Un SILO de livres océaniens

Le SILO a ouvert à Hienghène, Province Nord de Nouvelle-Calédonie. Un silo est un réservoir à céréales. On dit mettre en silo par exemple. Ce Salon international du livre océanien a de quoi nous enchanter… et d’être un beau réservoir à livres, échanges, lectures… Coetzee, le prix Nobel notamment, avec les auteurs du Caillou, du Fenua et des Nouvelles-Galles du Sud.

Ce qu’en disent Les Nouvelles calédoniennes (Anne-Sophie Douet) :

Ils viennent de Maré, d’Australie, du Samoa ou de Tahiti. Couchent sur le papier romans, nouvelles ou poèmes fortement imprégnés d’insularité. (…)

C’est l’un des rares événements d’envergure internationale organisé en Brousse, qui plus est dans le Nord. Déwé Gorodey, vice-présidente du gouvernement chargée de la culture, l’a voulu ainsi. Les deux premières éditions du Silo (Salon international du livre océanien), en 2003 et 2005, ont trouvé leur public et créé du lien entre auteurs francophones du Pacifique et lecteurs. Cette année, seul le décor change. Exit Poindimié, bonjour Hienghène. L’essentiel du salon se déroulera dans la salle omnisport de la commune, tandis que le Centre culturel accueillera, lui, les animations en soirée (projections de films, contes, théâtre…).

Les auteurs présents sur le salon incarnent tous la littérature contemporaine océanienne, celle dont l’écrivain Anne Bihan dit qu’elle est « marquée par la question de la place de l’autre ». Solange Paillandi, responsable des animations à
la bibliothèque Bernheim, s’est chargée d’inviter les auteurs. Pour une pointure connue internationalement comme John Coetzee, prix Nobel de littérature 2003, elle a dû compter sur le carnet d’adresses d’une universitaire, Sonia Faessel. C’est par son truchement que l’auteur de Disgrâce a pu être contacté.

DisgrâceSolange Paillandi s’en réjouit, elle qui reste marquée par « l’ambiance, les mots lourds, chargés d’histoire » du Sud-africain. A la suite de John Coetzee, une trentaine d’auteurs investiront le salon. Parmi eux, plusieurs ne sont pas des nouveaux venus. Philippe Mc Laren par exemple. Depuis son dernier passage au Silo, l’auteur aborigène a publié, une traduction française d’Utopia, aux éditions calédoniennes Traversées.

 

C’est là un autre temps fort du salon. Permettre des rencontres entre auteurs et éditeurs d’horizons divers, qui débouchent, parfois, sur des collaborations. Anne Bihan, de tous les Silo depuis 2003, y a, elle, gagné une nouvelle amitié. Elle a gardé contact avec
la Tahitienne Chantal Spitz, rencontrée à Poindimié. D’autres, tels
Claudine Jacques ou Claude Maillaud, profitent du salon pour présenter leur dernier-né. « Le Silo, c’est un tremplin utile, reconnaît le second, auteur d’un Guide de la faune marine dangereuse d’Océanie tout juste sorti de l’imprimerie. Mais j’apprécie aussi les rencontres avec les collègues. J’attends particulièrement de rencontrer Shane Maloney, un auteur de polar australien », s’impatiente l’écrivain. Des auteurs enthousiastes, donc. Mais le public
? Anne Bihan se souvient d’une « belle surprise la première année. Les gens étaient là, ils feuilletaient les livres. On sentait une vraie attente. » Et pour conquérir de nouveaux curieux, le Silo 2007 a mis l’accent sur l’oralité, avec ce thème, « Haute voix ». Le 3 novembre, Paul Wamo, parrain du concours du slam organisé récemment, donnera de la voix dans les grottes de Lindéralique. Puis ce sera le tour du lauréat du concours, Laurent Ottogalli. Après eux, « tous ceux qui souhaitent prendre le micro et improviser un slam sont les bienvenus », indique Solange Paillandi. Dans le même esprit, des comédiens des compagnies Les Quidams et Les Enfants Migrateurs se lanceront dans des lectures de textes. Un autre moment d’oralité sera assuré par Hassane Kouyaté, conteur africain descendant d’une famille de griots.
En laissant, ainsi, une grande place « au slam, à la déclamation », les organisateurs entendent attirer un public plus jeune, pour mieux le sensibiliser ensuite à la chose écrite. « Même si l’on tient à nos littéraires purs », sourit Solange Paillandi.

