Le retour du zombie (utopie triste)

Les morts aux trousses… ou comment un artiste fait une recherche en arts plastiques sur les zombies dans le film d’horreur américains. Réponse de Karim Charredib sur Radio Thésards avec sa thèse (Les Zombies et le Visible : ce qu’il en reste), entre esthétique et politique sur le corps funambule du zombie, entre pratique artistique et pensée du cinéma : le zombie est une « forme de chaos dans la profondeur de champ », une « survisibilité » en quelque sorte, « une occupation de l’espace filmique (…) objets impossibles dans le cinéma. Qu’est-ce qu’on en fait, où est-ce que ça va ? » Utopie triste d’un « changement possible qui ne se fait pas et devient à travers l’horreur sa propre parodie ».

Au Congo, Kisukidi et Varda, deux femmes puissantes

Aux Ateliers Sahm de Brazzaville, projection de l’émission de télévision d’Arte, Philosophie, animée par Raphaël Enthoven, qui a invité Yala Kisukidi, spécialiste de Bergson et de philosophie française contemporaine pour parler de « Création », sujet fort à propos dans un atelier sur la critique d’art. La belle intelligence de l’agrégée et docteur en philosophie séduit le groupe.

Des questions clés sont notées : « Peut-on créer à partir de rien ? Est-ce dans l’art que s’exprime le mieux l’acte créateur ? »

Des affirmations sont reprises : « L’émotion nous pousse à créer / La pensée de la création a tendance à privilégier le geste, l’acte au détriment de l’œuvre. / Pour Bergson, tout acte de création partirait d’une contrainte. »

Les apprentis-critiques savent-ils que le père de Yala, Albert Kisukidi, est traducteur de l’hymne national de la République démocratique du Congo (Kinshasa) « Debout Congolais » en kikongo comme « Telema Besi Congo », qu’elle a accompagné ? Nous verrons lors d’une prochaine séance. Nous devons préparer la visite du collectif de photographes Elili dans le quartier Bacongo, nous travaillons sur une photo d’Agnès Varda :

Cette enquête sur la mémoire intime d’une photo prise par la cinéaste sur une plage de galets donne un film magnifique, Ulysse, remarquable d’introspection sensible, d’empathie pour le monde comme pour ses voisins. César du meilleur court métrage documentaire en 1982. Après la mémoire meurtrie d’une nation, le Chili, la veille, cet autre documentaire déplace les lignes internes.

 

Au Congo, Les Enfants des mille jours

En ce jour, du 40e anniversaire du coup d’État, le 11 septembre 1973, diffusion aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du film Les Enfants des mille jours, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann. Témoignages d’anciens sympathisants des années Allende au Chili (1970-1973). Émouvant de projeter dans ce pays un documentaire sur le travail de la mémoire, la parole empêchée, la démocratie renversée.

by Iskrafilms

Il y a 40 ans, au Chili, Allende au temps du rêve

Les Enfants des Mille jours, le documentaire qui sort en salle le 2 octobre, de Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann, revisite les trois années de l’Unité populaire au Chili pendant la présidence de Salvador Allende du 3 novembre 1970 au 11 septembre 1973, date du coup d’État, il y a 40 ans. Des militants ou sympathisants de l’époque témoignent avec précision de ce qui a été pour les électeurs d’Allende le temps du rêve avant Pinochet.

Excellente libération d’une parole longtemps tue sur une page d’histoire faite dans la fierté puis dans l’effroi, Les enfants des Mille jours restitue, reconstitue, déplie une période d’euphorie puis une perte pour des millions de Chiliens amputés de leur mémoire. Claudia Soto elle-même ayant quitté son pays à l’âge de 4 ans, s’entretient avec son père à la mémoire scintillante de précision, avec l’ancien chauffeur d’Allende dont la parole appliquée fait revivre le quotidien passé auprès de celui qui apparaît comme profondément humain. Ainsi ces témoignages. Celui de Claudina Núñez, mairesse communiste à Santiago : « Allende a été pour moi la première machine à coudre de ma mère, la première cuisinière pour ma mère. Avant elle cuisinait au charbon, au bois, avec des chiffons, à la paraffine. »

Lors de leur tournage, Claudia Soto Mansilla et Jaco Bidermann ont eu la chance de filmer en décembre 2009 trois jours d’hommage pendant les obsèques de Victor Jara, chanteur emblématique de la période des Mille jours.

L’alternance des paroles des grands témoins et des obsèques tardives du chanteur donne une âme irrésistible au documentaire.

Comme ces autres témoignages : (à propos d’Allende 🙂 « Sa voix a toujours fait partie de ma vie, m’a aidée à grandir. »
(à propos des élections de septembre 1970) : « Cette heure transcendante de notre vie »
ou cette couturière : « Nous étions les enfants du soleil. » Ou encore cette femme : « Allende me faisait rêver que j’étais une personne, que j’étais capable d’aller à l’université, que j’avais un avenir splendide, que le développement de mon pays passait par ma participation. »

Une femme : « Nous n’avons jamais cessé d’être jeunes, la vérité et la justice ne sont pas négociables. »

Pour soutenir la diffusion, c’est ici. La production est signée Iskra.

