L’ENS veut « rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie »

Pendant la semaine de la francophonie, du 15 au 21 mars, l’École normale supérieure (Paris) s’ouvre à la francophonie, à la francophonie-monde devrait-on écrire, tant la manifestation intitulée sobrement « Semaine de la francophonie », entend se placer dans un « un décentrement salutaire ».
La semaine de cette école d’enseignement supérieure parmi les plus prestigieuses de France prend la posture de « combattre le discrédit majeur dont souffre la francophonie en France », écrivent les membres du bureau de l’association Francophonie-ENS, dont le président est Tristan Leperlier.
« Par son ampleur,  il s’agira sans conteste de la plus grande manifestation de ce type à l’ENS depuis longtemps, et  la plus importante de l’année dans un établissement universitaire parisien. », soulignent ses membres.
Parmi les invités, relevons les noms de Dany Laferrière (le 15 à 19h15), Ana Moï (le 16 à 18h), Kossi Efoui (le 17 à 18h), Michel Le Bris (le 18 à 14h30), Mike Ibrahim (en concert le 18), Hubert Freddy Ndong Beng (le 19 à 19h30), Souleymane Bachir Diagne (le 20 à 17h), Salim Bachi (le 20 à 19h30), Pierre Bergounioux (le 21 à 18h).
À rebours des critiques d’élitisme qui lui sont adressées (lire l’essai de Pierre Veltz, Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation, Paris, Seuil, 2007), l’ENS affiche son ambitieuse intention de… critique de la francophonie.
« Nous voulons rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie : un francophone est pour nous quelqu’un « capable de s’exprimer en français », et non simplement un ancien colonisé à qui le Français moyen concède avec plus ou moins de condescendance l’usage d’un bien qui appartiendrait au seul « centre » hexagonal. Le français est une langue mondiale. Avant que d’être français, Proust est un écrivain francophone, et nous espérons que notre public, acceptant ce décentrement salutaire, ne considèrera plus dégradant de se dire tel, à égalité avec 200 milions de personnes dans le monde.

Mais ce sont également les préjugés entourant la francophonie qu’il convient d’attaquer. Les cinq tables rondes interdisciplinaires que nous organisons (linguistique,  littérature,  histoire,  sociologie, géopolitique, philosophie, sciences politiques…) tentent de montrer  la  complexité irréductible de la francophonie. Les détracteurs voisineront avec les promoteurs de la francophonie, afin que chacun prenne conscience qu’elle ne sera que ce que notre génération en fera.

Venez réveiller le francophone en vous. »

Clou de la semaine : le 20 à 20h30 est prévu un match d’improvisation entre l’équipe universitaire royale de Belgique contre les Nimprotequois (Ulm, Sciences-po, Médecine) Réservation obligatoire sur http://www.nimprotequoi.com. Entrée 4 euros.

Sur la Semaine de la francophonie à l’ENS, consulter le Dossier de presse.

Comprendre Haïti en version numérique et gratuite

C’est un livre qui tombe bien : Comprendre Haïti, Essai sur l’État, la nation, la culture. Signé Laënnec Hurbon, il a été publié à Paris par les éditions Karthala en… 1987, mais dont la seconde naissance est datée du 1er mars 2010 à Chicoutimi (Québec).

C’est un livre qui tombe bien, non seulement parce qu’il donne des clés de compréhension à l’heure où la reconstruction du pays est d’actualité mais aussi parce qu’il est disponible depuis ce 1er mars en version numérique, intégrale et gratuite en cliquant ici .

Cet Hurbon n’est pas un Huron : en se connectant à la bibliothèque virtuelle réunie par le sociologue Jean-Marie Tremblay, on découvrira Hurbon parmi 4 112 titres des Classiques des sciences sociales.

On lira donc tout à la fois l’essai de l’anthropologue haitien spécialiste des religions et le catalogue de la bibliothèque virtuelle dont le département « sociétés créoles » est très fourni.

