, à l’occasion de Lire en fête. Le premier passe de l’oral à l’écrit. La seconde de l’écrit à l’oral. Curieux ce chassé-croisé des voix sur les voies de la lecture.

Insa_san_sarcellesdakar Insa Sané est membre du groupe de hip-hop 3K2N. Un éditeur sensible aux voix immédiatement périphériques (autrement dit de l’autre côté du périph parisien) l’a publié dans une nouvelle collection Exprim’, qui dit bien l’urgence de dire. L’éditeur-à-la-parole-tendue a pris pour nom "Sarbacane"… dont l’intention est de "faire la part belle aux écritures verbales"…

Fabienne Kanor, vient de publier HumusFabienne_kanor_humus_1 , après un premier D’eaux douces, les deux chez Gallimard dans la collection Continents noirs. Le livre commence ainsi: "Le 23 mars dernier, il se serait jeté de dessus la dunette à la mer et dans les lieux 14 femmes noires toutes ensemble et dans le même temps, par un seul mouvement… ". De ce fait de la fin du XVIIIe siècle, consigné dans un journal de bord d’un capitaine négrier, Fabienne Kanor en tire un récit aux multiples voix, celles de femmes esclaves fugitives, autant de femmes, autant de voix. Tentative ambitieuse de donner vie, corps, mémoire à ces héroïnes de l’oubli.

Cette performance (slameur-auteur et écrivain-lecteur), c’est un peu comme si chacun n’avait pas assez de son texte (en bouche ou sous la plume), comme si chacun en "avait trop" et qu’il fallait "que ça sorte", dans la violence verbale et la grandiloquence émotionnelle. 

Shein-B a du chien

Sheinb_1Lire en fête nous proposait lors d’une nuit de l’écrit, au musée Dapper, Paris, 16e, un groupe de slammeuses pas calamiteuses, Slam ô féminin, dont Shein B et Audrey…

Shein a du chien. Elle joue bien sur les mots, elle joue bien les mots. Elle n’aime pas la télé "qui endort les masses." Sur son site, elle rebondit, dit-elle, en "gymnaste littéraire". Elle a publié ses textes, Larmes200, aux éditions de l’Egaré.

"JE SUIS Shein B, auteur et interprète de ma vie. Je me bats contre l’injustice, le racisme, la précarité, les dictatures du sud et du nord, contre cette vie qui nous tue, contre l’abandon, ma colère, ma tristesse, et contre toi si tu te mets en travers de mon chemin. Pour mener mon combat, pas d’armes blanches ou noires, rien que mon slam, des mots et des rimes, et quelques missives de destruction massive…"

Ananda Devi coup sur coup

Mauritius_par_paulo_santos Ananda Devi, prix RFO du livre 2006 pour Eve de ses décombres (Gallimard). Le 6 septembre dernier déjà, lors de l’annonce de son prix des Cinq continents de la francophonie, Papalagui s’était laissé aller à un billet d’admiration.

Mais là c’est très fort. Comme Alain Manackou en 2005, l’écrivaine née à Trois-Boutiques (île Maurice) remporte les deux prix la même année.

(photo Paulo Santo) Pourtant les deux créateurs n’ont pas le même registre. L’un manie volontiers l’ironie et la fable ou la parabole, l’autre creuse toujours plus le même sillon introspectif, la même lancinante question sur l’âme des marginaux, singulièrement des femmes, prisonnières d’une société hostile, comme de leur propre condition.

Pour Ananda Devi ces deux prix viennent à point. Son Eve… est sans doute son livre le plus abouti. Il est plus ouvert à des lecteurs, naguère rebutés par la violence mortifère de ces héroïnes. Ainsi dans Moi l’interdite, publié par Dapper en 2000. Son Eve… porte aussi haut la nécessité littéraire. Sans cette écriture poétique, le lecteur serait vite repoussé par les destins tragiques et sans espoir de ces ados de 17 ans. Chez Ananda Devi, le style assure le dialogue de personnages en survie et l’irrépressible goût de lecture.

Lecteurs captifs, libérez-vous! Libérez-vous des tours-operators qui vous proposent des voyages à prix d’or à Maurice. Là où Baudelaire, ne voyait que "luxe, calme et volupté", Ananda Devi et ses compatriotes nous plongent dans des réalités beaucoup plus dérangeantes et beaucoup plus humaines (Nathacha Appanah, Carl de Souza, Bertrand de Robillard, Vinod Rughoonundun, Shenaz Patel, Khal Torabully, etc.).

Ça vaut bien des voyages de bien des voyagistes…

Avec le Ramadhan, une Première suée de sel

Catherine_dana_premire_sue_de_sel "Elle est blanche et juive. Il est noir et musulman."

Ce pourrait être une bluette politiquement correcte à l’heure du métissage bon teint… Un roman en noir et blanc, un point c’est tout.

Or, le roman de Catherine Dana, que publie Fayard, est mieux que cela. Narrateurs à tour de rôle, Gabrielle et Sékou savent nous tirer hors de la logique sentimentaliste du roman-photo. Ils nous entraînent dans la spirale d’un amour fou, que seules les traditions familiales sauront arrêter net.

L’intrigue va vite s’effacer dans le clair/obscur des dialogues par journaux interposés, appels téléphoniques, familles juive et musulmane. Comme si le long tête-à-tête initial (Sékou et Gabrielle dans leur première suée de sel -expression extraite d’un très beau poème de Glissant-), comme si ce corps-à-corps sans fin ne pouvait rien contre la sécheresse d’une lettre parentale envoyée d’Afrique.

Dans son écriture très travaillée, Catherine Dana sait utliser le futur pour mieux précipiter le lecteur dans l’impossible futur des deux héros… Première génération? voudrait suggérer le titre… Rien n’est moins sûr. Là, pour le coup, on se demande si le titre ne nous a pas entraîné sur une piste pour mieux nous perdre.

On est bien loin de Roméo et Juliette. Chez Dana, les familles ne se connaissent pas. Aucune  mort annoncée fors l’amour. Plutôt dans le triste appareillage des temps modernes. Une espèce de "familles, je vous hais" à l’échelle des temps modernes, Nord/Sud.

Incipit: "12 mai (18 heures). Je n’aimerai qu’une femme dans ma vie. Le problème c’est que, chez nous, l’amour, ça n’a pas de sens."