Le film Septembre chilien, de Bruno Muel, ressortira sur les écrans le 2 octobre prochain. Il est programmé avec Les Enfants des mille jours de Claudia Soto et Jaco Bidermann. Avant-première le 11 septembre au Nouveau Latina (20, rue du Temple, 75004 Paris).

Voir le dossier de Le Monde diplomatique.

La plus grande des menaces

A la station de métro Odéon (Paris), une affiche du film Pacific Rim. Dans ce blockbuster de l’été, des robots géants mais humains tentent une résistance à la guerre mondiale imposés par des colonisateurs animaux mais intelligents surgis d’une faille du Pacifique. Sous le titre, ce slogan vendeur (baseline) : « Face à la plus grande des menaces, nos plus grandes armes. »

En regard, un graffiti, rajouté par une main humaine, au feutre, pratique l’art du détournement : « La plus grande des menaces c’est la société du spectacle. »

Spectateurs modèles vs modèles de spectateurs

Comolli remet le couvert aux Ateliers Varan. On s’en pourlèche les bobines…

« Au cours de son histoire, le cinéma s’est souvent interrogé sur le spectateur qu’il lui faudrait pour se réaliser pleinement…Qu’en est-il de son désir de croire, quelles sont les limites de ses capacités de croyance, de sa liberté au sein des contraintes que le dispositif cinématographique exerce sur lui ? Nous irons à grands sauts à la rencontre de ces modèles de spectateur, depuis Buster Keaton et Samuel Fuller jusqu’à Fellini, Pasolini ou Kiarostami, fictions et documentaires mêlés. »

Jean-Louis Comolli nous invite aux ateliers Varan pour quatre dimanches, où il aura carte blanche, les 24 février et 3, 10 et 17 mars 2013.

Question de s’oxygéner l’esprit pour 5 € en prenant un café, un croissant et un grand bain d’images intelligemment décortiquées. Pour cinq euros, Comolli va nous mettre à l’amande.

(lire pour un goût de ses dernières causeries, Papalagui, 3/11/12 : Le fort de Comolli rend fier.)

 

Il y a 150 ans Lincoln mettait fin à l’esclavage aux États-Unis

Il y a tout juste 150 ans, le 1er janvier 1863, Abraham Lincoln, Président des États-Unis, signe la « Proclamation d’émancipation ». C’est le premier pas vers l’abolition de l’esclavage. Est déclaré libre tout esclave résidant sur le territoire de la Confédération sudiste qui n’est pas sous contrôle de l’Union.

À cette occasion, les éditions Michel Lafon publient le livre de Doris Kearns Goodwin, Abraham Lincoln, l’homme qui rêva l’Amérique, traduit par Catherine Makarius.

Le film de Steven Spielberg sort sur les écrans français le 30 janvier.

Lire dans le New York Times l’article d’Eric Foner, professeur d’histoire à l’université de Columbia, et auteur de The Fiery Trial : Abraham Lincoln and American Slavery.

Le bonheur de Laurent Hasse et l’énigme du sphinx marcheur

Le documentaire de Laurent Hasse est infiniment contemplatif, infiniment mélancolique, infiniment attachant. Après un accident de voiture, il perd l’usage de l’odorat mais surtout constate que le coma ne l’a pas laissé sans jambes. En plein hiver, il décide d’éprouver sa marche, du sud au nord de la France, des Pyrénées à la Mer du Nord, une marche pour rencontrer l’Autre, celui qu’il croise au bord de la route.
De ces deux désirs (la marche et l’Autre) nait un film dont la forme ne surprend pas quand alternent paysages et entretiens.
Les paysages sont magnifiques, vidés d’humains, autochtones ou touristes, plans fixes à la solitude renforcée par un cadrage photographique ; lors des entretiens de gens de hasard, Laurent Hasse leur pose la question, mais pas de but en blanc : « C’est quoi pour vous le bonheur ? » Question qu’il n’élude pas pour lui-même, et que le commentaire off enfonce un peu trop dans les graves…

Sa démarche nous renvoie à… la mythologie grecque et à la légende du Sphinx, protecteur de Thèbes, qui pose à chaque visiteur la même question : « Quel est l’être qui marche sur quatre pattes au matin, sur deux à midi et sur trois le soir ? ». Sans réponse juste le visiteur est dévoré. Œdipe trouve la réponse et entre dans Thèbes.
Étant posée cette question du bonheur, pour bac philo ou pour dictionnaire, définissant — expéditif —  « l’état de plénitude  », le nomade du bonheur n’obtient pas que des réponses convenues, qu’elles soient personnelles, souvent émues et émouvantes, philosophiques, auto-examinatrices ou embarrassées. On pense un instant à la France filmée par Raymond Depardon dans Journal de France, mais pas que…