Ricky Maynard, Artiste, Aborigène, Tasmanien

Ricky MAYNARD | Vansittart Island 

© Ricky Maynard. Licensed by VISCOPY, Australia 

Ricky Maynard se présente :  » Photographe aborigène de Tasmanie « . Et l’image qu’il donne de son pays, l’un des six états d’Australie, est saisissante. Fruit de vingt ans de travail, sa très belle exposition est présentée dans le cadre de Photoquai, à l’ambassade d’Australie, à Paris, jusqu’au 11 janvier 2008.

Pour donner un  » portrait d’un terre lointaine « , Ricky Maynard a joué sur la coexistence de portraits et de paysages. Les portraits viennent de sa pratique de photographe documentaire. Que se soit en prison ou à Melbourne. Les paysages de son travail incessant sur la mémoire.

La photographie de l’île Vansittart (en haut) est accompagnée du texte suivant :

« Jusqu’en 1910, des hommes sont venus creuser sur les îles Vansittart et Tin Kettle pour chercher des squelettes. Ici nous les avons déplacés là où personne ne les trouvera. Au milieu de la nuit mon peuple a enlevé les corps de nos grands-mères et les a emmenés sur d’autres îles, nous avons planté des trèfles sur la terre retournée afin que le dernier lieu de repos de ces filles qui glissaient autrefois sur les rochers à la recherche de phoques reste un secret à jamais. »

Nous avons rencontré Ricky Maynard devant cette photo justement. Nous lui avons confié notre étonnement devant la question des Aborigènes qui auraient disparu de Tasmanie, en raison des massacres coloniaux.

Est-ce un mythe ? Réponse de Ricky Maynard : 

 » C’est la raison d’être de ce projet. Nous savons qui nous sommes et d’où nous venons et comment nous avons continué à faire vivre notre culture.

C’est l’une des raisons de l’initiation de ce projet. C’est notre interprétation de notre histoire, une version de l’histoire qui n’a jamais été racontée auparavant.

Jusque là notre système éducatif avait toujours présenté une version floue de notre histoire.

Ce projet vise essentiellement à rectifier cette fausse interprétation de notre histoire. « 

Courrier international du 31 octobre avec en couverture une photo de Ricky Maynard, extrait d’une série sur les gens âgés du peuple Wik (Cap York, Queensland) : Returning to places that name us (Retour aux lieux qui nous définissent) / Arthur, 2000. 

Keith Munro, Conservateur des programmes pour les peuples aborigènes et les insulaires du détroit de Torres, Musée d’Art contemporain (Sydney) :

 » Ricky Maynard considère la photographie de paysage comme un processus de redécouverte, une  » réévaluation d’où on se trouve (…) une façon d’aborder les questions d’identité, de lieu et de nation. (…) Il est bien décidé à ne pas présenter le peuple aborigène comme une victime. Il préfère mettre en question les préjugés de beaucoup d’Australiens non-aborigènes et questionner les idées reçues sur les événements historiques et les histoires partagées. Il aborde des éléments d’amnésie historique. « 

« L’île est cryptée, tatouée des motifs de l’univers » (Glissant, La Terre magnétique)

En révolte contre l’oubli, en révolte pour la mémoire, Edouard Glissant continue son travail poétique de tisser les imaginaires des peuples les uns aux autres. Dernière pierre à l’édifice de cet inlassable arpenteur des imaginaires : son dernier livre, La terre magnétique, Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques. Il est publié aux éditions du Seuil, dans la collection qu’il dirige lui-même, Peuples de l’eau, illustré par les dessins de son épouse Sylvie Séma (en librairie le 31 octobre 2007).

 » Les Peuples de l’eau parce qu’on ne peut les rejoindre que par la mer ou des rivières et je crois que la chose fondamentale de notre univers… c’est d’être un écrivain, un poète qui raboute son imaginaire à l’imaginaire de chacun de ces peuples.  » (Entretien avec Laure Adler sur TV5, le 14 février 2005, que le site Potomitan vient de transcrire).