Songeons à l’intéret d’un essai publié au lendemain de la fuite de Baby Doc et de ce qui s’ensuivit, l’éradication des tontons macoutes, autrement dit leur déchouquage, et ce que cela signifie dans sa dimension religieuse, en particulier vodouïsante :

Extrait p. 138 :

« Mais on hésite devant le vodou, car il donne lieu aux attitudes les plus contradictoires : il est appréhendé comme la base, l’allié par excellence de la dictature duvaliériste : plus d’une cinquantaine de prêtres-vodou (ougan et manbo) ont subi le sort du déchouquage réservé aux tonton-macoutes ; des dizaines de personnes déclarées loups-garous ou sorciers ont été
lapidées et tuées en pleine rue. Le même vodou auquel recourait la dictature réapparaît à la source des réactions populaires, au matin du 7 février. C’est qu’il doit représenter pour la société haïtienne la question du Sphynx : Dis-moi ce que tu penses du vodou et je te dirai qui tu es.
Cerner le rôle du vodou dans le contexte du changement politique actuel, caractérisé par la volonté populaire d’instaurer la démocratie dans le pays, c’est éclairer en même temps les rapports du vodou avec le macoutisme, puis avec la sorcellerie. C’est précisément ce double problème qui se trouve enveloppé d’un certain nombre de préjugés, de schémas préétablis dont on peu repérer les traces à travers l’histoire du vodou, ou plus exactement à travers les différentes positions occupées par le vodou dans l’évolution politique du pays. »

Ne le citons pas plus. Quoique l’épigraphe choisie par Laënnec Hurbon place son travail à l’aune des Affres d’un défi, ouvrage célèbre de Frankétienne. Mais je vous laisse le découvrir, puisqu’il suffit de cliquer pour que s’ouvre cette caverne de forte sapience.

Parmi la section contemporaine de la Bibliothèque virtuelle, les sociétés créoles constituent l’un des sept sous-ensembles. Cette collection est dirigée par Jean Benoist, spécialiste d’anthropologie médicale. On consultera donc son livre publié par Ibis rouge, L’Inde dans les arts de la Guadeloupe et de la Martinique aussi bien que le Code noir de 1680… Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, écrit par Michel Leiris en 1955, que le titre du célèbre intellectuel haïtien Jean Price-Mars, Ainsi Parla l’Oncle, publié en 1928.

« À l’heure où les interpénétrations culturelles nées des migrations internationales et de la mondialisation sont souvent désignées comme une « créolisation » de nos sociétés, il est instructif de mieux connaître les sociétés créoles elles-mêmes. », telle est l’humble profession de foi de nos archivistes du savoir.

Quel travail que ce Google québécois des cultures créoles ! Sans pillage mais avec autorisation des auteurs et éditeurs. Admirable.

Île en île, version Littré vidéo

L’ami américain Thomas C. Spear met en ligne des vidéos d’auteurs des îles francophones, depuis fin octobre 2009.
Vos influences ? Votre quartier ? Votre enfance ? Votre œuvre ? L’insularité ? En cinq questions se dressent des portraits de personnalité réalisés sur le ton de l’intime par le créateur du site Île en île.
Ce work in progress a pour premiers témoins Monique Agénor, Marie-Célie Agnant, Odette Roy Fombrun, Daniel Honoré, Yusuf Kadel, Dany Laferrière, Frédéric Ohlen, Shenaz Patel.
La série d’entretiens a débuté à Port-au-Prince en janvier 2009 et s’est poursuivie à New York, à Montréal, à Paris, à la Réunion, à l’île Maurice et en Nouvelle-Calédonie. Réalisés avec l’assistance à la caméra, de Giscard Bouchotte, Véronique Deveau, Anjanita Mahadoo, Colin Morvan et Kendy Vérilus. Prochaine étape : à nouveau Haïti lors d’Étonnants voyageurs.
A voir sur le site Ileenile sur Dailymotion.

Le grand lettré confirme son statut de grand Littré de l’archipel francophone.

Le Clézio en Italiques

Un an après le Prix Nobel de littérature à Jean-Marie G. Le Clézio, à signaler le hors-série de la revue mauricienne Italiques, dirigée par Issa Asgarally, composé d’une vingtaine de contributions.

Un très beau numéro, émouvant et utile, avec la publication du Discours de Stockholm, que l’Académie a autorisé l’auteur a publié. A lire pour le plaisir, à retrouver dans quelques rares points de vente à Paris, ou à la librairie Folies d’encre, de Montreuil. Tirage 3 000 exemplaires.

Vraiment, les murs tombent ?

