Dix clics pour écrire (n° 2 : Dresser un inventaire)

L’écriture prolifère quand elle énumère. L’inventaire facilite cette profusion. Dresser une liste sinon exhaustive, du moins minutieuse et personnelle, c’est se libérer de la fâcheuse posture de  » faire des phrases « , au sens de phrases ornées d’adjectifs ou d’adverbes.

L’inventaire nous évite de succomber à écrire selon un modèle extérieur, par exemple la phrase scolaire, apprise. L’inventaire est avant le style, dans la description, son quotidien. Dans l’écriture, dresser un inventaire c’est faire ses gammes.

Nous avons en tête le succès de librairie des Miscellanées de Mr. Schott, livre de listes singulièrement étonnantes dans leur diversité. Le plaisir de sa lecture tient à un côté amélipoulain, à une possibilité de jouer à peu de frais avec l’infini et de recomposer le puzzle du monde.

La rentrée littéraire de ce début d’année 2009 nous propose un essai qui fait de l’inventaire un plaisir : Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, de Charles Dantzig (Grasset), qui s’amuse et amuse le lecteur de ses 268 listes !

A ce jeu, un maître : George Perec. Dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, il décrit par le menu ce qu’il voit de son poste d’observation, place Saint-Sulpice… Dans Je me souviens, il s’adonne à un autre inventaire, que le titre indique. Dans Penser/Classer (Hachette Littératures, 1985), il nous donne une clé (p.62) :  » Je pose au départ comme une évidence cette équivalence de la parole et de l’écriture, de la même manière que j’assimile la feuille blanche à cet autre lieu d’hésitations, d’illusions et de ratures que fut le plafond du cabinet de l’analyste. « 

L’inventaire relève donc de l’insconscient, et l’écriture automatique en est un bon révélateur ; mais l’inventaire érige le quotidien en fête. Citons encore Perec (p.69), qui continue le questionnement à propos de son analyse :  » En même temps s’instaura comme une faillite de ma mémoire : je me mis à avoir peur d’oublier, comme si, à moins de tout noter, je n’allais rien pouvoir retenir de la vie qui s’enfuyait. Chaque soir, scrupuleusement, avec une conscience maniaque, je me mis à tenir une espèce de journal : c’était tout le contraire d’un journal intime ; je n’y consignais que ce qui m’était arrivé d’ « objectif » : l’heure de mon réveil, l’emploi de mon temps, mes déplacements, mes achats, le progrès – évalué en lignes ou en pages – de mon travail, les gens que j’avais rencontrés ou simplement aperçus (…). Cette panique de perdre les traces s’accompagna d’une fureur de conserver et de classer. « 

Donc, commençons par dresser un inventaire. Ceci nous affranchit du penchant à faire des phrases. De dit-on pas de manière péjorative :  » il fait des phrases « , fustigeant par là un supposé style ampoulé. Dresser un inventaire nous éloigne du verbe et du… verbeux. Et nous plonge à notre corps défendant… dans l’écriture.

Deux exemples dont l’idée est empruntée à Perec :

Inventaire des lieux où j’ai dormi. En atelier d’écriture, Séverine Reymond écrit :

« Lit douillet, couette chauffante et coussins moelleux : mon lit.

Chambres luxueuses dans un hôtel rue du Pont Neuf : confortables.

Chambre minuscule dans un hôtel 1er prix : formule économique.

Hôtel introuvable dans une bourgade vendéenne.

Suite grand luxe au cœur d’une demeure vénitienne.

Table de massage confortable lors d’un soin « escapade » : idyllique.

Nuit blanche dans un hôtel miteux : problèmes de voisinage.

Nuit agitée dans le salon haussmannien : enterrement de vie de jeune fille.

Petit lit dans la chambre de mon enfance chez mes parents : mon cocon.

Clic-clac en vrac chez un copain toulousain.

Pouf de salon lors d’une soirée trop arrosée.

