L’intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, consacré à Obama, symbole de créolisation, et à l’utopie portée par son élection (voir note d’hier), est en passe de devenir un succès de librairie. Un premier tirage de 10 000 exemplaires a été écoulé. Un second tirage de 10 000 vient d’être commandé par l’éditeur (Galaade). Certains l’achète par trois exemplaires. L’Intraitable… est un livre de poche pour toutes les poches, une forme de Tout-monde sans peine… enfin sans peine, faut tout de même le lire… 57 pages c’est pas trop pour faire le tour du Nouveau monde.
Auteur / Papalagui
Obama, » utopie du Tout-monde «

L’Intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau pourrait se résumer ainsi :
Fils du gouffre [la Traite], Barack Obama a entendu le cri du monde, sa diversité, la complexité insondable du Tout-monde, celle qui engendre le vertige. Loin d’ériger un contre-racisme, cette dynamique est une créolisation, énergie de la Relation, seule puissance bénéfique, qui lie et relie, en plénitude de la vie, donc de la beauté, intraitable.
A un pamphlet succède un éloge : cette lettre ouverte de 57 pages est publiée par l’Institut du Tout-monde et les éditions Galaade, qui avaient déjà édité, en 2007, le pamphlet des deux complices en créolisation contre le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, et intitulé : Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?
De larges extraits de ce premier texte sont cités, sans que les écrivains de la Caraïbe rappellent la position d’Obama sur le » mur » entre Mexique et Etats-Unis. Or, Obama a voté la loi du 26 octobre 2006, Secure Fence Act, en faveur de l’érection d’un mur à la frontière américano-mexicaine. Ce mur, d’une longueur totale de 1100 kilomètres, est censé lutter contre l’immigration clandestine. Il est vrai que dans son discours de Berlin, en juillet 2008, le candidat avait plaidé pour détruire les murs entre les civilisations, entre Chrétiens, Juifs et Musulmans.
Interrogé dimanche dernier lors d’une soirée au New Morning, célèbre salle de concert parisienne, Edouard Glissant n’est pas désarçonné par la question du » mur » entre Mexique et Amérique du Nord. Pour l’écrivain du Tout-Monde, seule la parole d’Obama à Berlin compte. » C’est une poétique, dit-il, c’est un politique qui fait de la poétique. «
Bon, d’accord, sachons lui gré de développer sa belle utopie de la Relation dans L’intraitable beauté du monde.
Cette adresse reprend les notes des deux auteurs depuis l’élection américaine du 4 novembre 2008. Le texte dispose en alternance des parties en italique, d’autres en typographie droite, les unes relevant de la plume de Glissant, les autres de la main de Chamoiseau.
Dans son acception traditionnelle, une adresse est, selon le dictionnaire Le Robert, » l’expression des vœux et des sentiments d’une assemblée politique, adressée au souverain « . Au pied de la lettre, Obama serait-il ce nouveau souverain ?
L’intraitable beauté du monde est composé de quatre chapitres :
1. Ce qui remonte du gouffre
2. Ce que la complexité engendre de vertige
3. Le cri du monde
4. En Relation, force n’est pas puissance

