Toutes les fois que tu liras, même vite…

« Toutes les fois que tu liras, même vite, même tout bas, passant, le nom que voilà, tu me ressusciteras. »

Dominique Noguez (1942-2019), dans les derniers mots de son livre Projet d’épitaphe (éditions du Sandre, 2016).

«  C’est des poèmes que j’ai commencé par écrire, enfant. Puis je n’ai jamais vraiment cessé, glissant des épigrammes, des élégies, des chansons ou des proses poétiques dans mes livres – et en gardant d’autres sous le coude pour un hypothétique recueil.  
En voici des échantillons, certains à forme fixe. Il y a une griserie à suivre une forme fixe, presque aussi grande qu’à trouver une image inattendue.
Ce petit opus se termine par un essai d’épitaphe, dernière étape avant ce qu’il y a de plus beau en poésie  : le silence.  »

Segalen, reviens ! on a besoin de toi

Cent ans après sa mort, il n’est pas exagéré de dire que l’époque a besoin de Segalen. L’époque… elle souffre de ses va-t-en-guerre, de ses prédateurs carbonés, de ses fins de moi difficiles. De son uniformité sous des apparences de chic et choc, hype et in. De son monolinguisme, de ses tyrannies à grande et petite échelle, de sa quête de sens, alors que Segalen lui avait trouvé un sens : un Orient de beauté, à la fois continental chinois et archipélique polynésien.

© L’Herne

De nombreux événements, rencontres, colloques, publications, sont prévus en ce printemps 2019 pour commémorer le centenaire du médecin, poète, voyageur, mort mystérieusement le 21 mai 1919, dans la forêt de Huelgoat en Bretagne. 

Parmi eux une nouvelle édition , le 17 avril, de Victor Segalen, aux Cahiers de L’Herne, et la parution en édition de poche, le 9 mai, du livre de Jean-Luc Coatalem, Mes pas vont ailleurs, prix Femina Essai 2017.

Victor Segalen fera son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade dans une édition par Gallimard du premier tome de ses œuvres programmée pour fin 2019 – début 2020.

Sans attendre la date du centenaire, le 21 mai, l’Espace culturel André Chedid à Issy-lès-Moulineaux célèbre Segalen avec fastes par des expositions (début 7 mai), conférences, film, musique.

Poète, médecin, aventurier, chantre de la diversité, mort à 41 ans dans une forêt de Bretagne, il avait traversé la Polynésie et la Chine au point d’en laisser des livres majeurs.

Les « Immémoriaux » dédié « aux Maoris des temps oubliés » donne la parole aux Polynésiens ; « Stèles », un recueil de poésie « chinois » tant il est près d’une culture dont il avait appris la langue ; « Essai sur l’exotisme », livre posthume essai sur l’altérité, un éloge du Divers avant-gardiste, tel l’avait reconnu Édouard Glissant (« Introduction à une poétique du Divers », 1995), avant même l’urgence environnementale actuelle, lorsqu’il écrivait, en 1878 : « Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté. »

Un Divers avec D majuscule, défini ainsi, le 2 octobre 1918, puis publié dans son livre posthume Essai sur l’exotisme :

« Je conviens d’appeler « Divers » tout ce qui jusqu’à aujourd’hui fut appelé étranger, insolite, inattendu, surprenant, mystérieux, amoureux, surhumain, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre… »

Écouter un extrait de l’Essai sur l’exotisme via le Bâteau-atelier de Titouan Lamazou

Le centenaire de la mort de Victor Segalen sera commémoré à l’École des filles de Huelgoat, du 30 mai au 2 juin, sous le titre « Victor Segalen dans son dernier décor », avec deux académiciens, François Cheng et Erik Orsenna, en quatre journées d’hommage au médecin, sinologue, poète, mort le 21 mai 1919, à quelques pas de l’École.

Chaque année, depuis sept ans, lors du week-end de l’Ascension, l’association des amis de l’Ecole des filles organise dans l’espace d’art, l’Ecole des filles, des Rencontres Victor Segalen : « Cette démarche s’inscrit dans le projet culturel et éducatif de cette ancienne école communale de jeunes filles, construite en 1910, réhabilitée en espace d’art. »

Consulter le programme Segalen à l’Espace Andrée Chedid d’Issy-les-Moulineaux et les hommages à Huelgoat.

… dans les ténèbres de la langue (Sabah Zouein)

J’ai passé hier ma main 

sur la couleur du ciel, 

ou, comme si je n’étais jamais passée 

dans tous ces instants, 

comme si je m’effaçais 

tellement j’ai été.