Hôtel kitch à en pleurer dans un coin de France paumé.

Matelas gonflable dans un minuscule studio parisien.

Rien ne remplace mon lit, mon île. Vivement demain soir ! »


Second exemple : Inventaire des objets de mon bureau (à ce propos François Bon, établit sur son blog  » la liste de son bureau « . Epoustouflant !)

Consigne précise :  » Dresser l’inventaire des objets de mon bureau en terminant par un objet qui évoque un souvenir « .

Séverine Reymond écrit :

« Un ordinateur portable, mon compagnon de tous les instants.

Un écran plat 15 pouces.

Un agenda en cuir ouvert sur la semaine 50.

Deux colonnes d’une dizaine de livres.

Gros livres professionnels, romans primés, livres de poche à peine entamés.

Le dernier numéro du magazine Stratégies.

Un crayon à papier, une gomme usagée.

Un surligneur jaune, un surligneur orange.

Trois blocs de Post-it vierges et multicolores.

Des dizaines de Post-it gribouillés collés de ci-de là.

Une boîte en carton rempli de mouchoirs en papier « ultra doux ».

Un flacon de verre rempli d’huile parfumée au tiaré.

Des bâtons d’encens japonais.

Un bouquet de rose défraichies.

Une lampe de bureau en métal, noire, en forme de balancier, mais que je n’allume jamais.

Une boule rose et molle à écraser entre ces doigts en cas de stress oppressant.

Un petit animal fétiche en céramique, un cochon, souvenir d’une galette des rois déguster il y a deux ans. Souvenir d’un moment émouvant passé en famille. Cadeau du petit dernier, l’ « enfant roi », que je ne vois, malheureusement, pas assez suivant. »

L’inventaire nous entraîne à écrire et nous aide à bon compte à composer un puzzle personnel.
Dans cet esprit d’inventaire, on consultera avec profit le site de l’exposition de Yann Artus-Bertrand 6 milliards d’autres, on visionnera le court métrage sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand 2008, J’aime, film de Yvon Marciano (extrait sur le site de Libre court de France 3) et on ira glaner quelques fortes impressions dans le long métrage autobiographique de Mme Varda, Les Plages d’Agnès…

Ceci nous conduira, tout naturellement, à évoquer jeudi prochain, un troisième clic qui fait déclic… le collage.

Angola, littérature en brigade

En feuilletant la presse de part le monde, on trouve toujours de quoi s’étonner. J’aime beaucoup Agualusa, écrivain d’Angola. Ainsi son merveilleux Le Marchand de passés, que Métailié a publié pour la première fois en français, en 2006, un bijou sur les ambiguïtés de la mémoire personnelle ou nationale.

Du coup, je consulte la presse du pays, où je tombe par hasard sur un papier qui m’épate. Ainsi cet exempe, extrait d’une agence de presse angolaise, Angop , une véritable pépite de style :  

« Les écrivains membres de la Brigade Jeune de Littérature (BJL) de Kwanza Norte ont défendu mercredi à Ndalatando, la nécessité de considérer l’institution comme d’utilité publique, dans la mesure où elle participe activement au développement intellectuel des citoyens.

Les écrivains ont manifesté cette opinion en marge d’une rencontre qui a réuni la ministre de la Culture, Rosa Cruz e Silva, et les agents culturels de la province, durant laquelle les participants ont abordé des questions liées au développement des beaux-arts dans cette région de l’Angola.