Rabouter c’est  » réunir bout à bout « , mot qui convient parfaitement pour décrire l’arc entier du projet de La Boudeuse, trois-mâts dirigé par l’aventurier et explorateur Patrice Franceschi, initiateur d’une campagne d’expéditions autour du monde, à la découverte de huit « peuples de l’eau ». Après un périple de 1 063 jours autour du monde, il fait une halte à Paris. On le visite en s’inscrivant sur le site de la Boudeuse à partir de fin octobre, ou dès maintenant en allant sur place.

La terre magnétique est le troisième après celui de Gérard Chaliand, Aux confins de l’Eldorado, La Boudeuse en Amazonie et celui de Jean-Marie G. Le Clézio, Raga. Approche du continent invisible, tous deux publiés en 2006. En tout, douze titres sont prévus.

Extrait, p. 68-69 : 

 » Les personnages, ou les glyphes, ou les traces gravées des Rongo Rongo ne sont pas seulement énigmatiques, ils entretiennent avec d’autres formes de représentation dans le monde une adhésion secrète. Une de ces figures des Rongo Rongo, ces pales de bois gravées dont on ne sait si elles résument une écriture ou si elles recueillent un exemplaire d’esthétique, se retrouve sous des allures plus humanoïdes dans les pétroglyphes de Toro Muerto, aux environs d’Arequipa, au Pérou, la même forme qui se profile dans les créations emblématiques des pays dogon, et s’est stylisée sur les couvertures des éditions Présence africaine, la même qui s’éparpille et se rassemble dans les figurations de la diaspora africaine, en Haïti par exemple, dans les vévés tracés à la farine devant les temples et les autels vodous, la même encore qui paraît de temps en temps dans le scripturaire maya ou aztèque. Que veut cette forme ? Est-ce là un de ces universaux dont les catégories ont été inventées pour nous faire accepter les dissemblances dans le même, les différences dans le semblable ? Une femme qui prie, un homme qui lamente, un enfant qui s’étonne, les bras levés. (…)

Le monde était déjà là, dans Rapa Nui, par la grâce et le sacré de ces formes. Aujourd’hui, les mondes connus roulent avec la plus grande tranquilité, par la Relation et par le mélange, à travers la terre magnétique.  »

Le lilliputien et l’extravagante

Teahupoo, la vague mythique de Tahiti, livre de photos de Tim McKenna (texte de Guillaume Dufau) est traduit en 7 langues, vendu à 30 000 exemplaires, ce qui en fait un record pour un livre édité outre-mer (Au vent des îles).

Teahupoo est à la fois un petit village de pêcheurs, et  » la plus effrayante et la plus belle des déferlantes jamais domptées par un homme, l’Hawaiien Laird Hamilton, écrit l’éditeur. La vague de Teahupoo devient alors la plus crainte et la plus respectée par les surfers du monde entier. Inconnue du grand public il y a encore dix ans, c’est aujourd’hui une superstar, héroïne d’une vingtaine de films et de plus de 200 couvertures de magazines dans le monde.  »

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Parmi les 7 langues de traduction, l’italien. Comme le montre les deux clichés ci-dessus, pris à Milan, en juin dernier, la librairie Rizzoli (groupe auquel appartient Flammarion) a invité le photographe Tim McKenna. Un succès tel que deux conférences ont été nécessaires pour que tous en aient pour leurs yeux et pour leurs oreilles. Nul doute que ce livre en fait beaucoup pour le tourisme et le mythe insulaire. Lilliput est au coeur des éléments déchaînés. Une violence surpassée, une esthétique du beau geste.

Parmi les 7 langues de traduction… le hongrois.

On peut les comprendre les Hongrois : pour ce pays sans littoral marin, le rêve du grand surf est enfin accessible.

Haka de Samoa / haka de Tonga, y’a pas photo !

Dans un billet daté du 10 septembre, Papalagui rapportait sans commentaire la version classique du haka de Samoa:

Le Manu Samoa ia manu le fai o le faiva

Ua ou sai nei ma le mea atoa

O lou malosi ua atoatoa

La e faatafa ma e soso ese

Guerriers de Samoa que votre mission réussisse

je suis prêt, complètement préparé

ma force est à son comble !