Le principal attrait du film, Le bonheur… terre promise (production La Bascule), provient de ces instants d’avant la réponse, quand chacun plonge au-dedans de soi à la recherche d’une réponse. On devine que le sphinx sur sa ligne de vie tracée en France-Profonde est le premier à leur poser la question. Le montage de Matthieu Augustin a l’intelligence de laisser planer cet instant, cette recherche visible, cette « incertain », mot qui revient à plusieurs reprises.
Ainsi, ce boulanger taiseux, interviewé en plein travail de la pâte :
— Le bonheur, c’est quoi pour vous ?
— Je ne sais pas.
— Quand vos enfants vous posent la question, que leur répondez-vous ?
— Je ne sais pas. Je leur dis de regarder le paysage.
S’ensuit un plan de petites montagnes entaillées d’une brume de coton, plan qu’on aimerait contempler quelque temps, aussi longtemps que dure ce petit film magnifique.

Lire l’entretien de Laurent Hasse dans Criticat.com.

Hautement recommandé : Les Habitants, film très habité

Synopsis : « Une femme qui sur les conseils d’une statue de Saint François se prive de nourriture pour plaire au Seigneur. Un enfant qui fasciné par la guerre civile au Congo se déguise en Noir et se fait appeler Lumumba. Un facteur des plus indiscrets, un garde chasse myope et stérile, un boucher à l’appétit sexuel débordant qui ne manque pas d’imagination pour capturer ses proies. Voici quelques éléments d’une comédie des plus insolites sur la vie des habitants d’un lotissement perdu, dans le nord de l’Europe. »

La bande-annonce donne une idée précise de ces personnages :

Les Habitants qui ressort sur les écrans ce 26 décembre, vingt ans après sa première sortie, est un film néerlandais d’Alex van Warlerdam, auteur de peu de films, mais qui vous laissent une marque. Ce film est une comédie burlesque et absurde hautement maîtrisée dans sa forme et ses tableaux, qui tient à Jacques Tati pour l’angoisse et le mutisme relatif des personnages dans un décor pastel des années 60 et à Luis Buñuel pour le surréalisme, le sexe et son pendant religieux, sa raillerie de l’ordre bourgeois.

Alex van Warlerdam, le réalisateur qui interprète le rôle du facteur voyeur Plagge nous donne quelques clés… lui qui « a habité dans cette sorte de rue, la première d’un quartier neuf » :

« Dans ‘Les Habitants’, j’avais un contenu comme moteur. Je voulais vraiment raconter quelque chose sur la panne entre hommes et femmes sur le plan sexuel, et les conséquences possibles de cette panne. De nos jours, on fait appel à un travailleur social, les gens se réunissent en petits groupes de discussion, ce qui n’existait pas du tout en 1960. Cela se mettait à suppurer, le mariage échouait mais les conjoints restaient ensemble. Cette période est donc un très bon alibi pour raconter une histoire aussi décortiquée que possible. »

Alex van Warlerdam a véritablement créé un film atypique, qui tient, comme son auteur, du théâtre. Ce quartier-ville est posé en plein désert humain comme un décor de cinéma dont on verrait le hors-champ, rôle joué par une forêt aux arbres touffus, au havre dévolu à un lac minuscule. Dans l’une des premières scènes, le facteur s’arrête près du lac, en tire une bouilloire attachée à une corde. Elle ne lui sert nullement à préparer un thé mais à faire de la vapeur quand il l’a posée sur un feu de bois. Cette vapeur lui permet d’ouvrir les lettres avant distribution. Le facteur voyeur est ainsi au courant des secrets des habitants.

Au sortir de la forêt, surpris par le garde-chasse, le voyeur n’est pas désarçonné. Il répond qu’il est allé rendre visite à William le lapin, qui est stérile. En l’occurrence, il révèle ainsi au garde-chasse (qui ne décode en rien l’allusion) le secret qu’il appendra par la lettre que le facteur ne lui remettra qu’à l’adresse indiquée sur l’enveloppe. Absurde et burlesque, la scène et le film.

Les Habitants est une œuvre très maîtrisée, ce qui est confirmé par la démarche d’Alex van Warlerdam : « Je ne suis pas spécialement impressionné par l’utilisation de grues et par les plans compliqués en général, je le suis par les choses les plus simples. C’est là que j’essaie de trouver ma forme. Avec Marc Felperlaan, mon cameraman, j’ai travaillé neuf mois sur le story-board, ce qui se remarque très peu dans le film. On dirait que la caméra a été posée, et hop, on tourne. Mais avant cela on en a parlé très longtemps. »

Deux ou trois critiques :

« Sous l’apparence d’une suite de saynettes grotesques, de plus en plus violentes, Les Habitants est en fait un récit d’initiation fort noir, irrigué par un humour désespéré. » Thomas Sotinel, Le Monde

« À redécouvrir d’urgence », Gaîté-lyrique.net

« On ne remerciera jamais assez le distributeur et éditeur ED Distribution de défricher des cinématographies méconnues et difficilement visibles chez nous. » 1kult.com

Propos du réalisateur extraits d’un entretien publié sur le site français du film, ED Distribution.