Identité nationale, identité racine et identité relation… Extrait de Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi ? (Galaade, 2007)

”La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir. »

Pourquoi Lévi-Strauss

Lévi-Strauss pour ce Goncourt qu’il n’a pas eu en 1955 parce que son Tristes tropiques n’était pas un roman, que l’Académie aurait aimé récompenser ;

Lévi-Strauss pour l’incipit de ce même T.T. : « Je hais les voyages et les explorateurs », qu’on aime mais qu’on ne prend pas au pied de la lettre ;

Lévi-Strauss pour sa quête d’une altérité radicale chez les Nambikwara du Brésil ;

Lévi-Strauss parce que nous sommes tristes, écrit Roberto Pompeu de Toledo dans la revue brésilienne Veja :

« Claude Lévi-Strauss, que na última sexta-feira, em Paris, completou 100 anos na glória de ser tido como sábio de uma estirpe que não existe mais, devemos a revelação de que somos tristes.« 

Lévi-Strauss pour ce visionnaire de l’abîme des cultures ;

Lévi-Strauss pour avoir découvert un monde fini ;

Lévi-Strauss pour être devenu ce totem de l’anthropologie, une forme de penseur nimbé de haute science ;

Lévi-Strauss pour ne pas occulter la Fin de l’exotisme avec Alban Bensa ;

Lévi-Strauss pour donner une sacrée perspective au travail de Jean Moomou, intellectuel guyanais bushiningué

Lévi-Strauss pour nous faire apprécier une autre altérité radicale, romanesque celle-ci, chez les Papous preneurs d’otages de Stéphane Dovert (Le cannibale et les termites chez Métailié)

 

les juifs, des blacks hors pair (un inédit du Goncourt 1959)

En attendant le Goncourt, lundi 2 novembre, rappelons qu’il y a 50 ans, il récompensait André Schwarz-Bart, pour Le dernier des Justes.

Mort en 2006, là où il vivait, en Guadeloupe, il a laissé à son épouse Simone quantité de notes. Elle en a réuni une partie et publie un roman posthume d’André Schwarz-Bart (s’écrit sans « t » contrairement à la couverture ci-dessous), chez le même éditeur, Le Seuil  : L’étoile du matin.

En voici deux extraits :

Extrait 1, pp. 78-79 (dans le chapitre Kaddish) :

Et Haïm dit :

— Père, pourquoi les hommes sont-ils si différents ?

— Toutes choses sont différentes : chaque brin d’herbe est unique.

— Mais si les différences règnent, la parole est impossible.

— En vérité, nous sommes tous les mêmes et la parole du Sinaï s’adresse à tous, et pas seulement à notre peuple.

— Je suis donc une femme ?

— Exact.

— Je suis donc un goy ?

— Exact.

— Mais si nous sommes différents, nous ne pouvons être les mêmes, et réciproquement.

— Volià la question : si nous sommes tout d’abord différents, nous ne serons jamais les mêmes ; mais si nous sommes d’abord les mêmes, il n’y a aucune difficulté à nos différences.

— Alors je suis toi ?

— Tu es moi, et je suis toi : voilà le grand secret.

Extrait 2, pp. 234-235 (dans le chapitre Un chant de vie) :

— C’est bien là toute la question, dit Haïm, comment être fidèle à tous les peuples, qui n’en font qu’un paraît-il ?

— Tous les peuples ont donc deux peaux, demanda Sarah, et pour nous autres juifs, quelles seraient-elles donc, ces deux peaux ?

— Ces deux peaux s’appellent l’unique et l’universel, l’origine naturelle et l’univers. Pour ma part, dit Haïm, j’ai toujours été balloté entre deux termes : exercice d’équiulibriste hautement périlleux. Malheureusement, pour les juifs, l’universel avait bien souvent coïncidé avec l’assimilation : il y avait eu attraction de ces deux termes et c’était là toute l’ambiguïté des juifs de gauche : leur noblesse d’âme se retournait contre les leurs.

— Les Noirs ne font pas tellement mieux, vous savez, dit le jeune homme. Toujours à chausser les lunettes d’autrui pour se regarder, ils excellent dans l’autodénigrement eux aussi et j’ai très vite compris que tous les juifs étaient des blacks, des blacks hors pair…

Ombre féconde

Coïncidence, le même jour, ce 27 octobre, le romancier Erik Orsenna dresse l’éloge de l’ombre, à l’occasion de la rentrée de l’Institut de France, placée sous l’égide de… la « lumière », et un poète, Edouard Glissant est placé au cœur de quatre rencontres, à New-York, dont la première, aujourd’hui justement, est intitulée : « Opacité, stupidité et l’Histoire de l’inintelligible : Le droit à l’opacité comme préalable à la politique et à la philosophie ».

