Ecrire sur les films

Vu au Forum des images un classique du cinéma, Les Enfants terribles, adaptation du roman de Cocteau par Melville. Film choisi par Marie Anne Guérin, critique, pour un stage  » Ecrire sur les films « .

Bonne démarche pédagogique. Après visionnage, chacun des dix-sept participants donne son point de vue.  » Envoûtant  » ou  » décalé « ,  » psychomagique ce film d’artiste « , ou  » le film n’a pas besoin d’être vraisemblable « , ou encore  » grandiloquent, mythologique « .

Sauf exception, on aime ce film de 1950 où deux frères et soeurs jouent le jeu de l’amour ambigu dans une chambre en désordre, chambre qu’ils transportent avec eux, qu’ils aillent au bord de la mer ou déménagent place de l’Etoile. Qu’on aime ou pas le film, la comédienne Nicole Stéphane est admirable de présence hypnotique, superbe manipulatrice des sentiments amoureux.

Demain, écrire sur le film, en poursuivant la démarche :

1. On aime, on n’aime pas le film ;

2. On en parle, on s’écoutent les uns les autres ;

3. Ecrire à partir d’une impression, d’une scène, d’un détail, etc.

Dix clics du jeudi : les poncifs de mots croisés

Une variante de l’inventaire, comme vu jeudi dernier, ou du compotier de friandises littéraires, ajoutons la liste de  » poncifs de mots croisés « .

 » Fraindises littéraires « , titre emprunté au livre de miscellanées de Joseph Vebret, publié par Ecriture :

Auquel nous devons ajouter le déjà cité de Charles Juliet, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (P.O.L)

Aux livres de listes qui puisent dans les bibliothèques (de Perec à Dantzig), les poncifs de mots croisés seraient les friandises du pauvre, un genre à part entière… Vous savez ces mots rares que l’on retrouve fréquemment dans ces jeux de grilles sans graisse (il passe à Saint-Omer —› Aa). Et même si l’on est pas cruciverbiste, on appréciera le site mots-croisés.ch.

Incipit de ce dictionnaire farfelu mais utile pour les amateurs :

aa Coulée de lave à Hawaï
Aa Fleuve côtier du Nord
Il passe à Saint-Omer
Premier cours de géographie
Aar Fleuve suisse
Affluent du Rhin
Cours et massif
Aare Variante de « Aar »
Aaron Grand prêtre Hébreu
Frère aîné de Moïse
ab Bonne note
Mention honorable
abc Première connaissance élémentaire
Enfance de l’art

Ecritures du chaos, quelle chance !

Dominique Chancé est une universitaire dont on avait apprécié les analyses sur la littérature de la Caraïbe. Son Auteur en soufrance (PUF) avait fait mouche. Il est hélas épuisé. On la retrouve avec plaisir pour son dernier essai, Ecritures du chaos, présenté ainsi par son éditeur, Les Presses universitaires de Vincennes :

 » Face à la violence historique et à la dictature, trois auteurs de la Caraïbe, Franketienne (Haïti), Reinaldo Arenas (Cuba, Miami), Joël des Rosiers (Haïti, Québec), tentent d’inventer un symbole neuf. C’est du côté de l’Imaginaire que l’oeuvre déploie ses miroirs et ses leurres. Mais quand la langue est usée jusqu’à la trame des signifiances, jusqu’au trou du texte, c’est dans le Réel de l’écriture, chaos ou vide, que l’oeuvre essaie de faire renaître un son ou de sacrifier un reste : alors surgissent les plus belles surprises de ces écritures affolées et énigmatiques qu’une lecture au plus près des signifiants travaille à décrypter. « 

Le gendarme Citron, mort d’un grand témoin. Réaction de Gilles Dagneau, réalisateur

Robert Citron est mort à l’âge de 88 ans, samedi à l’hôpital de Fontainebleau (banlieue Sud de Paris), des suites d’une longue maladie, quelques mois à peine après la sortie du film réalisé par Gilles Dagneau, Le gendarme Citron. J’avais écrit ici tout l’intérêt du documentaire et toute la portée symbolique, sociale et culturelle qu’il conférait à la vie et à la démarche de ce gendarme atypique.

Il sera incinéré mardi et ses obsèques auront lieu dans son village natal de La Petite-Marche, en Auvergne, dans le courant de la semaine.

Jusqu’alors seul Georges Pisier lui avait consacré quelques lignes dans son livre Kounié ou l’ile des pins, publié en 1978 par la Société d’études historiques de Nouvelle-Calédonie.

Pour le dire en une formule lapidaire : Citron avait consacré sa vie de gendarme en Nouvelle-Calédonie, pendant deux fois quatre ans, à filmer les gens, précisément les Kanak, dans leurs activités quotidiennes et coutumières. Ce Jean Rouch du Pacifique était jusqu’au film de Gilles Dagneau ignoré.