Poussez-vous, écartez-vous !

Or, Benoît Hopquin nous apprend dans Le Monde daté du 18 septembre que cette version du haka samoan a été sérieusement revue à la hausse guerrière ce dimanche 16 à Montpellier lors du derby du Pacifique, Tonga contre Samoa.

Ce Siva Tau très guerrier donnait ceci, selon Hopquin :

Allons à la guerre

Bats-toi, bats-toi à fond.

Voici mon cœur

Voici mon âme

Je suis un guerrier.

En face, Tonga a opposé son Sipi Tau. Il y est question, précise Hopquin, d’« Aigles des mers morts de faim », de « destructeurs d’âme », de « cœurs féroces croqués », dans la plus belle tradition anthropophage, souligne Hopquin. « J’ai perdu mon humanité ».

Bigre ! Ce Sipi Tau rend l’homme capable de « boire l’océan et dévorer le feu ». Résultat : Tonga bat Samoa de 4 points (19-15). « Ma volonté sera exaucée dans la mort ou la victoire », assure le Sipi Tau

L’honneur est sauf. La vie aussi. 

Hienghène, oral austral et littéraire

 

Du 30 octobre au 4 novembre prochains, à l’orée de l’été austral, on ne parlera pas seulement des prix littéraires. Le 3e Salon International du Livre Océanien (SILO 2007, http://www.silo2007.com/) sera l’occasion, l’une des rares dans la région de créer un immense événement festif, intellectuel et populaire autour du livre.

La bibliothèque Bernheim de Nouméa l’organise pour le compte du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie autour du thème « Paroles ». Les organisteurs entendent mettre l’accent sur les performances, contes, slam. 

Il est quelquefois difficile de faire exister à terre le Pacifique Sud. Sa dimension archipélique n’est pas toujours perçue comme une chance. Et pourtant, la gravité de cette terre de la Province Nord était toute indiquée pour installer pendant quelques jours une manifestation littéraire à dimension océanienne.

Hienghène est le lieu d’un Centre culturel fondateur de la politique culturelle du pays, au prise avec la naissance de l’histoire moderne du Caillou en 1853, comme de son histoire tragique contemporaine. La mémoire locale garde le souvenir vivace du massacre de dix militants indépendantistes en 1984. Jean-Marie Tjibaou est né à Tiendanite, tribu distante de 17 km du centre communal de Hienghène. Signe de son passé meurtri, le nom même de « Hienghène » signifie dans la langue fwaî (l’une des langues kanak parlées dans cette aire coutumièe Hoot Ma Whaap) : « pleurer en marchant ».

Parmi les écrivains invités, outre les Calédoniens (Kurtovitch, Ohlen, Berger, Gope, Jacques, Barbançon), signalons un plateau de choix autour de John Maxwell Coetzee, le prix Nobel sud-africain, Albert Wendt, d’origine samoane, Marcel Meltherorong, du Vanuatu, Dany Laferrière, du Québec, les Polynésiens Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Flora Devatine, Chantal Spitz, et plusieurs écrivains australiens, été austral oblige.

 

 

Haka de bon aloi, littérature de Samoa

Le haka devient tendance. A Paris, pendant la coupe de monde de rugby, on peut suivre des stages. C’est un exotisme bon teint. On se ferait presque tatoué. A moins que la littérature prenne le relais comme nous le souffle les éditions tahitiennes Au Vent des îles, avec la saga d’Albert Wendt, écrivain d’origine samoane, Le Baiser de la mangue.

Pour ceux qui ont pu voir le match de rugby, à Paris, entre les Samoa et l’Afrique du Sud, sûr qu’ils en garderont souvenir bien ancré. Du haka d’ouverture au dernier essai springbok, l’empoignade était de qualité, entre deux équipes dont le point commun n’est pas que le rugby, puisque à l’origine il y a le… protestantisme.

Pour l’heure, on gardera le souvenir de Samoans au maillot bleu qui n’ont pas fait démentir leur haka, même s’ils ont dû s’incliner assez logiquement contre plus forts qu’eux.