1. Ce qui remonte du gouffre
Extraits :
« M. Barack Obama est le résultat à peu près miraculeux, mais si vivant, d’un processus dont les diverses opinions publiques et les consciences du monde ont jusqu’ici refusé de tenir compte : la créolisation des sociétés modernes, qui s’oppose aux traditionnelles poussées de l’exclusive ethnique, raciale, religieuse et étatique des communautés actuellement connues dans le monde. (…) nous pensons vraiment qu’il a entendu le cri du monde, la voix des peuples et le chant joyeux ou meurtri des pays.
(…)
Et ce n’est pas seulement pour les américains du Nord que cet improbable espoir a levé, mais pour les Nègres de la planète, quelle que soit leur race. Eux aussi fils du gouffre, de tous les gouffres épars au fond de tous les océans ou de toutes les terres ravagées, populations qui gardent ces blessures on dirait ontologiques inscrites à vif dans leur présence et leur survie. Ils vous attendent. Ils vous aiment,ils vous vénèrent et vous voient, hélas, comme une revanche vivante à la tragédie noire et autres inépuisables apocalypses et damnations des peuples.
2. Ce que la complexité engendre de vertige
Extrait :
Les Africains-américains ne vous ont d’abord pas reconnu. Ils ne pouvaient pas prendre la mesure de cette complexité. Fils du gouffre, ils avaient gardé du limon des abysses atlantiques et de la glaise des Plantations la douleur initiale, ils en étaient restés des archives souffrantes, qui refusaient d’être effacées. (…) S’ils se retrouvent en vous, dans ce vertige, dans ces audiences du limon remontées du gouffre et dans ces complexités insondables du Tout-monde, c’est qu’ils ont maintenant mille chances de transformer leur adhésion en une énergie ouverte qui ne pourra qu’être bénéfique aux Etats-Unis.
3. Le cri du monde
Extrait :
Aujourd’hui, en France comme en beaucoup de pays favorisés, chacun cherche son Nègre, les administrations arborent des préfets, les télévisions chargent leurs plateauxet les gradins de leurs forums de ces spécimens devenus (pour un temps) très précieux, et bientôt les partis politiques exhiberont sans doute leurs oriflammes en » diversité » sombre.(…) Nous n’avons pas à dresser face aux racismes un contre-racisme ou un modèle de vertueuse racialisation, nous les invalidons par la fréquentation d’un autre imaginaire : un imaginaire du pur chatoiement des différences, de leurs chocs, de leurs oppositions, et de leurs alliances pour commencer.
4. En Relation, force n’est pas puissance
Extrait :
C’est la diversité seule qui triomphe des Empires. (…) Le monde a besoin des dynamiques de Relation (de change) qui sont à l’oeuvre partout, par delà les concurrences mortelles et les appétits du profit.(…) Le Tout-monde est sensible à la chaleur des utopies, à l’oxygène d’un rêve, aux belles errances d’une poétique. (…) Tout-monde est un champ de forces instables où l’effervescence d’un seul imaginaire peut engendrer au loin des ondes déterminantes. le gouffre de l’Océan nous a ouverts à la Relation. (…) La puissance vit dans l’éclat du lien, dans ce qui lie, rallie, relie, relaye ces possibles, individus et mondes. (…) Votre équation singulière, monsieur, offre une chance à cette belle autre utopie. Il n’y a de puissance que dans la Relation, et cette puissance est celle de tous. (…) Puissance est Relation. C’est dire que toute-puissance se trouve du côté de la vie, des plénitudes de la beauté. C’est dire aussi que toute beauté est Relation. »
De la Réunion, Rougay le mo

Rougay le mo est un recueil de littérature réunionnaise contemporaine qui regroupe un ensemble de textes écrits en français et en créole (de La Réunion) :
Selon les éditions K’A, ce recueil propose » une parole se tisser en échos : celle d’une poétique réunionnaise qui interroge se pluralité linguistique et culturelle, son histoire tourmentée, son rapport au lieu, à l’île. Le français et le créole y entretiennent une relation résolument moderne qui, plus que jamais, montre que la littérature réunionnaise se construit dans la négociation de ses deux langues.
Textes de Boris Gamaleya, Sergio Grondin, Stéphane Hoarau, Vigile Hoareau, Céline Huet, Teddy Iafare-Gangama, KARM Claire, KOURTO Mikael, Franky Lauret, LODS Jean, MARIMOUTOU Carpanin, Serge Meitinger, Mathieu Minatchy, Lolita Monga, Nikola Raghoonauth, ROBèR André, Barbara Robert, ROBERT Jean-Louis, Françoise Sylvos, Patrice Treuthardt, Séverine Vidot.
Ecrire sur les films

Vu au Forum des images un classique du cinéma, Les Enfants terribles, adaptation du roman de Cocteau par Melville. Film choisi par Marie Anne Guérin, critique, pour un stage » Ecrire sur les films « .
Bonne démarche pédagogique. Après visionnage, chacun des dix-sept participants donne son point de vue. » Envoûtant » ou » décalé « , » psychomagique ce film d’artiste « , ou » le film n’a pas besoin d’être vraisemblable « , ou encore » grandiloquent, mythologique « .
Sauf exception, on aime ce film de 1950 où deux frères et soeurs jouent le jeu de l’amour ambigu dans une chambre en désordre, chambre qu’ils transportent avec eux, qu’ils aillent au bord de la mer ou déménagent place de l’Etoile. Qu’on aime ou pas le film, la comédienne Nicole Stéphane est admirable de présence hypnotique, superbe manipulatrice des sentiments amoureux.
Demain, écrire sur le film, en poursuivant la démarche :
1. On aime, on n’aime pas le film ;
2. On en parle, on s’écoutent les uns les autres ;
3. Ecrire à partir d’une impression, d’une scène, d’un détail, etc.