 » Depuis, toutes les communautés et tous les âges l’ont vu « , nous dit le réalisateur.

Réagissant à sa mort, Gilles Dagneau dit combien  » Robert Citron était un bonhomme épatant. Après le tournage, il était retombé malade, mais on gardait le contact.

Quand as-tu pris connaissance de son travail ?

J’en avais entendu parler en 1990. Mais c’est seulement en juin 2006, qu’avec Emmanuel Kasarherou [directeur du Centre culturel Tjibaou], lorsque Citron cède ses archives au Centre, que nous décidons d’exploiter ses images pour en faire un documentaire pour le plus grand nombre.

Un mois plus tard, Citron tombe malade. C’était la grande canicule de juillet 2006. Pendant un an, j’ai abandonné l’idée de faire un film avec lui. En fin de compte, je m’aperçois que sans lui le film aurait perdu beaucoup de force.

Pendant le tournage, en novembre 2007 à Nouméa, sa fille Catherine m’envoie un mail qui m’annonce que son père voulait bien me recevoir.

Le projet de film le stimulait. Il voulait savoir si ce qu’il avait fait  » avait un intérêt, oui ou non ? «  Or les archives au Centre culturel sont utiles pour les chercheurs essentiellement, qui se comptent sur les doigts de la main.

Avec Citron et ses films, il y a tout, le personnage, ses thèmes de prédilection, l’île des Pins, etc.

Comment s’est passée votre rencontre avec Robert Citron ?

Avec Pierre Vachet [JRI-cameraman], nous l’avons croisé pour un premier tournage, il y a un an. Il avait retrouvé la parole, alors que jusqu’alors sa maladie l’avait rendu aphasique. Mais il était fatigué ; au bout de deux heures, il a dû regagner sa chambre. Nous avons eu deux séances d’enregistrement. Puis nous l’avons rencontré une dernière fois pour lui montrer les témoignages des personnes qui l’avaient rencontré à l’époque. [Ce final est sidérant d’émotion : on y voit ceux qui lui rendent hommage pour le regard et l’écoute que Citron portaient sur eux, c’est comme le retour d’un partage plein d’humanité profonde].

Citron n’a pas pu venir à la projection en avant-première, mais sa fille m’a dit que depuis il le regardait tous les jours !

Quel a été l’impact du film en Nouvelle-Calédonie ?

Un impact incroyable, si je puis me permettre. Même le film Tjibaou, le pardon n’a pas eu un tel impact. Le gendarme Citron a intéressé toutes les communautés, tous les âges, il parle à tout le monde, chacun s’y retrouve. Emmanuel Kasarherou m’a confié qu’il ne peut pas croiser quelqu’un qui ne lui demande pas un DVD [disponible fin 2009].

Avec ce film, j’ai eu le sentiment que tu redonnais du sens au regard d’un grand témoin…

Comme réalisateur, j’ai souvent le sentiment de voler beaucoup de choses. Mais là, j’ai donné quelque chose en retour. Si on m’avait dit que je ferais un film sur un gendarme, j’aurais rigolé. On a trop tendance a cataloguer les gens, à leur donner une étiquette. Mais il y a des individus dont le rôle a été, est, plus important que d’autres, des politiques par exemple, dont on parle tout le temps.

Certains individus, si on ne fait pas de film sur eux, ils ne sont pas dans l’Histoire.

Dix clics pour écrire (n° 2 : Dresser un inventaire)

L’écriture prolifère quand elle énumère. L’inventaire facilite cette profusion. Dresser une liste sinon exhaustive, du moins minutieuse et personnelle, c’est se libérer de la fâcheuse posture de  » faire des phrases « , au sens de phrases ornées d’adjectifs ou d’adverbes.

L’inventaire nous évite de succomber à écrire selon un modèle extérieur, par exemple la phrase scolaire, apprise. L’inventaire est avant le style, dans la description, son quotidien. Dans l’écriture, dresser un inventaire c’est faire ses gammes.

Nous avons en tête le succès de librairie des Miscellanées de Mr. Schott, livre de listes singulièrement étonnantes dans leur diversité. Le plaisir de sa lecture tient à un côté amélipoulain, à une possibilité de jouer à peu de frais avec l’infini et de recomposer le puzzle du monde.

La rentrée littéraire de ce début d’année 2009 nous propose un essai qui fait de l’inventaire un plaisir : Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, de Charles Dantzig (Grasset), qui s’amuse et amuse le lecteur de ses 268 listes !

