Fémina 2009, dernières sélections

(attribution le 9 novembre)

Cinq romans français :

Personne de Gwenaëlle Aubry (Mercure de France)
Une année étrangère de Brigitte Giraud (Stock)
Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard)
L’énigme du retour de Dany Laferrière (Grasset)
Efina de Noëlle Revaz (Gallimard)

Cinq romans étrangers :

Le testament caché de Sebastian Barry (Joëlle Losfeld)
La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao de Junot Diaz (Plon)
Poupée volée d’Elena Ferrante (Gallimard)
La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano (Le Seuil)
Maurice à la poule de Matthias Zschokke (Zoé)

Cinq essais :

Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre de Pierre-Marc de Biasi (Grasset)
Langue morte de Jean-Michel Delacomptée (Gallimard)
Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut (Stock/Flammarion)
Histoire de chambres de Michèle Perrot (Seuil)
Alexandrie bazar d’Olivier Poivre d’Arvor (Mengès)

Traumatismes de l’histoire, mémoire et éducation

Joli programme au Collège international de philosophie aujourd’hui à 18h30 :  » devoir ou travail de mémoire, émergence des témoins et des victimes, identité nationale, identités minoritaires, reconnaissance des souffrances et réparations, « victimisme » et « repentance », luttes contre racisme, antisémitisme et discriminations, éducation à la citoyenneté, etc. »

C’est au menu de huit séminaires que nous propose Sophie Ernst salle J16, Université Paris 6-Pierre et Marie Curie, 4 place Jussieu, 75005 Paris (puis les 25 novembre, 16 décembre et poursuite au second semestre).

Ce séminaire est organisé dans le cadre de la convention avec l’INRP, Lyon (Institut national de recherche pédagogique) et avec le soutien de l’Université Paris 6-Pierre et Marie Curie.

Il est présenté ainsi sur le site du Collège international de philosophie :

« La mémoire des traumatismes de l’histoire (Shoah, colonisation, communisme réel, traites négrières…) occupe une place singulière dans les dispositifs éducatifs et civiques, comme si nous attendions de nos commémorations négatives qu’elles puissent refonder une morale fondamentale et supprimer les risques de perversion politique. Il s’agit d’examiner, dans ses contradictions et fragilités, cet ensemble composite tel qu’il s’est imposé dans le débat public et les pratiques sociales : devoir ou travail de mémoire, émergence des témoins et des victimes, identité nationale, identités minoritaires, reconnaissance des souffrances et réparations, « victimisme » et « repentance », luttes contre racisme, antisémitisme et discriminations, éducation à la citoyenneté, etc.
De quels enjeux de fond les questions mémorielles sont-elles l’effet et le symptôme ? L’appel à la mémoire est toujours traversé d’affects et s’efforce d’agir sur autrui, dans une tentative jamais certaine d’atteindre son but : qu’il émane du pouvoir politique ou de divers groupes sociaux, il se fait injonction, exhortation, revendication, intimidation, supplication, résolution… Il crée un nous, de périmètre incertain, qui englobe parfois l’universel, qui parfois fragmente, créant un « Nous et vous », « Nous et eux », et paradoxalement réveille la hantise du « Nous contre vous », « Nous sans eux ». Les mémoires blessées commandent des morales incertaines et régissent des identités fragiles – même si le ton péremptoire des controverses donne le change.Que devient notre capacité à imaginer l’avenir, quand la formule de l’idéal se rétracte sur une injonction négative, tournée vers le passé : « ne pas recommencer les fautes du passé » ? L’imaginaire fixé sur « ce qu’il aurait fallu faire » ou « ce qu’il aurait fallu éviter » peut-il faire face aux défis du présent ?
Quel univers moral et politique cherchons-nous à constituer, dans ce rapport au temps inédit ? Une approche philosophique attentive à la variété concrète des discours et des pratiques peut permettre d’éclairer ces configurations nouvelles. »

Prix du Premier roman, les sélections

(attribution le 5 novembre 2009)

Premier roman français 
:

François Beaune, Un homme louche (Verticales)

Jocelyn Bonnerave, Nouveaux Indiens (Seuil)

Béatrice Fontanel, L’homme barbelé (Grasset)

Marie Le Gall, La peine du menuisier (Phébus)

Estelle Nollet, On ne boit pas les rats kangourous (Albin Michel)



Premier roman étranger 
:

Chloé Aridjis, Le livre des nuages (Mercure de France)

Carol Ann Lee, La rafale des tambours (Quai Voltaire)

Selina Sen, Après la mousson (Sabine Wespieser)

Outrenoir

A l’occasion de la rétrospective Soulages au Centre Pompidou, citons sa référence à « l’outrenoir » :

« Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, « avant d’avoir vu le jour ».  Ces notions d’origine sont profondément enfouies en nous. Est-ce pour ces raisons que le noir nous atteint si puissamment ? […] J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre.