 

Ma main n’a pas cueilli 

les fruits des jardins, 

je n’ai pas cueilli la pomme, 

ni les lettres qui étaient 

jetées sur ma route.

Quant à la pomme, elle n’est pas tombée, 

et l’encre est devenue plus noire. 

Combien ai-je écrit dans les ténèbres de la langue.

 

Sabah Zouein, C’est elle qui, ou bleue au cœur de la ville, Beyrouth, Dar Nelson, 2009.

Extrait de l’Anthologie des femmes poètes du monde arabe, par Maram Al-Masri, Le Temps des cerises, rééd. 2019

Prix roman FTV 2019, Ali Zamir, complètement dérangé

Le Prix Roman France Télévisions 2019 récompense Ali Zamir, pour son livre Dérangé que je suis (Le Tripode).

Dans la catégorie Essai, Valérie Zénatti a été récompensée pour Dans le faisceau des vivants (L’Olivier).

Dérangé que je suis l’a emporté au premier tour de scrutin avec neuf voix, comme le raconte Laurence Houot, pour Culturebox, témoignages de jurés lecteurs télespectateurs à l’appui. Des jurés visiblement émus par leur lecture…

Ali Zamir, a été l’invité du journal du soir de France Ô, à 18h, et de La Grande Librairie.

Une visite chez Zamir…

Visiter Ali Zamir en sa chacunière de Montpellier est une chance qu’on savoure comme les samboussas que sa dame nous a préparés. Car Zamir est hospitalier comme ses romans sont accueillants avec le lecteur.

Chez lui, en images, c’est sur Culturebox

C’est une histoire de dockers aux Comores, sur l’île d’Anjouan. Une course poursuite aux Îles de la lune, qui oppose un trio de trois caïds nommés Pirate, Pistolet et Pitié en concurrence à un docker surnommé « Dérangé », d’où le titre du troisième roman d’Ali Zamir, « Dérangé que je suis ». Un petit roman, petit comme une grosse nouvelle et c’est une bonne nouvelle tant le plaisir de lecture est grand.

Et comme on est en Afrique, les chariots des dockers sont baptisés de noms de sprinters américains. Ainsi poussés de gloire, ils vont plus vite.

Des mots à l’ancienne, qui vont vite…

Oui, le carburant de cette course poursuite de chariots de dockers est une écriture, un style à la Pagnol nous dit son éditeur, Le Tripode. Pagnol moins connu pour sa vitesse que pour une atmosphère. Ce qui est vrai : la lecture va très vite grâce à une langue française qui vous laisse coi, vous accoise, écrit Zamir qui aime les mots rares à l’ancienne mais évite tout néologisme (voir infra, comme on dit en littérature grise).

On traverse Mutsamudu comme un TGV, de la place Mzingajou jusqu’à la plage Foumboukouni dans la joie et la jactance d’un jeu fardé de mots vieux mais joyeux comme une friandise. Ça vous fait rire tel un cercueil ouvert, enivré par le récit de Dérangé opposé à ces tardigrades, dixit Zamir, c’est-à-dire ces pieds nickelés des docks du port international Ahmed-Abdallah-Abderemane qui semblent juste là pour faire briller Dérangé, personnage tendre et humble comme un gueux philosophe, à l’intelligence affûtée.

Ô lecteur oisif, ébahi par l’usage d’une langue française revigorée, revivifiée, ravigotée, requinquée, la lecture vous fera rire comme un peigne, rire comme un cercueil ouvert ou pleurer comme un veau, selon les mots de Zamir, tant son héros plutôt anti-héros déclenche une méchante hilarité enivrante avant d’être broyé de noir…

Quelle jactance que le lexique d’Ali Zamir dans Dérangé que je suis !

Le minuscule bureau d’Ali Zamir est peuplé de dictionnaires. Des vieux reliés comme un Robert en plusieurs volumes, des contemporains comme sa collection de Larousse spécialisés… Il assure ne pas forger de néologismes et préfère ostensiblement l’usage du mot ancien. Ses carnets en regorgent. C’est un collectionneur de mots à nul autre pareil.

