Treize personnes – dont des femmes enceintes…

Où est la beauté du monde ?
Gît-elle au fond de cette embarcation venant de Libye ?
Le Monde écrit : « Treize personnes – dont des femmes enceintes – ont été retrouvées mortes sur une embarcation transportant 167 migrants, à la dérive à proximité des côtes libyennes, a annoncé mardi 25 juillet l’ONG espagnole Proactiva Open Arms. »
Gît-elle dans cette photo d’une embarcation aux flotteurs jaunes, le plancher jonché de corps humains, certains nus, exhibés sous le soleil de la Méditerranée, une embarcation libérée des vivants, survivants enlacés de gilets de sauvetage orange (on en fait de tout petits pour les enfants) ?
Gît-elle, la beauté du monde, dans cette photo surplombant l’horrible radeau ? Une photo signée Santi Palacios.
Cette beauté est-elle dans le cri de la femme enceinte qui a demandé un gilet de sauvetage et qui l’a obtenu ?
Cette beauté est-elle dans les secouristes, photographes, témoins ? dans leur gestes ?
Cette beauté du monde gît-elle sur le plancher de cette embarcation endeuillée ? Qui en portera le deuil ?
Cette beauté est-elle dans les mots qui accompagnent la publication de cette photo, cette photo insupportable ? Ainsi ceux de la photographe Isabelle Serro :

« Je pense à mes futurs petits enfants et aux livres d’histoire qu’ils auront dans leurs cartables.
Pas question alors de dire que nous ne savions pas !!! »

L’image contient peut-être : une personne ou plus, plein air et eau

Cette beauté est-elle dans l’insurrection de l’âme, soulevée par l’horreur, le laisser-faire des puissants, les égoïsmes mortifères ?
Cette beauté était-elle sur la plage de Bodrum, en Turquie, en septembre 2015, dans la photo du petit Aylan venu de Syrie ? dans les yeux du petit Aylan, la tête enfouie dans le sable de la plage de Bodrum ?
La beauté du monde est-elle dans l’arc de nos consciences, tendu par la seule compassion devant tant de destinées noyées en Méditerranée ?

« Nous sommes tous des Africains » (Angelique Kidjo à Avignon)

 

La voix magnétique d’Angélique Kidjo impose sa présence de charme et de frissons depuis une fenêtre nichée dans le mur de la Cour d’honneur du Palais des papes. Un diamant dans la nuit d’Avignon, une voix de cathédrale dans le plus grand édifice gothique. Ainsi commence « Femme noire », titre d’un poème de Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et du spectacle de clôture du festival d’Avignon.

« Vêtue de ta couleur qui est vie… » La diva chante dans l’une des multiples langues africaines qu’elle affectionne, du fon au yoruba, en passant par le douala. C’est une figure de proue qui fait honneur à la Cour autant qu’une « Femme noire », sans doute le poème le plus célèbre du poète président sénégalais, l’un des instigateurs du mouvement de la négritude avec le Martiniquais Césaire et le Guyanais Damas.

« Vêtue de ta couleur qui est vie »
Comme la négritude chante la fierté noire, et plus généralement la dignité d’être homme parmi les hommes, « Femme noire » chante la femme comme jamais jusqu’alors en Afrique : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie,/ de ta forme qui est beauté/J’ai grandi à ton ombre… » Du pur lyrisme.

C’est une Marianne universelle qui va s’adresser au public. Elle l’a dit la veille lors de la répétition générale, cette nécessité d’aller au-delà « de nos différences culturelles ». Mieux, pour cette première représentation publique : Angélique Kidjo fait reprendre « Chez mama, chez mama Africa » aux 2000 spectateurs de la Cour d’honneur. Elle les fait se lever. Les fait applaudir quand elle dit « Applaudissez ! »  Le public réagit de bonne grâce. Et se lève. Et chante. Et pourrait presque danser lorsqu’elle monte dans les gradins. Et dire avec elle : « Nous sommes tous des Africains » (car les ancêtres de l’Homme viennent d’Afrique).

« La grande famille humaine »
C’est un concert bon enfant, joyeux, « familial » comme la « grande famille humaine » qu’elle appelle de ses voeux, un chant accompagné par la douce présence du vénérable saxophoniste camerounais Manu Dibango, lui aussi aérien aux côtés du guitariste Dominic James. La joie et la grâce de ce duo de charme contrastent avec le texte du poète président sénégalais Senghor dit avec pesanteur et hésitations par le comédien Isaach de Bankolé. La Cour d’honneur l’a-t-elle intimidé à ce point ?

Une « Prière de paix » dans l’ancienne résidence papale
Plus tard, la photo géante de Senghor s’affiche sur l’immense mur de la Cour d’honneur. Elle est utilisée par le metteur en scène Frédéric Maragnani pour l’autre partition de « Femme noire ». Isaach de Bankolé dit un poème de Senghor de la même fenêtre-niche, tout petit, comme incrusté au coin de l’immense photo du poète.

C’est « Prière de paix », extrait du recueil « Hosties noires« , dédié lors de sa publication (1948) à « Georges et Claude Pompidou », Pompidou futur président de la république française. « Au pied de mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante / Laisse-moi te dire Seigneur, pardonne à l’Europe blanche… » Une prière au creux de l’ancienne résidence papale… Mais une prière ambivalente à l’égard de la puissance coloniale d’alors : « Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si grandement. »

Ce lyrisme qui peut paraître daté est loin de l’emportement salutaire du Congolais Sony Labou Tansi ou du Malien Yambo Ouologuen, auteur d’un « Devoir de violence » radical… contre tous les pouvoirs en Afrique comme en Europe.

Le sommeil d’une poésie, le soleil d’une diva
L’emphase surannée du poète et le phrasé atone du récitant ensommeillent la Cour. Le public est indulgent en ce soir de léger mistral. Le sommeil de la poésie ne provoque aucune réaction, comme si le public acceptait de faire révérence. Il est même ravi : à la sortie de ce spectacle de clôture du festival, nombre de spectateurs préfèrent garder à l’esprit la puissance d’un soleil nommé Angélique Kidjo.