Au cours de la rencontre, les agents culturels ont présenté à la ministre leurs préoccupations, notamment l’équipage de la bibliothèque provinciale et la création d’autres dans les municipalités, pour permettre aux jeunes de réaliser des recherches et d’encourager le goût pour la lecture. »

On ne peut que souhaiter qu’elle se développe cette jeune brigade littéraire, même au prix d’une métaphore militaire à manier avec quelque précaution. Peut-être est-ce une résonance de la lointaine présence des troupes cubaines (1975-1988), et de ce vocabulaire où fleurit le dur labeur idéologique, avec brigades de travail volontaire ou comités de quartier de défense de la Révolution…

Frankétienne, l’an neuf

Pourquoi  » Amours, délices et orgues « , peuvent changer de genre en passant du singulier au pluriel ? Et les avatars qui s’ensuivent… raconte joliment Frankétienne. L’écrivain haïtien est à écouter dans l’émission de Radio Métropole Haïti, Métropolis, du 3 janvier 2009, un entretien du poète avec Nancy Roc, à l’occasion de la sortie de son livre… Amours, délices et orgues.

Bonne année Frank  !

Nouvelle-Calédonie, palmarès 2008


BD :

Il est une catégorie à lui tout seul… Bernard Berger. Depuis le premier tome de la Brousse en folie, en 1984, il occupe le haut de l’affiche. L’année 2008 ne rompt pas avec la tradition : son Petit Marcel illustré, édité par l’auteur, est crédité d’une vente de 3500 exemplaires par les librairies nouméennes ;

Juste après se classent les duettistes Niko et Solo, avec le tome 7 de Frimeurs des îles :  » Ménage à 4×4 « .

En documents, une révélation, imposée par les deux journalistes, Anne Pitoiset et Claudine Wéry, une biographie enquête, Mystère Dang, publiée par Le Rayon vert (1000 ex.). Nous y reviendrons en détail.

Vient ensuite, ce qui ne surprendra pas les amateurs de biodiversité, l’étude du botaniste Bernard Suprin : Les Plantes du littoral, aux éditions Photosynthèse (600 ex.) ;

puis l’ouvrage du regretté Luc Chevalier, historien disparu en 2008 : Ville du Mont-Dore, Terre de couleurs et couleurs de terre ;

Enfin, Le mystère Lapérouse, catalogue de l’exposition, Musée de la marine ; et l’essai d’Alain Picard, Ouvéa : quelle vérité ?, aux éditions Little big man.

En poésie :

Paul Wamo, J’aime les mots, livre-CD, Grain de sable/L’Herbier de feu

Et un seul roman :

Bernard de la Vega, Pour qu’un ciel flamboie, Grain de sable.

 

Enquête à Nouméa : Antoine Le Tenneur, de Télé NC, selon les chiffres déclarés par les librairies de Nouméa.

Distribution des livres : Pacific Book’in.

Paris, résidence et fatwa

L’écrivaine bengladeshi Taslima Nasreen, en exil permanent en raison des menaces des fondamentalistes musulmans indiens, devrait être hébergée par la Ville de Paris, dans une résidence d’artistes, le couvent des Récollets dans le Xe arrondissement, à partir du 1er février. La Ville va prendre le loyer à sa charge pendant une durée déterminée.

Taslima Nasreen avait demandé à Bertrand Delanoë de bénéficier de sa protection au titre de la « citoyenne d’honneur de la Ville » qu’elle avait récemment obtenu.

Libé, inventaire littéraire

En feuilletant Libération du jour, je relève l’inventaire impressionnant des livres et des auteurs cités, transformant le journal en catalogue de références, en bibliothèque à lire ou à redécouvrir, fin de semaine oblige :

Gilles Dostaler, Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort : Freud et Keynes, Albin Michel ;

Ma Thanegi, Tiane Doane na Champsak (trad. Isabelle Bouan), Birmanie, voyage intérieur, éd. Le Bec en l’air ;

suivis d’une liste de titres de bandes dessinées, en lice pour le Prix BD 2009 des lecteurs de Libération (le Festival d’Angoulême se tient à la fin du mois) :

Guillaume Bianco, Billy Brouillard, Le Don de trouble vue, Soleil ;

Boulet, Notes T.1 : Born to Be a Larve, Delcourt ;

Emile Bravo, Le Journal d’un ingénue, Dupuis ;

Jean-Yves Ferri, De Gaulle à la plage, Dargaud ;

Manfredi-Frisenda, Esprit du vent T.5 : « La Bête », Mosquito ;

Mezzo-Pirus, Le Roi des mouches, T.2 : « L’origine du monde », Drugstore ;

Tony Millionaire, Sock Monkey : « Oncle Gabby », Rackham ;

Dash Shaw, Bottomless Belly Button, Çà et là ;

Thouron-Aranega, Casiers judiciaires, Dargaud ;

Bastien Yvès, Le Goût du chlore, Casterman.

