Hebdromadaires ? dites-vous…

Ma mère me disait :  » Tu ne seras jamais sérieux.  » J’ai dit :  » Non, jamais.  » Elle disait :  » C’est grave.  » Et elle avait raison. Quand les boueux sont en grève, c’est les orduriers qui protestent. Jamais on n’a pu répondre aux questions des enfants. Pour m’amuser, je pose encore des questions enfantines. La petite guérite ronde, aux carrefours, où un flic dirige (c’est une façon de parler) la circulation, on l’appelle  » cocotte-minute  » parce qu’il y a un poulet dedans et qu’il siffle tout le temps. (Jacques Prévert)

L’exposition Jacques Prévert, Paris la Belle, à l’Hôtel de Ville de Paris est gratuite, ouverte jusqu’au 28 février 2009, mais fermée les dimanches et les jours fériés. Dans ces conditions, les dimanches et les jours fériés, lisons Prévert, version Hebdromadaires, ou non.

Guaranis, drôles d’oiseaux

Nous venons de célébrer, il y a près d’un mois, le centenaire de Claude Lévi-Strauss, le célèbre anthropologue, l’un des derniers témoins de la vie des Indiens du Mato-Grosso brésilien. Visités, étudiés en 1935, et rendus célèbres en 1955 par Tristes tropiques (Plon, Terre humaine). Avec les Bororos, les Nambikwaras, les Caduveos, nous sentions, de manière aigüe, être en présence d’un moment de bascule. Cet instant, en déséquilibre sur le fil du temps, de vivre, par littérature ethnologique interposée, un moment unique, à l’interface d’un  » avant  » et d’un  » après « . D’où la tristesse infinie de ces  » Tropiques « .

Avec le film de fiction de Marco Bechis, La Terre des hommes rouges (Birdwatchers), ce sentiment aigu d’assister en spectateur au déséquilibre entre deux mondes, un monde du passé et un monde à venir, se double d’un combat pathétique, une guerilla sans happy-end, à armes inégales.

Ce film de fiction, où des Indiens Guaranis jouent leur propre rôle, épouse le point de vue des Indiens qui luttent contre un propriétaire terrien (un fazendero) dont la fille coule des jours heureux au bord de sa piscine (Maria, interprétée par Alicélia Batista Cabreira) et ce qui reste d’une tribu en bord de route, qui refuse de réintégrer sa  « réserve « . Ce groupe humain, contraint de jouer pour les touristes un rôle de sauvages, nus, flèches et carquois exhibés, entend résister à la pression d’une agriculture industrielle, qui confisque leurs terres. Combat qu’on sent perdu d’avance. D’un côté des pesticides qui pleuvent d’un avion jusque sur le campement des Indiens, des pistolets intimidants à la ceinture, une caravane où un solitaire dégingandé garde un champ chargé d’enjeu ; de l’autre un clan ravagé par les suicides de jeunes en forêt (filmés de manière réaliste), par l’alcool, le manque d’eau courante, le travail de braseiros occasionnels… auquel s’oppose le chef, Nadio (Ambròsio Vilhalva).

Le film nous propose un héros jeune, dont le destin s’affirme avec les difficultés : Oswaldo (Abrísio da Silva Pedro). Alors qu’il voit en rêve avant-coureur des événements dramatiques, alors qu’il sent la présence d’Angué, dieu présent en forêt, il sera initié par le chaman (Nelson Concianza) à la prière… La musique baroque qui ponctue les scènes donne une belle profondeur au film. Enfin, le cri vengeur d’Oswaldo déchire la forêt… Sur l’affiche du film, il a ce regard de guerrier de ceux qui luttent pour leur survie.

En lien avec le film, Survival International et le réalisateur Marco Bechis mettent en place un fonds spécial au profit des Guarani-Kaiowá, destiné à les aider à défendre leurs droits et à se réapproprier leurs terres ancestrales.

Moins de 100 livres par foyer, mais où ?

Côté pile, comme  » positif  » : en France, le nombre moyen de livres par foyer serait de 156 ; le temps moyen de lecture des livres serait de 38 minutes par jour.

Côté face, comme  » négatif  » : 39% des foyers possèdent plus de 100 livres, autrement dit : 6 ménages sur 10 possèdent moins de 100 livres ; et si la moyenne de lecture des livres est de 38′ par jour, cette occupation ne vient qu’en sixième position après regarder la télévision (3h07′), naviguer sur Internet (2h17′), écouter la radio (1h20′), voir ses amis ou sa famille (59′) ou écouter de la musique (54′).

Cette enquête  » Les Français et l’entertainment  » (sic) a été conduite par l’institut GfK. Le site Bibliofrance en donne quelques détails, mais pas tous…

Quels livres sont-ils lus ? Mais où ? Et comment ?

