Une langue de traverse لغة لإجتياز

 

Sortant de l’examen de thème arabe, pour la seconde fois cette année, il était absolument persuadé que jamais il ne se découragerait.

Malgré les inconnues qui le travaillaient et lui infligeaient tous les tourments possibles durant les épreuves qu’il s’était choisies, lui faisant goûter toute une gamme de sentiments, de la forfanterie de potache à la honte compacte de ses limites, du plaisir débridé au doute existentiel, il avait une certitude : il n’était pas de ceux qui renonceraient, et cela, quels que soient les résultats.

Point d’orgueil ni de courage dans cette volonté, simplement la voix étroite d’un passage, d’une sente, d’un détour entr’ouvert par ces mots du poète Mahmoud Darwich : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. »

Il ne mesurait pas l’arc tendu de sa vie à un bilan notable, même à une satisfaction éphémère, mais à l’aune de la route inventée. Nul besoin de convoquer Goethe (« Le but c’est le chemin. ») ou Foucault (« Faire de sa vie une œuvre d’art. »). L’épreuve lui faisait pressentir que, plus le terme semblait improbable et la sanction finale incertaine, plus les irréfragables moments vécus l’enchantaient et lui laissaient une marque durable.

« Une route de traverse »

Il en était transporté, traversé. « Traverse », un de ces mots communs qui disent des choses admirables pour peu qu’on les considère sous leurs aspects divers.  « Traverse »  désigne à la fois un raccourci dans l’exemple « une route de traverse », un passage, mais aussi – voir le chemin de fer – ces pièces de bois ou de métal qui maintiennent l’écartement entre deux rails. C’est aussi un synonyme d’embûche, de revers.

« Traverse » illustre magnifiquement ce qui fait la beauté et l’apprentissage d’une langue. À la fois un raccourci vers l’autre et un chemin érigé d’obstacles. La langue nous traverse car elle exprime une vision du monde. Elle est une traverse qui nous mène à l’autre. Elle est faite de traverses qui maintiennent cet écart. Elle nous permet de traverser, c’est-à-dire de passer d’un côté à l’autre. Enfin, elle nous résiste.

Empruntant la drive de la langue, qui n’est pas dérobade mais plutôt dérive et bifurcation, il songeait à cette quête d’une langue toujours nouvelle, toujours présente, qui n’englobait pas une totalité mais qui traversait tout et était traversée par tout, des questions aux émotions, de la connaissance à l’amour, un sésame pour approcher un monde d’effroi et de beauté. Sur ce chemin, des jalons encore inconnus il y a un an portaient des noms devenus des présences indélébiles : Abdallah, Kadhim, Majdouline, Mohamed, Roula, Samar, Wendy… sans oublier des groupes à la dynamique motivante, tel mardi à République, tel autre jour aux Grands-Moulins.

Quelles que soient les affres endurées et les issues entrevues, seul comptait cet émerveillement, hors de toute mesure.

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« Ce que la vie peut être belle, quand elle ne connaît pas de plus grande épreuve qu’un examen ! Par la suite, les choses se compliquent. »  Inaam Kachachi, Si je t’oublie, Bagdad, p. 188 (Liana Levi)

Et console-moi d’être né !

« Aussi loin sur la terre. Courants de mer
Et maléfices des feux follets des jardins. Comme il
Peine le poète aux lèvres vides
Toujours derrière son chagrin : l’Indicible,
Prends-moi, prends-moi dans tes bras
Et console-moi d’être né ! »

Odysseas Elytis, « De la lune de Mytilène »
dans Le soleil sait, Une anthologie vagabonde, traduit du grec par Angélique Ionatos, Cheyne, 2015.

Merci Marielle Anselmo.

Tout le monde est né de nombreuses fois (Mia Couto)

« Je suis né pour la première fois dans une petite ville du Mozambique il y a 54 ans. Tout le monde est né de nombreuses fois. Nous sommes vieux que lorsque nous cessons de renaître. Tout au long de mes nombreuses vies j’ai appris à être heureux à naître de nouveau. »

(Traduction libre de :

« Nasci pela primeira vez numa pequena cidade de Moçambique ha 54 anos atras. Toda a gente nasce muitas vezes. Ficamos velhos apenas quando deixamos de renascer. Ao longo das minhas muitas vidas fui aprendendo o prazer em voltar a nascer. »)

Parlez de votre thèse en 3 minutes, succès garanti !

L’éloquence c’est tout un art. Le concours « Ma thèse en 180 secondes » en apporte une preuve éclatante. La finale nationale qui a réuni 27 jeunes chercheurs, dont une représentante de la Guyane, mercredi 3 juin 2015 à Nancy était à la fois une fête de l’esprit et un spectacle où trois petites minutes suffisaient pour démontrer l’intérêt de ses recherches. Les lauréats devront se préparer pour la finale internationale francophone en octobre à Paris.

laureats_mt180_1Les lauréats du concours Ma thèse en 180 secondes. De gauche à droite : Alexandre Artaud, 1er prix du jury et prix du public, Rachida Brahim, 2e prix du jury, Grégory Pacini, 3e prix du jury, et Camille Rouillon, Prix des internautes / Pour la Science.