Les paroles du haka samoan, le Siva Tau, ont cependant donné le ton :

Le Manu Samoa ia manu le fai o le faiva

Ua ou sai nei ma le mea atoa

O lou malosi ua atoatoa

La e faatafa ma e soso ese

Guerriers de Samoa que votre mission réussisse

je suis prêt, complètement préparé

ma force est à son comble !

Poussez-vous, écartez-vous !

[voir le Siva Tau très guerrier, billet Papalagui du 18 septembre 2007] 

Dans son roman, Le baiser de la mangue, l’écrivain d’origine samoane Albert Wendt, cite plusieurs dizaines de proverbes de son île. On pourrait en choisir un pour illustrer l’état d’esprit de ces sportifs « guerriers » : « Tautua pei o Ta’ape », c’est-à-dire : « Servir les gens comme l’a fait Ta’ape », pour signifier « d’une manière généreuse, sans compter » (p.354).

Le baiser de la mangue La saga d’Albert Wendt (The Mango’s Kiss, 2003) a été traduite en français en 2006 par Jean-Pierre Durix pour les éditions Au Vent des îles dans la collection « Littératures du Pacifique ». Le traducteur – par ailleurs auteur d’un article très éclairant sur Derek Walcott dans l’Universalis des littératures – présente ainsi l’auteur : « Albert Wendt est l’intellectuel le plus représentatif non seulement de son pays natal, le Samoa occidental, mais de toute la région du Pacifique ».

Le Baiser de la mangue est un roman historique, dont l’histoire évolue tout au long de ses 800 pages sur cinquante années, à partir de la fin du XIXe siècle. Le lecteur prend appui sur ce livre emblématique pour comprendre le travail des missionnaires venus entreprendre la conquête des âmes, alors que l’archipel passe de la domination allemande à l’hégémonie néo-zélandaise. Un roman traversé par la figure de la double culture, Peleiupu Mautu, la fille du pasteur…

Extrait du Baiser de la mangue, p. 340 :

 » Le concept de temps avant le présent et de temps en avance sur le présent, d’un temps qui progressait de manière unidimentionnelle, était papalagi, dit-il. Pour eux, le temps était partout, il sous-tendait l’Unité-qui-est-Tout ; si l’on changeait un élément, on modifiait le tout ; tout, y compris nos morts, se trouvait dans le présent toujours mobile, existait maintenant. Ils savaient déjà qu’elle était la société, la vie idéales ; le but consistait à maintenir et à équilibrer cette unité que les ancêtres avaient créée. Le « progrès » papalagi reposait sur la conviction que tout s’améliorait à mesure que l’on avançait.  »

Cette « Unité-qui-est-Tout » rappelle étrangement un autre cycle… celui d’un autre haka, le haka maori des All Blacks, dont les paroles sont enseignées actuellement au Musée du Quai-Branly : Ka Mate ! Ka Mate ! Ka Ora ! Ka Ora ! (C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie !) 

Bonne nouvelle kabylo-kanak de Nouméa

Ce petit livre est une curiosité de 40 pages. Une (bonne) nouvelle éditée par Madrépores à Nouméa. Fallait-il donc oser publier une nouvelle et une seule, pas un recueil de plusieurs, non ! une seule ! Parmi 26 manuscrits originaux soumis à un jury lors du Salon du livre océanien en 2005, Le Poids des rêves a gagné le prix Michel Lagneau. Auteur inconnu, éditeur inconnu, prix inconnu… et pourtant ces quelques pages valent le détour…

Samir Bouhadjadj nous raconte les aventures d’un Elephant Man de la brousse calédonienne, moqué à Bourail pour son énorme tarin,  » une ignoble igname « . Cela ressemble à un exercice pour atelier d’écriture, exercice réussi :  » raconter un défaut physique en 40 pages « .