Il y a puisé quelques pépites pour son écriture de Dérangé que je suis, dont certaines sont rêtives au correcteur automatique :

Chétive venelle

Jactance

Impéritie

Hâblerie excessive

Odeur thalassique

Elle me solaciait

Sa maman rébéqua

Afin de pouvoir accoiser

Ce pauvre petit enfant

Chablé

Gueuserie

C’est un parfait tartigrade 

Une fillette gourmandée

Quinaud

Réduit à quia

J’ai vu Pirate accoiser Pistolet d’un geste de la main

Avancer, se radiner, s’écarter avec accortise

Une femme adonisée

Chiromancienne

Blaser la curiosité

Blaser la soif

D’un ton moqueur comme pour m’angarier

Chacunière

Abuter

Et si elle concoctait un vénéfice à mon égard

(Vénéfice : empoisonnement par sorcellerie)

Peau ansérine

Chapechuter

Recevoir une giroflée à cinq feuillets

Se lever d’ahan

Banane fardée

Farder son jeu

Empyrée

Quinquets bien allumés

L’huis

Donner le dos

Amphitryonne

Délabirynther

Respiration singultueuse

Saisi de harassement jusqu’aux entrailles

Soudaine et cuisante cohibition (empêchement d’agir)

Tentatives de constupration 

Sinciput (≠ occiput)

L’obole d’un mot

LIENS :

Anguille sous roche, son premier roman adapté au théâtre : Papalagui, 6/01/19

La naissance étonnante d’Anguille sous roche et de son auteur : Papalagui, 16/08/16

Compte FB : Ali Zamir et ses lecteurs

Haïti littéraire, rendez-vous de la quinzaine

Parmi les rendez-vous de la quinzaine proposés dans l’incontournable agenda de l’ambassade de la République d’Haïti en France :

 

Du 15 au 18 mars à Paris, salon Livre Paris, avec Dany Laferrière… 

Dany Laferrière dévoilera sa playlist le 15 mars à 17h30 sur le stand de son éditeur Zulma (L76). Nehemy Pierre Dahomey, directeur de la nouvelle collection “Essais” (Zulma) devrait être présent. Maïde Maurice, auteur de “Nina, une enfance en Haïti” signera des dédicaces sur le stand du Pavillon des Outre-Mer. 

Le 17 mars à Paris, rencontre et lecture Mémoire d’Encrier avec Rodney St Eloi et Joséphine Bacon 

Fondée par l’écrivain Rodney Saint-Éloi en 2003 à Montréal, la maison d’édition publie des écrivains de renom et de nouvelles voix, issues de tous pays et de tous horizons. Une place spéciale est accordée aux paroles singulières. Avec Joséphine Bacon, poétesse innue et Rodney Saint-Eloi, poète, écrivain et éditeur. A 16h, musée du quai Branly, salon de lecture Jacques Kerchache. 

Le 16 mars à Paris, rencontre “Jacques Roumain, poète haïtien” avec Yves Chemla et Pierre Marc de Biasi, et projection du film “Les flâneries du voyant” (Canada, 72’) d’Aïda Maigre-Touchet sur Dominique Batraville.

Dans le cadre du Printemps des poètes et à l’occasion de la parution du livre “Jacques Roumain (Haïti, 1907-1944), OEuvres complètes” (CNRS éditions et ITEM, 2018), cette rencontre présente l’édition critique coordonnée par Léon François Hoffmann (1932-2018) et Yves Chemla. Considéré comme le premier grand écrivain haïtien contemporain, Jacques Roumain a été journaliste, homme politique, poète, nouvelliste, ethnologue, archéologue, diplomate, romancier. 

Le film sur D Batraville s’immisce chez le poète, critique d’art et acteur, dans sa chambre, prolongement de son esprit. 

A 17h et 18h45, musée du quai Branly, salon de lecture Jacques Kerchache, 37 quai Branly, 75007 Paris. 

Du 12 au 15 mars à Rennes, rencontre “La poésie qui vient” et atelier avec les poètes Jean d’Amérique et Joëlle Sambi 

Ecrivain et slameur, Jean d’Amérique est l’auteur de “Nul chemin dans la peau que saignante étreinte” (Cheyne, Prix de la Vocation Poésie2017) et de “Petite fleur du ghetto” (Atelier Jeudi Soir, Prix René Philoctète 2015). Rencontre le 12 mars à 20h, Université de Rennes 2, Le Tambour. 

Atelier d’écriture le 13 mars, Maison de la Poésie de Rennes. 