Moins de 100 livres par foyer pourrait paraître peu. Sauf si chacun a su composer sa bibliothèque idéale. Quant au 38′ de lecture quotidiennes, cela paraît -pour une moyenne- beaucoup, non ?

A noter que la dernière étude décennale sur les pratiques culturelles, actuellement en cours de dépouillement par les sociologues du ministère de la culture, devrait être publiée en mars 2009.

En attendant, méditons ce mot d’enfant :  » Où je suis quand je lis ? « , rapporté par Claude Ponti, auteur célèbre d’albums, interpellant son interviewer du Monde 2, Frédéric Potet, le 6 décembre dernier :  » Trouvez-moi un écrivain majeur, mature, reconnu -même moyen à la rigueur – qui soit capable de poser une telle question ! « 

Ecritures de la mémoire

A signaler la naissance d’une nouvelle revue de théorie littéraire en ligne : Interférences littéraires , lancée par l’Institut de Littérature de l’Université catholique de Louvain (Belgique). La littérature y sera interrogée dans la variété de ses interactions avec les multiples formes de discours qui l’environnent. Le premier numéro est intitulé « Ecritures de la mémoire ».

A noter, entre autres, l’article de Christophe Meurée, Baratin et bouche cousue : Mensonge, vérité, silence dans les
théâtres de Marie NDiaye et de Bernard-Marie Koltès,
présenté ainsi :  » Le renouveau de théâtres contemporains comme ceux de Marie NDiaye et Bernard-Marie Koltès réside, notamment, dans une mise en oeuvre déclarée et assumée du mensonge. À travers une lecture de Quai Ouest (Koltès) et de Providence (NDiaye), cet article montre comment, dans ces dramaturgies, la fable se déconstruit à travers un partage de voix discordantes, dont aucune n’est en mesure de prendre le pas sur
les autres, etc. « 

Zweig, amer délice

A lire comme une bonne madeleine de souvenirs amoureux, nostalgiques, littéraires, ce roman de Stefan Zweig, oublié jusqu’alors dans un grenier, Le voyage dans le passé, que publie Grasset dans la traduction de Baptiste Touverey.

C’est une grosse nouvelle où l’auteur de La confusion des sentiments, de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme et de La Pitié dangereuse, traite avec la finesse psychologique qui est la sienne de la merveilleuse question : l’amour peut-il surmonter une guerre mondiale, neuf années de séparation et le travail du temps ?

Ce Voyage dans le passé emporte son lecteur à la recherche du temps perdu, inexorablement.

Millepages, Couleur de l’aube

Yanick Lahens est récompensée du prix Millepages littérature française 2008 pour son tout dernier roman, paru en novembre, La couleur de l’aube, éditée par Sabine Wespieser.

Mot de l’éditeur :
« Angélique Méracin se lève tous les matins la première, dans la petite maison des faubourgs de Port-au-Prince où elle habite avec sa mère, sa sœur Joyeuse, son fils et son jeune frère Fignolé. Or dans l’aube grise de février, l’inquiétude l’étreint : Fignolé n’est pas rentré. Dans le lointain de la nuit, des rafales de mitraillettes n’ont cessé de retentir…
[…]

Yanick Lahens, en écrivant avec une remarquable économie de moyens le destin d’une famille hélas ordinaire, construit l’allégorie d’un pays – Haïti sous Aristide, qu’elle ne nomme jamais – où la monstruosité est la loi. Mais son livre est poignant parce qu’à chaque page sourd la révolte et éclate la volonté de vivre. »

Carbet, Schwarz-Bart

Le prix Carbet 2008 a été décerné, à Simone Schwarz-Bart et, à titre posthume, à son époux décédé en 2006, André Schwarz-Bart,  « pour la beauté douloureuse de leur œuvre particulière et la réussite de leur œuvre commune ». Ce prix est présidé par Edouard Glissant, et soutenu par Patrick Chamoiseau, Ernest Pépin, Gérard Delver, Rodolphe Alexandre.  

Prix René Goscinny à Groenland Manhattan

 

 

Chloé Cruchaudet, a été récompensée par le Prix René Goscinny pour son premier album Groenland Manhattan, publié par Delcourt. Chloé Cruchaudet retrace l’histoire vraie d’un jeune Esquimau exhibé avec sa famille, loin de sa terre natale… à New-York. Ainsi les  » zoo humains  »  n’ont pas été limités aux Kanaks à l’Exposition coloniale de 1931 ou, un siècle auparavant, à la Vénus Hottentote…

De qui Le Clézio est-il le frère, le fils ?

Extrait du discours, Dans la forêt des paradoxes, de Jean-Marie G. Le Clézio, recevant le Prix Nobel de littérature, ce jour, dédiant sa récompense à son panthéon fraternel :

« C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge – à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui – ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya (River of fire). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de maloyas, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.

À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui.

Etc. »