On y retrouve la Calédonie sans les clichés et un certain plaisir de lire quelque chose de frais, loin de certaines proses locales compassées… des annotations sur la culture et les lignages généalogiques, loin des traités ampoulés. On s’attache à cet anti-héros  » au sang mêlé kabylo-kanak « , à la dérive à cause de son difforme naseau, en quête d’une issue. On y fait des rencontres étonnantes comme ce Julien Trapatoni, sicilien noir ! à l’ascendance mondialisée nippo-aborigène ! Et même si la chute n’a rien d’extraordinaire dans son happy-end un peu convenu… on attend la suite, on nous promet un roman… Tout cela est très encourageant…

Extrait p. 26 :

 » Poussé par ma curiosité et toujours aussi sauvage, je décidai d’aller me perdre seul dans les odeurs du quartier chinois, de marcher jusqu’aux terminus des lignes de bus et d’user ma soif de béton jusqu’à l’épuisement. C’est ce que je fis, dès ma première année d’internat, depuis le Ouen-Toro jusqu’à la Vallée-du-Tir, de Ouémo à Nouville, j’ai usé chaque pavé de Nouméa, j’ai léché du regard chaque vitrine (…) mais voilà, j’étais toujours l’objet du recul des gens. Elephant man ne s’est pas transformé en jolie biche au contact de la ville. Les regards étaient moins bien collants, mais la gêne existait toujours. Je décidais d’en prendre mon parti, désormais, j’allais composé avec, et même en jouer. « 

Hiro’a, nouvelle revue culturelle polynésienne, mensuelle et gratuite

Hiro’a autrement dit « identité » est le nom du nouveau mensuel culturel polynésien, sous tutelle du ministère de la culture et de l’artisanat polynésien. Dans ce premier numéro de septembre 2007, on y apprend des choses assez effrayantes…

Exemple, si l’on en croit l’agence Tahiti presse, sur les 68 sites classés au titre du patrimoine, 29 auraient été détruits. Pourtant l’archipel n’est pas en état de guerre… Non la responsable, selon Hiro’a, serait l’ignorance des propriétaires. Nombre de ces sites classés détruits seraient privés, ceci expliquant cela. Mais dans ce cas, à quoi bon les avoir classés ? [Les Journées européennes du patrimoine sont les 15 et 16 septembre].

Plus encourageant, un accord « Fenua-Caillou » entre la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, autrement dit une convention  » pour l’échange d’information et d’expériences « , et un projet de biblio-bus pour Morea…

Rédaction de Hiro’a : Vaiana Giraud et Mahé Mas.

Le Roi absent de Moetai Brotherson, roman inachevé de l’oraliture polynésienne

Le roi absent de Moetai Brotherson est édité par Au vent des îles (Tahiti). Il est diffusé depuis juin en Polynésie. Il sort ces jours-ci à Paris… et participera donc à la rentrée littéraire au côté de quelque 700 romans… Malgré son épaisseur (500 pages), il semble comme inachevé.

Le mot de l’éditeur : 

 » Roman du quotidien polynésien plein d’ironie, de fureur, de douleur, de tristesse et de quelques joies aussi… L’histoire d’une vie extraordinaire, celle de Moanam — de Nuku Hiva (Marquises) à Papeete en passant par Huahine et Paris — qui passe du choc culturel à la réussite sociale et, de là, au pire des déclassements. Médusé le lecteur suit le personnage — un muet surdoué d’une vallée marquisienne — le long d’un récit tissé de drames : de la mort de la mère à l’accident mythique du père et au meurtre de la fiancée. Ces 500 pages très romanesques décrivent le quotidien avec trivialité mais aussi avec onirisme —rêves ou cauchemars, faille peuplée de messages mystérieux venus d’un autre temps, de chamans et d’une malédiction vieille de plusieurs générations lancée à travers le temps et les continents…
Moetai Brotherson se définit comme conteur. Il aime inscrire les histoires dans l’Histoire, et tresser les fils du réel à ceux des légendes. Enfant de Huahine (archipel des îles Sous-le-Vent), il écrit depuis l’âge de quatorze ans.
Passionné par son pays et sa culture, il part pourtant s’installer et travailler à New York. Là, il vivra directement les événements du 11 septembre 2001 qui le feront revenir au fenua [pays]. Paradoxalement, il écrit par amour de l’oralité, considérant que le livre n’est que la partition d’une mélodie que chaque lecteur est libre d’interpréter. »

 

Un extrait (p.95) :

Ce matin ma mère me tend des feuilles, un encrier et une plume. Mon tour est venu. Je connais bien les signes maintenant et comme pour elle, les oiseaux du large son mes yeux au-delà de moi. Au soir de mon récit j’ai vu mourir ma grand-mère et ma mère. L’ancienne eut la force de s’arracher elle-même les yeux vant sa mort, la précipitant du même coup. Ma mère n’eut pas ce courage et il m’incomba la lourde tâche de le faire. Qu’en sera-t-il pour moi ? Je ne sais pas.