La deuxième rencontre, le 4 novembre, sera elle aussi marquée par l’ombre et l’opaque : « Diversité dans la Nuit Noire : chaos, créolisation et métissage »

Pour l’Académicien (E.O.) : « L’obscurantisme n’est pas mort. On dirait même qu’il renaît. Dans des régions croissantes du monde, on se bat pour revenir au Moyen Age qui serait le lieu des seules vraies valeurs authentiques. Chez nous, une autre logique se fait jour. Elle suit une ligne absolument inverse puisque appuyée sur la démocratie la plus sourcilleuse, le respect scrupuleux de l’opinion de chacun. Et pourtant, voici qu’elle aboutit à des résultats presque aussi pernicieux : c’est le fait de considérer toute connaissance comme suspecte. Autrefois, le savant, le sachant, imposait naturellement son autorité. On s’inclinait devant sa science qu’on constatait supérieure à la sienne.
Aujourd’hui tout savant, tout sachant doit passer devant une sorte de tribunal où il doit présenter ses excuses de tant savoir. On le conteste, on le discute. Pourquoi pas ? Mais souvent on le soupçonne. (…)

Bref, les Lumières sont malades. J’aimerais vous dire que les dernières nouvelles de l’ombre sont meilleures. Hélas.

Je me souviens d’une de nos séances du dictionnaire. Nous examinions la longue liste des exemples accompagnant le mot « renard ». On sait que cet animal est considéré comme capable des plus surprenantes fourberies. D’où cette expression : « se confesser au renard ». Celui qui se confesse au renard confie un secret à une personne qui va s’empresser d’aller le colporter par la cour et la ville.

Et si nous étions cernés de renards ? Et si nos chers ordinateurs étaient autant de renards qui n’avaient rien de plus urgent qu’aller révéler nos données personnelles, nos choix de consommateurs, nos préférences sexuelles aux instances publiques ou aux sociétés privées qui savent quel usage en faire ? (…)

Mille exemples récents me reviennent en mémoire qui montrent à quel point nous n’avons pas pris la mesure des bouleversements en cours. Vous achetez des livres numérisés. A tout moment votre vendeur, Google pour ne pas le citer, peut détruire quand il le souhaite tel ou tel livre de votre bibliothèque qui ne serait plus de son goût ou de celui des autorités. La technique de l’autodafé aussi a progressé. (…)

L’un des privilèges d’occuper, un temps, les palais de la République, c’est de pouvoir choisir un ou deux tableaux dans les collections nationales. Ils agrémenteront votre bureau et convaincront vos visiteurs de l’étendue de votre culture. C’est ainsi que, trois ans durant, j’ai vécu sous le regard de Pierre Soulages. Quand le rayonnement devenait trop vif de celui qu’on appelait « Dieu », quand le vertige du pouvoir me faisait perdre pied, j’allais me planter devant l’oeuvre. Sa sévérité, ses vibrations lentes me guérissaient de toutes les agitations mauvaises et remettaient vite les urgences à leur place, subalterne. Il me semble que ce tableau m’a ouvert l’une des portes du Japon.

Junichiro Tanizaki est né en 1886. Agacé fortement par la passion occidentale pour le clinquant, lequel est sans doute la véritable origine étymologique du mot bling-bling, il écrit en 1933 L’éloge de l’ombre.

Acceptez, pour vous aider à retrouver vos esprits, que je vous entraîne dans la maison de plaisir Sumiya de Shimabara : « Il régnait dans cet établissement une certaine obscurité dont je ne puis oublier la qualité ; c’était dans une vaste salle qu’on appelait, je crois, la « salle des pins ». Les ténèbres dans cette pièce immense, à peine éclairée par la flamme d’une unique chandelle, avaient une densité d’une tout autre nature que celles qui peuvent régner dans un petit salon (…) Derrière cet écran qui délimitait un espace lumineux de deux nattes environ, retombait, comme suspendue au plafond, une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d’en entamer l’épaisseur, rebondissait comme sur un mur noir. Avez-vous jamais, vous qui me lisez, vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ? »