Le 14 mars à Paris, conférence de Carlo Celius “La création plastique d’Haïti au-delà de l’hégémonie des beaux-arts” 

Carlo Celius, historien et historien de l’art, part de la production artistique dans une région du monde où se confrontent, dès le XVIe siècle, les mondes africains, européens et amérindiens. De 17h à 19h, INHA Institut national d’histoire de l’art, 6 rue des Petits- Champs, 75002 Paris, entrée libre.

Le 15 mars à Figeac, concert de Melissa Laveaux 

La chanteuse et guitariste Mélissa Laveaux, canadienne d’origine haïtienne, revisite le patrimoine musical de la terre natale de ses parents. Les morceaux de Radio Siwèl, son nouvel album en créole, sont des chants populaires de résistance, des années où les Etats Unis ont occupé Haïti entre 1915 et 1934. A 20h30, l’Astrolabe, 2 bd Pasteur, 46100 Figeac. 

Le 15 mars à Paris, performance et débat autour de Jean-Claude Charles, avec Guileinne et Yslande Bossé, Jackson Thélémaque et Cécile Duvelle 

La performance “70 printemps pour un immortel, Jean-Claude Charles, écrivain sans légende (1949-2008)” célèbre l’oeuvre de ce poète, romancier, journaliste. Elle sera suivie d’un débat sur “Regard et musicalité dans l’oeuvre de Jean- Claude Charles”, organisé avec les éditions Mémoire d’encrier. A 20h, librairie l’Equipage, 61 rue de Bagnolet, 75020 Paris. 

Le 16 mars à Paris, vernissage de l’exposition de Hervé Télémaque “L’Inachevée conception” 

Né à Port-au-Prince en 1937, Hervé Télémaque vit et travaille à Paris depuis 1961. Proche du surréalisme abstrait à New York, des surréalistes à Paris ensuite, son oeuvre à la fois diverse et cohérente a bénéficié d’une rétrospective au Centre Pompidou en 2015. Cette exposition permet de voir l’immense tableau “A l’En- Guinée” de 10 m de long, sur la mort, le retour en Guinée. A partir de 16h, galerie Rabouan Moussion, 11 rue Pastourelle, 75003 Paris, jusqu’au 11 mai.

Appel à communications pour un colloque sur la littérature haïtienne, date limite le 15 mars 

L’Université Paris 8 organise ce colloque les 28 et 29 novembre 2019 afin de réfléchir sur la critique littéraire haïtienne et sur les projets esthétiques afin de la renouveler. C’est une invitation lancée aux critiques littéraires, aux universitaires, aux écrivains, aux éditeurs. Merci d’envoyer vos propositions en 4000 signes. 

Le 19 mars à Porte-les-Valence, concert de Leyla McCalla 

D’origine haïtienne, cette musicienne a grandi à New York puis s’est installée à la Nouvelle- Orléans. Elle chante et joue aussi bien du banjo que du violoncelle. Début 2019, elle a publié son 3ème album “The Capitalist blues” réalisé avec le collectif “Lakou Mizik” dans lequel elle explore le jazz et le folklore métisse de la Louisiane et d’Haïti. A 20h, Le Train Théâtre, billets de 18 à 22€. Autres dates : 21 mars à Courbevoie, 27 mars à Paris. 

Le 21 mars à Paris, leçon inaugurale de Yanick Lahens au Collège de France 

A l’occasion de la semaine de la langue française et de la Francophonie, Yanick Lahens, première titulaire de la chaire Mondes Francophones, donnera sa leçon inaugurale “Urgence(s) d’écrire, rêves d’habiter”. Cette leçon sera suivie de cours en avril, mai, juin et d’un colloque fin juin. A 18h, Collège de France, place Marcelin-Berthelot, 75005 Paris, retransmission en direct sur YouTube et sur le site du Collège de France. 

Le 23 mars à Paris, poésie Hommage à René Depestre et à Arthur Rimbaud, par Lovely Merone et le Cercle des poètes de la Sorbonne 

Au programme : des lectures de textes, des chansons, avec Ferdy Ajax, Luc Larbaletrier, Bi Diallo… Lovely Merone est romancière, journaliste, poétesse primée par l’Europoésie et l’Unicef 2018. A 17h30, espace culturel Mompezat, 16 rue Monsieur Le Prince, 75006 Paris 

Le 14 mars à Paris, vernissage de l’exposition de photographies de Vladjimir Legagneur 

En hommage au photo-journaliste Vladjimir Legagneur, disparu dans le cadre d’un reportage à Port-au- Prince, cette exposition a pour but de mettre en avant son travail à travers une vingtaine de clichés et de textes, les siens et de ceux qui l’ont accompagné. A 18h, Grands Voisins, Oratoire, 74 av Denfert- Rochereau, 75014 Paris, jusqu’au 14 avril. 