Dans l’enquête bilan d’une année d’interdiction de fumer dans les cafés, bars et restaurants, Yann Saint-Sernin cite une serveuse, au Ritz, du bar… Hemingway :  » Quand même, pour l’Hemingway, eu égard à la tradition du lieu, il pourrait y avoir une dérogation !  » ;

Laurence Pernoud, qui vient de mourir à 90 ans, est l’auteur de J’attends un enfant et J’élève mon enfant, traduits dans 40 langues (!) ;

Dans la rubrique  » Week-end « , les livres sont en tête d’affiche, et les auteurs ont tapis rouge, les morts comme les vivants :

Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras est adapté au cinéma par Rithy Panh, avec Isabelle Hupert, sortie le 7 janvier. Entretien où le cinéaste assure : « L’utopie de Mme Donnadieu et la manière dont sa fille lui a donné forme dans le Barrage a transformé la vie des paysans (cambodgiens). » ;

Dans sa chronique hebdomadaire, l’écrivain espagnol Vicente Molina Foix, auteur de La Communion des athlètes, La femme sans tête, retrace la vie et l’exil en Espagne et à Londres du romancier cubain Guillermo Cabrera Infante, auteur de la trilogie Trois tristes tigres, La Havane pour un infante défunt et La Nymphe inconstante :  » Il vécut presque quarante années sans jamais perdre sa résidence imaginaire à La Havane, écrit VMF, cette ville réelle devenue, grâce à ses romans, un des territoires de fiction les plus fascinants du XXe siècle.  » ;

Christophe Ayad rend compte du « meilleur du journalisme américain sur les conflits en Afghanistan et en Irak, avec deux essais. Celui de Dexter Filkins, La Guerre sans fin (Albin Michel) : « Il ne juge rien, se contente de raconter avec un talent exceptionnel cette occupation surréaliste, qui détruit occupants comme occupés (…) » et celui de Lawrence  Wright, La Guerre cachée (Robert Laffont), qui « peut se lire comme un long polar se terminant par les attentats du 11 Septembre ».

La  » Semaine  » de Catalin Dorian Florescu, nous apprend que son premier roman à paraître en France, chez Liana Levi, a pour titre Le Masseur aveugle : « Je le dis clairement et en roulant le R : je suis l’Eurrrrrope. Je le revendique, même si je viens d’un pauvre trou perdu du continent, la Roumanie, et si je vis dans un riche trou perdu, la Suisse. »

Avec la disparition à 75 ans de Donald Westlake, auteur d’Adios Shéhérazade et du Couperet, disparaît, écrit Sabrina Champenois,  » une figure majeure du roman noir américain (…), capable de filer la farce comme le thriller, l’odyssée exotique comme la love story crève-coeur (…) Imagination délirante, goût illimité pour le rocambolesque, sens du tempo (du mélancolique à l’endiablé), amplitude stylistique caméléonesque, il aura maintenu tou ça de bout en bout. «  Pour François Guérif, qui publie Westlake en France depuis 1986, c’est  » le plus grand des auteurs de la deuxième génération du roman noir américain, celle qui a succédé à celle des Hammett, Chandler, Irish… « 

Rivages publie en février son prochain thriller Envoyez les couleurs.