Poésie seychelloise
Les Seychelles ne se suffisent pas de soleil… Une nouvelle revue de poésie seychelloise est en gestation. Thème choisi: » faune, flore et sentiments « , en référence à un recueil inédit d’Antoine Abel.
Les poèmes (en français ou en créole) sont à envoyer à Fabien Le Dizes, (poesieseychelles@hotmail.fr) avant la fin du mois de février.
Dix clics du jeudi : les poncifs de mots croisés
Une variante de l’inventaire, comme vu jeudi dernier, ou du compotier de friandises littéraires, ajoutons la liste de » poncifs de mots croisés « .
» Fraindises littéraires « , titre emprunté au livre de miscellanées de Joseph Vebret, publié par Ecriture :

Auquel nous devons ajouter le déjà cité de Charles Juliet, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (P.O.L)
Aux livres de listes qui puisent dans les bibliothèques (de Perec à Dantzig), les poncifs de mots croisés seraient les friandises du pauvre, un genre à part entière… Vous savez ces mots rares que l’on retrouve fréquemment dans ces jeux de grilles sans graisse (il passe à Saint-Omer —› Aa). Et même si l’on est pas cruciverbiste, on appréciera le site mots-croisés.ch.
Incipit de ce dictionnaire farfelu mais utile pour les amateurs :
| aa | Coulée de lave à Hawaï |
| Aa | Fleuve côtier du Nord Il passe à Saint-Omer Premier cours de géographie |
| Aar | Fleuve suisse Affluent du Rhin Cours et massif |
| Aare | Variante de « Aar » |
| Aaron | Grand prêtre Hébreu Frère aîné de Moïse |
| ab | Bonne note Mention honorable |
| abc | Première connaissance élémentaire Enfance de l’art |
Ecritures du chaos, quelle chance !
Dominique Chancé est une universitaire dont on avait apprécié les analyses sur la littérature de la Caraïbe. Son Auteur en soufrance (PUF) avait fait mouche. Il est hélas épuisé. On la retrouve avec plaisir pour son dernier essai, Ecritures du chaos, présenté ainsi par son éditeur, Les Presses universitaires de Vincennes :
» Face à la violence historique et à la dictature, trois auteurs de la Caraïbe, Franketienne (Haïti), Reinaldo Arenas (Cuba, Miami), Joël des Rosiers (Haïti, Québec), tentent d’inventer un symbole neuf. C’est du côté de l’Imaginaire que l’oeuvre déploie ses miroirs et ses leurres. Mais quand la langue est usée jusqu’à la trame des signifiances, jusqu’au trou du texte, c’est dans le Réel de l’écriture, chaos ou vide, que l’oeuvre essaie de faire renaître un son ou de sacrifier un reste : alors surgissent les plus belles surprises de ces écritures affolées et énigmatiques qu’une lecture au plus près des signifiants travaille à décrypter. «
Obama, théâtre et race

Au Théâtre du Rond-Point (Paris) José Pliya nous propose ce 20 janvier, jour d’investiture du nouveau président américain, une lecture du texte De la race en Amérique, par le comédien Vincent Byrd Le Sage. C’est à 18h30. Entrée gratuite.
Obama, Glissant et Chamoiseau

Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau publient un texte d’intervention aux éditions Galaade : L’intraitable beauté du monde, sous-titré » adresse à Barack Obama « . Ce texte de soutien sera lu par Denis Lavant et Jean-René Lemoine, dimanche 18 à 18h au New-Morning, en présence des auteurs.
Voir des extraits du texte dans ma note du 20 janvier : Obama, « utopie du Tout-monde «
Le gendarme Citron, mort d’un grand témoin. Réaction de Gilles Dagneau, réalisateur
Robert Citron est mort à l’âge de 88 ans, samedi à l’hôpital de Fontainebleau (banlieue Sud de Paris), des suites d’une longue maladie, quelques mois à peine après la sortie du film réalisé par Gilles Dagneau, Le gendarme Citron. J’avais écrit ici tout l’intérêt du documentaire et toute la portée symbolique, sociale et culturelle qu’il conférait à la vie et à la démarche de ce gendarme atypique.
Il sera incinéré mardi et ses obsèques auront lieu dans son village natal de La Petite-Marche, en Auvergne, dans le courant de la semaine.
Jusqu’alors seul Georges Pisier lui avait consacré quelques lignes dans son livre Kounié ou l’ile des pins, publié en 1978 par la Société d’études historiques de Nouvelle-Calédonie.
Pour le dire en une formule lapidaire : Citron avait consacré sa vie de gendarme en Nouvelle-Calédonie, pendant deux fois quatre ans, à filmer les gens, précisément les Kanak, dans leurs activités quotidiennes et coutumières. Ce Jean Rouch du Pacifique était jusqu’au film de Gilles Dagneau ignoré.
» Depuis, toutes les communautés et tous les âges l’ont vu « , nous dit le réalisateur.
Réagissant à sa mort, Gilles Dagneau dit combien » Robert Citron était un bonhomme épatant. Après le tournage, il était retombé malade, mais on gardait le contact.
Quand as-tu pris connaissance de son travail ?
J’en avais entendu parler en 1990. Mais c’est seulement en juin 2006, qu’avec Emmanuel Kasarherou [directeur du Centre culturel Tjibaou], lorsque Citron cède ses archives au Centre, que nous décidons d’exploiter ses images pour en faire un documentaire pour le plus grand nombre.
Un mois plus tard, Citron tombe malade. C’était la grande canicule de juillet 2006. Pendant un an, j’ai abandonné l’idée de faire un film avec lui. En fin de compte, je m’aperçois que sans lui le film aurait perdu beaucoup de force.
Pendant le tournage, en novembre 2007 à Nouméa, sa fille Catherine m’envoie un mail qui m’annonce que son père voulait bien me recevoir.
Le projet de film le stimulait. Il voulait savoir si ce qu’il avait fait » avait un intérêt, oui ou non ? « Or les archives au Centre culturel sont utiles pour les chercheurs essentiellement, qui se comptent sur les doigts de la main.
Avec Citron et ses films, il y a tout, le personnage, ses thèmes de prédilection, l’île des Pins, etc.
Comment s’est passée votre rencontre avec Robert Citron ?
Avec Pierre Vachet [JRI-cameraman], nous l’avons croisé pour un premier tournage, il y a un an. Il avait retrouvé la parole, alors que jusqu’alors sa maladie l’avait rendu aphasique. Mais il était fatigué ; au bout de deux heures, il a dû regagner sa chambre. Nous avons eu deux séances d’enregistrement. Puis nous l’avons rencontré une dernière fois pour lui montrer les témoignages des personnes qui l’avaient rencontré à l’époque. [Ce final est sidérant d’émotion : on y voit ceux qui lui rendent hommage pour le regard et l’écoute que Citron portaient sur eux, c’est comme le retour d’un partage plein d’humanité profonde].
Citron n’a pas pu venir à la projection en avant-première, mais sa fille m’a dit que depuis il le regardait tous les jours !
Quel a été l’impact du film en Nouvelle-Calédonie ?
Un impact incroyable, si je puis me permettre. Même le film Tjibaou, le pardon n’a pas eu un tel impact. Le gendarme Citron a intéressé toutes les communautés, tous les âges, il parle à tout le monde, chacun s’y retrouve. Emmanuel Kasarherou m’a confié qu’il ne peut pas croiser quelqu’un qui ne lui demande pas un DVD [disponible fin 2009].
Avec ce film, j’ai eu le sentiment que tu redonnais du sens au regard d’un grand témoin…
Comme réalisateur, j’ai souvent le sentiment de voler beaucoup de choses. Mais là, j’ai donné quelque chose en retour. Si on m’avait dit que je ferais un film sur un gendarme, j’aurais rigolé. On a trop tendance a cataloguer les gens, à leur donner une étiquette. Mais il y a des individus dont le rôle a été, est, plus important que d’autres, des politiques par exemple, dont on parle tout le temps.
Certains individus, si on ne fait pas de film sur eux, ils ne sont pas dans l’Histoire.