A ce jeu, un maître : George Perec. Dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, il décrit par le menu ce qu’il voit de son poste d’observation, place Saint-Sulpice… Dans Je me souviens, il s’adonne à un autre inventaire, que le titre indique. Dans Penser/Classer (Hachette Littératures, 1985), il nous donne une clé (p.62) :  » Je pose au départ comme une évidence cette équivalence de la parole et de l’écriture, de la même manière que j’assimile la feuille blanche à cet autre lieu d’hésitations, d’illusions et de ratures que fut le plafond du cabinet de l’analyste. « 

L’inventaire relève donc de l’insconscient, et l’écriture automatique en est un bon révélateur ; mais l’inventaire érige le quotidien en fête. Citons encore Perec (p.69), qui continue le questionnement à propos de son analyse :  » En même temps s’instaura comme une faillite de ma mémoire : je me mis à avoir peur d’oublier, comme si, à moins de tout noter, je n’allais rien pouvoir retenir de la vie qui s’enfuyait. Chaque soir, scrupuleusement, avec une conscience maniaque, je me mis à tenir une espèce de journal : c’était tout le contraire d’un journal intime ; je n’y consignais que ce qui m’était arrivé d’ « objectif » : l’heure de mon réveil, l’emploi de mon temps, mes déplacements, mes achats, le progrès – évalué en lignes ou en pages – de mon travail, les gens que j’avais rencontrés ou simplement aperçus (…). Cette panique de perdre les traces s’accompagna d’une fureur de conserver et de classer. « 

Donc, commençons par dresser un inventaire. Ceci nous affranchit du penchant à faire des phrases. De dit-on pas de manière péjorative :  » il fait des phrases « , fustigeant par là un supposé style ampoulé. Dresser un inventaire nous éloigne du verbe et du… verbeux. Et nous plonge à notre corps défendant… dans l’écriture.

Deux exemples dont l’idée est empruntée à Perec :

Inventaire des lieux où j’ai dormi. En atelier d’écriture, Séverine Reymond écrit :

« Lit douillet, couette chauffante et coussins moelleux : mon lit.

Chambres luxueuses dans un hôtel rue du Pont Neuf : confortables.

Chambre minuscule dans un hôtel 1er prix : formule économique.

Hôtel introuvable dans une bourgade vendéenne.

Suite grand luxe au cœur d’une demeure vénitienne.

Table de massage confortable lors d’un soin « escapade » : idyllique.

Nuit blanche dans un hôtel miteux : problèmes de voisinage.

Nuit agitée dans le salon haussmannien : enterrement de vie de jeune fille.

Petit lit dans la chambre de mon enfance chez mes parents : mon cocon.

Clic-clac en vrac chez un copain toulousain.

Pouf de salon lors d’une soirée trop arrosée.

Hôtel kitch à en pleurer dans un coin de France paumé.

Matelas gonflable dans un minuscule studio parisien.

Rien ne remplace mon lit, mon île. Vivement demain soir ! »


Second exemple : Inventaire des objets de mon bureau (à ce propos François Bon, établit sur son blog  » la liste de son bureau « . Epoustouflant !)

Consigne précise :  » Dresser l’inventaire des objets de mon bureau en terminant par un objet qui évoque un souvenir « .

Séverine Reymond écrit :

« Un ordinateur portable, mon compagnon de tous les instants.

Un écran plat 15 pouces.

Un agenda en cuir ouvert sur la semaine 50.

Deux colonnes d’une dizaine de livres.

Gros livres professionnels, romans primés, livres de poche à peine entamés.

Le dernier numéro du magazine Stratégies.

Un crayon à papier, une gomme usagée.

Un surligneur jaune, un surligneur orange.

Trois blocs de Post-it vierges et multicolores.

Des dizaines de Post-it gribouillés collés de ci-de là.

Une boîte en carton rempli de mouchoirs en papier « ultra doux ».

Un flacon de verre rempli d’huile parfumée au tiaré.

Des bâtons d’encens japonais.

Un bouquet de rose défraichies.

Une lampe de bureau en métal, noire, en forme de balancier, mais que je n’allume jamais.

Une boule rose et molle à écraser entre ces doigts en cas de stress oppressant.

Un petit animal fétiche en céramique, un cochon, souvenir d’une galette des rois déguster il y a deux ans. Souvenir d’un moment émouvant passé en famille. Cadeau du petit dernier, l’ « enfant roi », que je ne vois, malheureusement, pas assez suivant. »

L’inventaire nous entraîne à écrire et nous aide à bon compte à composer un puzzle personnel.
Dans cet esprit d’inventaire, on consultera avec profit le site de l’exposition de Yann Artus-Bertrand 6 milliards d’autres, on visionnera le court métrage sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand 2008, J’aime, film de Yvon Marciano (extrait sur le site de Libre court de France 3) et on ira glaner quelques fortes impressions dans le long métrage autobiographique de Mme Varda, Les Plages d’Agnès…

Ceci nous conduira, tout naturellement, à évoquer jeudi prochain, un troisième clic qui fait déclic… le collage.