Avec cette note en bas d’article :  » J.P. Manchette est l’auteur d’un essai intitulé :  » Notes sur l’usage du stéréotype chez Donald Westlake « , paru dans la revue Polar ;

Dans la rubrique  » Culture « , le poche de la semaine est Ralentir Spider, de Véronique Pittolo, aux éd. de l’attente (une exploration du monde des héros de BD et jeux vidéo) ;

Ce n’est pas un peplum… Les mémoires d’Hadrien, roman culte de Marguerite Yourcenar, en cours d’adaptation au cinéma par John Boorman, a trouvé son héros : Danie Craig, alias James Bond 007…

En revanche, Les chroniques de Narnia, succès de librairie dela fantaisy adolescente, n’aura pas d’adaptation au cinéma de son tome 3, faute de budget suffisant…

Dans la rubrique  » Voyages « , consarée à Tanger, c’est un florilège de titres et une ribambelle d’auteurs et d’artistes qui ont traversé  » ce paysage mental « , selon le mot de William Burroughs, qu’ils y soient nés ou qu’ils l’aient fréquentée en pélerinage littéraire :

Mohammed Choukri, Le Pain nu ; Jean Genet, enterré à 60 km au Sud ; on y retrouve Marguerite Yourcenar et un buste d’Hadrien, découvert par le gérant de l’époque de la librairie des Colonnes. Le libraire actuel, Simon-Pierre Hamelin   » se refuse à la voir sombrer en un cimetière littéraire « , écrit François Musseau, et publie une revue trimestrielle, Nedjma, du nom du roman de Kateb Yacine. S’ensuivent les évocations de Paul Bowles, Jack Kerouac, Mohammed Mrabet, Tennesse Williams, Truman Capote, Juan Goytisolo, etc.

Enfin, le portrait de la Der,  » Junior production « , qui revoit « l’année via des personnages décalés », fait la part belle, à travers le producteur Thomas Langmann, fils cadet de Claude Berri et Anne-Marie Rassam, au livre de Jean-Pierre Lavoignat et Christophe d’Yvoire, Mesrine, 30 ans de cavale au cinéma, éd. Sonatine.

Cuba, le secret attrait du pouvoir pour les ruines

Vu à la télé… ce documentaire, interdit à Cuba, de Florian Borchmeyer : La Havane, une vie dans les ruines (Arte nuevo de hacer ruinas). C’était sur Arte, chaîne franco-allemande, dans la nuit de jeudi à vendredi. Cinquante après l’avènement des Barbudos, le règne castriste n’a plus besoin de contre-exemples. Et pourtant, ce film illustre avec une certaine beauté tragique la douloureuse question de  » Comment vivre dans le chaos ?  » Sous nos yeux ébahis, évoluent cinq figures du désastre, cinq habitants qui survivent dans les ruines tristes et magnifiques de la capitale cubaine.

Le goût des ruines de nos chères études classiques en prend un coup. On songe au Chateaubirand du Génie du Christianisme : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. »

A cette esthétique des ruines qui a baigné le XIXe siècle, manquait le documentaire poignant de Florian Borchmeyer. Dans La Havane d’aujourd’hui, il y a Totico, le plombier par qui seul tient encore l’immeuble où vivent une centaine de familles, et qui rêve de s’envoler comme un des pigeons qu’il élève ; Reinaldo, ancien veilleur de nuit d’un théâtre gigantesque où chanta Caruso, et où il s’est établi, seul spectre vivant dans les loges, alcôves incertaines ; Misleydis a plaqué son mari pour les décombres d’un hôtel de luxe, où elle écrit, couchée sur son lit ; Nicanor tente d’entretenir la maison de son père et d’oublier la révolution socialiste…

«Vivre dans une ruine est une tragédie, souligne l’écrivain Antonio José Ponte : on devient soi- même une ruine…» «Que s’est-il passé ? Pour quoi tout tombe en ruine ? Pourquoi cette ville, La Havane, est-elle à ce point dévastée alors qu’elle n’a jamais subi ni guerre ni désastre ? Quand toute une capitale tombe en ruine, que cela signifie-t-il ? Il y a un lien direct entre le pouvoir et les ruines : faire comprendre à chaque Cubain qu’il ne pourra rien changer. Qu’il n’y a rien d’autre à faire que de laisser les immeubles s’écrouler…»

Dans Letras Libres et l’article intitulé La Havane, ruines et Révolution, Bertrand de La Grange et Maite Rico citent eux aussi l’écrivain Antonio José Ponte et son livre non encore traduit en français, La fiesta vigilada (2007) [ » La fête en liberté surveillée « ], où il utilise l’oxymoron :  » la contructon de ruines « .