Un extrait (p.301) :

Je me suis lancé dans la construction d’un marae. Les souvenirs d’Henri et John, les rires, les discussions, tout ça me donnait de l’energie. Ici, la technique était différente : je construisais un marae de montagne. Mes souvenirs du marae Ofata, sur les auteurs de Maeva étaient troubles. Mais ici, personne ne m’en voudrait si telle pierre levée n’était pas à la bonne place. Après tout, il s’agissait plus de disposer d’un autel, sur lequel je pourrais faire des sacrifices pour remercier les dieux de m’avoir guidé jusqu’ici. 

La critique : 

La lecture du roman de Moetai Brotherson est à la fois éprouvante et enrichissante.

Eprouvante, car le lecteur souffre à lire ces 500 pages. C’est trop ! Raconter la vie de Vaki, surdoué des échecs, étudiant d’une grande école de l’aéronautique, aussi à l’aise avec les chiffres qu’il est trourmenté devant la gente féminine, est une noble ambition. Mais sa vie chaotique devient narration tourmentée. Formules creuses, fades ou naïves, accompagnent une intrigue échevelée.

Ce roman est à deux voix. Celle du narrateur dans la vie réelle. Le roi absent est-il une forme d’autobiographie d’un auteur que l’on ne connait pas, directeur des Télécommunications dans son pays, la Polynésie ? La seconde voix est celle d’une petite voix intérieure, celle d’une femme écoutée quand Vaki est dans un état second, conte provoqué par l’absorbtion de champignons hallucinogènes…

Mais le procédé est systématique : il lui faut absorber ces champignons, quelquefois d’autres substances et le récit onirique survient. Roman du double donc, entre réalité et délire. Cette seconde voix pourrait nous enchanter. Hélas, on se perd dans la quête de ce roi absent… Le recours au glossaire en fin de volume, l’abondance de détails au détriment des épreuves sensées traverser la vie du héros, l’abondance de personnages sans lien apparent ou clairement identifié, autant d’épreuves… pour le lecteur.

Malgré ces réserves de fond et de forme, la lecture est enrichissante. Jolie contradiction ? Sans doute l’absence même de roman polynésien sur la scène éditoriale internationale (et ce n’est pas faire injure aux quelques tentatives contemporaines que de le constater) rend nécessaire ce type de roman. Après tout, il est bon de ne pas laisser aux seuls Gauguin ou Loti une certaine façon d’enchanter les  » mers du sud « .

L’écriture de Moetai Brotherson réussit néanmoins à maintenir un suspense sur la vie chaotique de cet enfant des Marquises. Après tout, Vaki est aussi le révélateur de la société qui l’entoure, soucieuse de héros qui réussissent à l’école et dans leur vie professionnelle. Une société qui abandonne aussi vite les héros qu’elle a créés quand ils ne marchent pas dans le droit chemin.  

Prolongements théoriques :

Dans la forme encore… L’écriture de Brotherson nous fait penser à l’oraliture créole, où l’oral vient s’imposer comme contre-culture dans le système littéraire, que ce soit sous forme enrichie en apparents régionalismes désuets chez Confiant (désuetude très moderne en réalité) ou sous la forme d’un récit total chez Chamoiseau (lire Biblique des derniers gestes) ou encore sous l’emprise de la spirale de la parole centrifuge de Frankétienne. Mais chez Moetai Brotherson l’oral et l’écrit semblent cohabiter douloureusement… Son roman Le roi absent devrait permettre d’alimenter les études sur l’oralité dans le monde littéraire…

Le contexte éditorial :

Au Vent des îles est un éditeur au catalogue impressionnant. Sa politique de traduction des auteurs anglophones du Pacifique l’a fait participer en 2006 aux Belles étrangères consacrées à la Nouvelle-Zélande. C’est l’éditeur français de l’écrivain kiwi d’origine samoane Albert Wendt, Le Baiser de la mangue (traduction Jean-Pierre Durix). Le baiser de la mangue