« J’aimerais, dit Tanizaki, j’aimerais tenter de faire revivre cet univers d’ombre que nous sommes en train de perdre. J’aimerais allonger l’auvent de cet édifice qui a nom « littérature », j’aimerais en obscurcir les murs, plonger dans l’ombre ce qui est trop visible… Je ne prétends pas qu’il faille en faire autant pour toutes les maisons. Mais je crois qu’il serait bon qu’il en reste, ne fût-ce qu’une seule, de ce genre. Et pour voir ce que cela peut donner, eh bien, je m’en vais éteindre la lumière. » Et moi, ce mardi, je voulais vous faire ce cadeau d’ombre.

Cette belle adresse d’E. Orsenna nous renvoie à la pensée d’Edouard Glissant, dont New-York résonne ce premier mardi de l’heure d’hiver.
Dans la Poétique de la relation, comme dans le Traité du Tout-Monde, l’auteur de l’Introduction à une poétique du divers ne cesse de clamer « le droit à l’opacité ».
Paradoxe dans une ère de transparence et de lumières ? Qu’on en juge par ces quelques extraits, notés par Alexandre Leupin :
« Je réclame pour tous le droit à l’opacité… » écrit Glissant dans son Introduction à une poétique du divers, p. 71. et plus loin : « La pratique d’un texte littéraire figure ainsi une opposition entre deux opacités, celle irréductible de ce texte, quand même il s’agirait du plus bénin sonnet, et celle toujours en mouvement de l’auteur et du lecteur. »

Ou encore dans Poétique de la Relation, p. 211 :
« Désindividuer la Relation, c’est rapporter la théorie au vécu des humanités. C’est revenir aux opacités, fécondes de toutes les exceptions, mues de tous les écarts… »
et p. 219 :
« Le cercle s’ouvre à nouveau, en même temps qu’il se forme en volume. Ainsi la relation est-elle à chaque moment complétée, mais aussi détruite dans sa généralité, par cela même que nous mettons en acte dans un lieu et un temps particuliers. La Relation détruite, à chaque instant et dans chaque circonstance, par cette particularité qui signifie nos opacités, par cette singularité, redevient relation vécue. Sa mort en général est ce qui fait sa vie en partage. »

Lors d’un colloque à Carthage en 2005, et dont les actes nous sont proposés par Samia Kassab-Charfi, Sonia Zlitni-Fitouri, Loïc Céry (Autour d’Édouard Glissant: lectures, épreuves, extensions d’une poétique de la Relation), on lit avec profit :

Comment assumer la relation à l’Autre, quand on n’a pas encore d’opacité à lui opposer ? Cette question, il faudrait la poser en tant que lecteurs de Glissant. Sur l’opacité qu’il m’oppose, sur l’opacité que je lui oppose, la lecture se fonde. Lire c’est établir relation. Plus l’Autre résiste dans son épaisseur, plus sa réalité devient expressive à la Relation féconde. Lire, comme écrire, c’est donc renoncer à la transparence fallacieuse, à la violence de la compréhension. C’est alors et seulement alors que, comme lecteurs de Glissant, nous réalisons son vœu : « Que l’opacité, la nôtre s’il se trouve pour l’autre, et celle de l’autre pour nous quand cela se rencontre, ne ferme pas sur l’obscurantisme ni l’apartheid, nous soit une fête, non une terreur. Que le droit à l’opacité, par où se préserverait au mieux le Divers et par où se renforcerait l’acceptation, veille, ô lampes ! sur nos poétiques.»  (Traité du Tout-Monde, p. 29).

Orsenna et Glissant sont rejoints par Edem Awumey et son beau roman, un livre de la fugue, Les pieds sales (Le Seuil), un temps sur la liste du Goncourt 2009. Paris y est le lieu des rencontres de migrants. Askia cherche son père, venu d’Afrique. Le trouve-t-il page 104 ? :
« L’ombre bondit en avant, frôlant le blouson de Petite-Guinée avant de se mettre à courir. Askia se lança derrière elle dans le trou noir de la cage d’escalier où il glissa.»

Jean-Marie Le Clézio : blues, jazz, maloya, gwo ka, calypso, ravane-maravane, reggaeton, seggae, hip-hop

Ce texte de Jean-Marie Le Clézio, daté de Séoul, le 20/09/08, est destiné au parrainage du Festival Vibrations Caraïbes, à Paris, à la Maison des Cultures du monde, du 16 au 26 octobre 2008.