Ponte, qui confie son statut d’écrivain interdit de publication, est une figure attachante de cet ensemble d’humains survivants dans une ville qui vit dans le passé. Un écrivain que je découvre avec ce très beau documentaire, métaphore oppressante de beauté décatie… Seule traduction de Ponte disponible en français : Les nourritures lointaines, chez Deleatur (2000). (lire interview en espagnol par Mercedes Serna y Anna Solana sur le site Eldigoras.com.) Ponte, fasciné par les réflexions de George Simmel sur la vie des ruines, près de Rome…

 

Le documentaire de Florian Borchmeyer, La Havane, une vie dans les ruines, est rediffusé sur Arte, le 13 janvier 2009, à 3h…

Dix clics pour écrire (n°1 : Choisir une forme)

Bonne année 2009, quatre-vingts ans après Buster Keaton à New-York, posant pour une publicité de la MGM ! Que l’on prendra pour maître ès résolutions (Ça a commencé comme ça.) Avec un souhait : écrire.

Comment déclencher l’écriture ? Pas de recettes ici proposées, mais des clés, des clés pour rouvrir ses rêves, rouvrir la porte de son imaginaire, tout plaisir déployé, accéder à un monde personnel, mais resté enfoui, un monde personnel qui dans les mots d’enfants est à fleur de peau, à fleur d’être.

Le jeudi, ce sera atelier d’écriture pour tout le monde. Un jeu, dis ? Oui, un jeu d’écriture, gratuit, non comptable. Ecrire sans compter… favoriser l’écriture « déclencheuse »… l’écriture qui vient des textes qui nous aident, nous inspirent… des textes déclencheurs d’émotions, et à leur tour déclencheurs d’autres textes.

 » Ça a commencé comme ça. « , lance l’incipit de Céline dans son Voyage au bout de la nuit. L’air de rien, demandons : « Et vous, comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? » Marie Leprieur nous répond, en atelier d’écriture, tout de go :

Hier c’était le 3 rue de Milan, Rungis ;
Aujourd’hui c’est le 5 avenue Hoche, Paris.
Entre temps une nuit agitée,
un métro ,
une douche,
une orange pressée,
un dîner familial,
une machine à laver
suivi du sèche-linge – l’un ne va pas sans l’autre,
un bus ,
un réveil sur France Info,
un petit coup de blush,
un ciel voilé,
et la découverte de visages inconnus.

Dans un second temps, elle consulte le Catalogue des formes… et choisit une forme, donc une contrainte. Georges Perec, le grand déclencheur, nous l’enseigne : « Au fond, je me donne des règles pour être totalement libre. » En l’occurrence, pour faire simple, des  » rimes en é « .  Et ça change tout ! Donc, pour Marie Leprieur, ça a commencé comme ça :

Se réveiller
Mal réveillée
Se doucher
Mal réveillée
S’habiller
Mal réveillée
Déjeuner
Oh! toujours mal réveillée
Les dents se brosser
Mal réveillée
Se pomponner
Mal réveillée
Se chausser
Mal réveillée
Ton baiser
Ah! là c’est parfait !

Le Catalogue des formes ? On verra plus tard… avec Hubert Haddad, notamment, et de son Nouveau magasin d’écriture. Jeudi prochain, un deuxième clic, un deuxième déclic (il n’y a pas que les Hottentots qui parlent une langue à clics), que nous suggère le tout premier texte de Marie Leprieur : l’inventaire.