Premier prix du jury et prix  du public : Alexandre Artaud, Université Grenoble Alpes. Titre de sa thèse « Spectroscopie tunnel à très basse température de graphène sur rhénium supraconducteur ».

Deuxième prix du jury : Rachida Brahim, (Aix-Marseille université). Sa thèse : « Crimes racistes et racialisation. Processus de différenciation et d’universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1971-2003 ».

Troisième prix du jury : Grégory Pacini (Sorbonne Paris Cité). Sa thèse est intitulée : « Rôle d’EHD4 dans la régulation du facteur de restriction du VIH-1 : BST2 ».

TF1 a battu le record en 2’25 :

« La Cuisine d’Elvis », de Lee Hall, mise en scène par Sophie Chen

C’est intense, créatif et prometteur : à suivre le travail de la jeune compagnie Damaetas qui présentait sur trois dates, les 29, 30 et 31 mai 2015, la pièce La Cuisine d’Elvis dans un lieu improbable, Le Théâtre de verre, dans le quartier de la Place des Fêtes, à Paris, XXe arrondissement.

Quatre comédiens – tous épatants –  évoluent dans un vaste huis clos familial sur un plateau immense, entre les portants de vêtements de chaque côté et une penderie des vestes d’Elvis en fond de salle, Elvis la passion du père (Dad par Mathieu Métral) devenu légume sur chaise roulante suite à un accident : « Dad, tétraplégique et impuissant face à la déchéance de sa famille, prend la parole sous le straits d’Elvis un King. » écrit la feuille volante de présentation du spectacle (que l’Académie préfère à flyer dans un article digne d’être lu).

Les ingrédients de la pièce de l’Anglais Lee Hall (connu pour son scénario du film Billy Elliot en 2000) sont taillés sur mesure pour jouer la balance entre tragique et humour et ramasser la mise auprès des spectateurs. Le mari mutique ou chantant selon les scènes est notre représentant – après tout le spectateur est lui aussi mutique -, observateur qu’on déplace de scène en scène.

Sa femme (Mam, Céline Bevierre) cherche le réconfort d’un corps auprès de Stuart (Léon Cunha Da Costa) qui séduit la fille (Marie Craipeau). Les rôles féminins sont les rôles centraux autour desquels évoluent les deux personnages masculins. Dans le dialogue cru entre la mère et la fille, notons quelques scènes d’anthologie : la gâteau d’anniversaire soufflé par Dad, bougie après bougie par le souffle ténu qui lui reste ou le jeu de la séduction prépubère de la fille auprès de l’amant de sa mère.

La mise en scène de Sophie Chen respecte la place essentiel des dialogues. Elle exploite au mieux le vaste plateau offert dans ce lieu inédit où les comédiens sont à leur aise malgré le risque de s’y perdre. Des comédiens aux jeux très différents et ici judicieusement complémentaires.

 

Les Indes, d’Édouard Glissant par Sophie Bourel

« La mémoire des esclaves et celle des esclavagistes doivent se rencontrer. Nous avons besoin de nous souvenir ensemble. » C’est ainsi que la comédienne Sophie Bourel présente l’enjeu de ce texte dit en public. Pas seulement lu pour soi mais partagé en public comme elle l’a fait lors d’une tournée dans les Caraïbes en 2009 (Cuba, Haiti, République dominicaine).
Pour préparer cette première à Paris, le 29 mai à la Maison de la poésie, elle a appris par cœur ce long poème d’une cinquantaine de pages. Une performance au vu de la langue de Glissant. Les images habituelles de la Découverte des Amériques par Christophe Colomb ne sont pas les seules convoquées.

« Mangrove textuelle »
Ce « poème de l’une à l’autre terre », selon le sous-titre originel, est un chant élégiaque, une « mangrove textuelle », selon l’expression de l’universitaire tunisienne Samia Kassab-Charfi, qui alterne entre un « lieu convoité », les Indes de Colomb et des conquistadores espagnols, et un « non-lieu », un lieu pensé comme utopie. Glissant a ainsi « décentrer le regard élogieux du lecteur occidental », selon les mots de l’universitaire Anaïs Stampfli pour « l’initier à la pensée de la Relation ».
Dans Les Indes, Glissant confronte des mémoires antagonistes pour les faire dialoguer. Il esquisse ainsi des pistes pour le Tout-Monde à venir.
Une long compagnonnage avec le poète disparu en 2011 avait permis à Sophie Bourel de travailler le texte au plus près de sa source.
Le poème puise dans l’Appel, le Voyage, la Conquête, la Traite [négrière], les Héros [rebelles] et dans la Relation, selon les titres des six chants qui le constituent.
Deux ans après Les Indes, en 1958 Édouard Glissant est lauréat du prix Renaudot pour son roman La Lézarde.

Legba sur l’épée de Dany Laferrière

Sur l’épée d’académicien de Dany Laferrière, sculptée par Patrick Vilaire, remise deux jours avant sa réception sous la Coupole, Legba, le dieu vaudou de l’écrivain : « À partir du moment où Legba en personne est venu m’ouvrir la dernière porte, j’ai été hors d’atteinte de tout mal. Je n’appartiens plus au monde de la dictature. » (Le Cri des oiseaux fous, p. 344).