Cette liberté, comme une supplique, comme un appel dans la voix du blues et du jazz

« Nul n’a mieux parlé du jazz et du blues, nul n’a mieux traduit dans notre vieille langue métisse cousue de cicatrices, que le poète martiniquais Aimé Césaire.

Césaire, ça n’est pas quelqu’un qui écrit à propos de l’Afrique et du jazz. C’est quelqu’un qui parle cette musique, qui la vit et la crée, qui la fait entrer dans sa langue. Elle est en lui, à sa naissance, il l’a sucée avec le lait de sa mère, il l’a apprise dans le bruit des paroles qui l’ont entouré, dans les jeux, les couleurs et les rires, dans la douleur. Il l’a apprise dans la langue créole. Il l’a dite dans la langue qu’il invente.

Car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine-Blanche-de-Castille, un-seul-mot-un-seul-mot, voyez-vous-ce-petit-sauvage-qui-ne-sait-pas-un-seul-des-dix-commandements-de-Dieu).

Car sa voix s’oublie dans les marais de la faim. Et il n’y a rien, rien à tirer de ce petit vaurien, Qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix.

Une faim lourde et veule.

Une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique.”

Entendons les encore, ces vers qu’aimait Franz Fanon:

Et à moi mes danses

Mes danses de mauvais nègre

A moi mes danses

La danse brise-carcan

La danse saute-prison

La danse il-est-beau-et-bon-et-legitime-d’être-nègre ».

Tout est là.

Il n’y a rien d’autre que ce qui passe dans ce souffle. Rien d’autre que ce qui brûle cette plaie. Dans le blues des plantations de canne et de coton, dans le jazz des rues du Bronx et de Harlem. Dans Armstrong et Coltrane, Mingus, Monk et Coleman, dans la voix de Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Dans la voix de Big Bill Broonzy de John Lee Hooker, de Jimmy Reed, de Muddy Waters, de Ray Charles. Cette puissance qui vient de loin, de la terre mythique d’Afrique, du fond des soutes des bateaux négriers, cette puissance née avec la langue créole, sous le fouet et le raidissement d’orgueil, dans la révolte des marrons, dans le combat pour garder son nom, son identité, sa foi.

Rien d’autre que ce souffle et cette violence, cet amour et cette douceur, dans The girl from Ipanema de Stan Getz chanté par Joao et Astrud Gilberto sur un rythme de Bossa Nova, dans la dialogue de Miles Davis et d’Easy Doo Bop interpretant Chocolate Chip. Le souffle, la durée, la résistance, dans le rythme jusqu’au vertige des Gnaouas d’Afrique du nord, ou dans la rencontre entre l’Orient et l’Afrique au Soudan. Dans les maloyas de Danyel Waro, dans le Gwo Ka, le calypso au steel drum de Trindidad , la ravane-maravane de ti Frère le Mauricien, la voix de Charleezia qui chante pour les Chagossiens en exil. Dans le reggaeton de Puerto Rico, le seggae de Kaya mort en prison a Port Louis, le hip hop du Bronx et de East L.A.

Rien d’autre que la liberté.»

Portail des bibliothèques de 14 pays francophones

Consultez sur son écran les journaux de 14 bibiliothèques francophones ? Ce sera sera  bientôt possible, selon le site de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF).

Bibliothèque et Archives nationales du Québec a présenté au Congrès mondial des bibliothèques de l’information, réuni à Québec en août 2008, le prototype d’un portail du patrimoine des bibliothèques d’au moins 14 pays francophones. À travers ce portail, les bibliothèques du Québec, de France, de Belgique, de Suisse, du Luxembourg, d’Haïti, du Cambodge, de Madagascar, du Maroc, d’Égypte, du Sénégal, de Tunisie, du Mali et du Vietnam mettront en ligne différentes collections de journaux, de revues, de cartes et de livres.

La version finale du portail du Regroupement francophone des bibliothèques nationales numériques (RFBNN) sera mise à la disposition des usagers lors du XIIe Sommet de la Francophonie qui se tiendra dans la ville de Québec du 17 au 19 octobre 2008. Un prototype est déjà consultable sur le site du RFBNN. L’accent est mis sur les journaux. «