Un jour je peignais, […] les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre […]. Mon instrument n’etait plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. […] Pour ne pas les [les peintures] limiter à un phénomène optique j’ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir. »

Pierre Soulages, Le Noir. Dictionnaire des mots et expressions de couleur XXe-XXIe siècle Annie Mollard-Desfour, CNRS Éditions.

 

« Une balle dans les mots »

Saisissant de découvrir que la Bibliothèque nationale d’Australie comme ma bouquiniste du marché de la place des Fêtes détiennent tous deux un exemplaire du livre d’Alain Jouffroy, L’incurable retard des mots, publié en 1972 par Jean-Jacques Pauvert.

Saisissant mais pas étonnant… L’un de premiers recueils de poèmes de l’inventeur de la « Société secrète de l’écriture » portait ce titre, en 1966 : Aube à l’antipode. On peut y lire : « Écrire un poème, c’est se tirer une balle dans les mots. »

Monsieur le Président, je vous écris des îles Chagos

On ne pourra pas dire que Le Clézio ne se sert pas de son prix Nobel de littérature (2008) :

 » Monsieur le président, vous êtes un homme de paix et de justice, vous avez le pouvoir de changer le sort de ce peuple venu d’Afrique de l’Est au temps de l’esclavage. Vous avez le pouvoir d’autoriser ces gens et leurs enfants à revenir vivre sur le sol natal, à y travailler (sur la base militaire, pourquoi pas ?), à y honorer leurs défunts. Ce ne serait pas un acte de charité, mais de justice. Ecoutez, je vous prie, la voix de la grande dame des Chagos, Charleezia, qui chante sur un rythme de séga la douleur de l’exil et l’espoir du retour. Elle en dit plus long que tous les discours.  » ainsi s’adresse dans une lettre ouverte aujourd’hui un prix Nobel de littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio à un prix Nobel de la Paix, Barack Obama, à propos des Chagossiens condamnés à la retraite forcée, loin de leur archipel des Chagos, île principale Diego Garcia, base militaire américaine qui rayonne sur l’ensemble de la région.

Ananda Devi m’a anéanti

Un père à l’agonie mais lucide, méchant et misogyne, alité dans sa maison de Curepipe à l’île Maurice, est veillé par sa fille et sa petite-fille, deux adultes qui sont toute haine pour lui et lui pour elles. Le Sari vert d’Ananda Devi (éditions Gallimard) joue avec les nerfs du lecteur, car au-delà de son apparent manichéisme, l’écriture est subtile et violente, belle et incisive, elle plonge profondément dans les arcanes psychologiques des personnages.

Qualifier l’écriture d’Anandi Devi de « violente » est un euphémisme. Relire Moi l’interdite ou Eve de ses décombres : la violence est constitutive de ses personnages, exsudation morbide d’un mal-être existentiel.

Incipit :

 » Je ne suis pas l’apôtre du dire poli. Je ne souscris pas à l’hypocrisie de ces belles et vides formules dont notre époque est si friande. Je ne suis ni jeune, ni riche, ni faible, ni gentil, ni femme, ni blanc, ni noir, ni pauvre, ni affamé, ni obèse, ni beau, ni contrefait, ni minorité brimée, ni majorité insensible, ni politicien hâbleur, ni prophète apocalyptique, ni mère Teresa, ni Berlusconi — bref, ni le meilleur, ni le pire. « 

Dans Le Sari vert, « Docter-Dieu » est l’archétype du mal en huis clos, notable déchu qui cache les lourds secrets de sa longue vie, misanthrope véritable, à l’opposé de sa vocation de soignant.

Mais l’écriture d’Ananda Devi ne se limite pas à grossir par effet de loupe la violence intérieure. Elle réussit à prendre le lecteur dans le jeu d’une ambivalence très étroite. Ce lecteur hésite entre la répulsion pour ce mourant qui exprime sa pitoyable vision de l’humanité et un sentiment inverse, la compassion qu’il inspire comme victime de cette humanité, au fur et à musure de son long monologue intérieur, réminiscence d’une vie miteuse.