Jusqu’au 30 mars à Paris, exposition de Roland Dorcély, 1958-1960 

Cette exposition est consacrée aux années parisiennes du peintre et poète Roland Dorcély (1930-2017). A tout juste vingt ans, Dorcély a été invité à Paris par l’écrivain Michel Leiris, il évolue dans l’entourage de Léger, Picasso, André Masson… Les tableaux figurent des animaux, des paysages, tropicaux, des nus. Galerie Loeve&Co, 15 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris. 

À quel instant précis dit-on qu’une fleur fane ?


Poser cette question à cet endroit, prendre la peine de la formuler et de considérer cet instant particulier, lui être attentif, c’est envisager la fleur comme être vivant, lui faire une petite place dans un vaste monde. 

Distinguer ce moment et nommer sa mort, c’est habiter poétiquement le monde, fût-il moche ce monde, surtout à cet endroit, dans le métro gorgé de publicités, avec sa foule empressée. Une foule dont nous sommes chacun un élément à peine identifiable. Or, un jour, dans ce flux, un homme, une femme, s’est arrêté.e, est devenu photon, grain de lumière.

Cette question est d’une infinie poésie, car elle désigne un lieu malgré la futilité du moment. Cette question crée dans notre espace mental, dans notre imaginaire, une petite place. Elle veut nous dire, cette question, qu’il y a un endroit au monde, un endroit particulier, intime et invisible, là où gisent les détails. Cette question ne dit pas autre chose que « la mort d’une fleur est une manifestation qui mérite que l’on s’y arrête, qu’on lui soit attentif », c’est un événement, que toute mort d’une fleur est un événement.

Savoir le reconnaître ce moment c’est voir le monde autrement, jusque dans ses détails, au sens propre, essentiels. Car considérer le moment où se fane une fleur, en avoir le souci, c’est arrêter le temps, faire une pause dans le continuum de la fuite du temps. Cette question souligne et amplifie cette pause pour en faire un moment particulier, une épiphanie, la manifestation d’une réalité cachée. 

Cette question n’est pas une question, elle est un poème qu’aurait pu écrire Walt Whitman, auteur du recueil bien nommé Feuilles d’herbe, en 1855 :

Pour penser au temps, à la vie, à la mort,

Je m’esseule souvent dans les bois qui me connaissent bien,

Je vais flâner sur les rives tranquilles

où les grands joncs flexibles

Savent les moindres inflexions du vent qui passe.

 

Il n’est pas besoin d’être poète pour habiter poétiquement le monde, il suffit de s’arrêter un instant sur ses manifestations les plus anodines, les considérer et, en les nommant, les célébrer en quelques mots. 

Flâner là où se fane une fleur, là est la poésie.

 

 

 

 

Quand seuls les mots tiennent debout

En Syrie, l’image d’une école bombardée

Quel sens donner au mot [أمل] « amal » (espoir) sur un mur
quand seuls les mots tiennent debout ?

Nous avons besoin de mots nouveaux

في سوريا، صورة مدرسة قصفت

ما هو معنى الكلمة أمل

عندما تبقى الكلمات فقط ؟

نحن بحاجة إلى كلمات جديدة

En cheminant avec Glissant…

En cheminant avec Glissant, en ce jour anniversaire de sa mort, il y a huit ans, le 3 février 2011, je tombe, au hasard dans cette bibliothèque qu’il constitue de sa haute stature, sur ces quelques lignes, soulignées lors d’une lecture antérieure – c’eût pu être d’autres, mais ce sont celles-ci même, que j’imagine écrites pour moi :
« Aussi bien, plutôt que de vous déchirer entre ces impossibles (l’être aliéné, l’être libéré, l’être ceci l’être cela,) convoquez les paysages, mélangez-les, et si vous n’avez pas la possibilité des avions, des bateaux, ces pauvres moyens des riches et des pourvus, imaginez-les ces paysages, qui se fondent en de plusieurs nouveaux recommencés passages de terres et d’eaux. Ce train qui trace dans la banlieue de Lyon, poussez-le à un autre impossible mais bien plus ardent, la bousculade entre les hauts et les fonds de tant d’environs et de lointains.  »
« Édouard Glissant, Tout-Monde, roman, p. 274-275, Gallimard, 1993