Lecture éprouvante et captivante à la fois, qui a nécessité de grandes ressources pour l’auteur, comme elle le raconte sur son site :

« Est-ce le fait d’avoir écrit un livre si dur que j’ai moi-même de la peine à le relire? J’ai la sensation d’avoir franchi des espaces sauvages. Restent sur mon corps des traces de griffures, les balafres de ce voyage dans l’esprit herissé de lames du Dokter-Dieu, tandis que je contemple, atterrée, cette épopée sanglante. J’ouvre mes mains sur des paumes constellées d’entailles. C’est moi qui ai fait cela? Ce livre m’anéantit. J’ai l’impression de ne plus pouvoir écrire autre chose, après cela. » 

Cultures Sud, tout net

Est-ce une bonne nouvelle ? Une revue qui passe de la version papier à la version Internet, telle Cultures Sud qui, à partir d’aujourd’hui se décline uniquement sur un portail  » dédié à l’actualité des littératures du Sud « . Signalons les chroniques quotidiennes et un dossier mensuel. Sur ce point, apprécions à sa juste valeur une première analyse de la rentrée littéraire version Sud par Sami Tchak :  » Pour la rentrée littéraire 2009, paradoxalement, alors que le volume total de publications a baissé, celui de ces auteurs-là a fait un bond : neuf au total, tous déjà confirmés, plus ou moins connus du grand public « . Ajoutons au menu un photographe à l’honneur et la très remarquable base de données d’un millier d’ouvrages.

Est-ce une bonne nouvelle la disparition d’une revue papier ? Tous les lecteurs disséminés dans  » un Sud mondialisé  » vont-ils trouver leur compte ? Internet, réseau mondial certes, donne-t-il accès à tous les lecteurs potentiels ? Les anciens lecteurs papier des différentes bibliothèques de Ségou, Windhoek et Port-au-Prince auront-ils plus de chance de lire sur écran ce qu’ils auraient pu lire sur papier ? La revue de Culturefrance a-t-elle été victime de coupes budgétaires ? Que signifie ce changement de profil dans la politique française de diffusion de la culture ?

Coïncidence : à l’heure où l’Elysée annonce une réforme des filières littéraires du lycée (16,6% de bacheliers seulement), le Quai d’Orsay passe au numérique…

Le roman  » Tuimata » traduit pour la première fois en français

 

Après « le » Karl Von den Steinen, Les Marquisiens et leur art, livre de référence sur les tatouages marquisiens, traduite en français et publié par les éditions le Motu, une autre traduction tardive vient enrichir le patrimoine et la mémoire polynésienne : le roman  » Tuimata » est lui aussi traduit pour la première fois en français, 65 ans après sa première édition en norvégien par son auteur Bjarne Kroepelien ! Tahitpresse (11/10/09) évoque la souscription de cet ouvrage publié par les éditions Haere Po.

 » Peu avant la fin de la Première Guerre mondiale, un jeune Norvégien de 28 ans, Bjarne Kroepelien, découvrait Tahiti… et Tuimata. Ce négociant en vin, qui deviendra plus tard un grand collectionneur des premiers imprimés tahitiens et des publications relatives à la Polynésie, relate ce voyage dans un roman largement autobiographique.

Ce récit d’un séjour à Tahiti – qui est aussi celui d’une rencontre, entre le jeune Norvégien et la Tahitienne Tuimata – date de la fin de la Guerre de 14-18 et a été publié en… 1944 en Norvège et en 1946 au Danemark. Il n’avait jamais été traduit en français. Il a été traduit par Joëlle Petersen à la demande de Johan Frederik Kropepelien, le fils de Bjarne, qui en a d’ailleurs écrit la préface et édité parles éditions Haere Po.

Au travers de l’histoire de la rencontre de Kroepelien avec quatre jeunes Tahitiennes, Tehina, Tuimata, Vahine et Ahuura, l’auteur y décrit sa nouvelle vie qui se partage (entre 1917 et 1920) entre une maison sur le lagon, à Taunoa (Papeete) et une autre sur les hauteurs de Papenoo. On y découvre, en trente chapitres, tout un pan de l’histoire de Tahiti, au début du XXème siècle. Avec des épisodes étonnants comme cette ascension du Mont Orohena, le plus haut sommet de Tahiti – sans doute gravi pour la première fois – et dont l’expédition Jay retrouvera la trace, dans les années 50, grâce à un message laissé dans une bouteille… Tour de l’île, cinéma Bambou, mais aussi la fameuse grippe espagnole dont mourra Tuimata… sont parmi les innombrables histoires que Kroepelien (1890-1966) a consigné en près de 300 pages.«