[Congo, J-22] : le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte

« J’ai trouvé mon saint en cet homme ivre de désir
Échoué entre mes cuisses, assommé de plaisir
Les hanches meurtries par nos luttes amoureuses peu importe
Leurs ridicules jugements
Car je ne suis qu’un enfant sans héritages
Le digne enfant d’une époque indocile et désinvolte. »

Écrit entre Brazzaville et Pointe-Noire (Congo) par Aurore Boréale, membre du Collectif de slam poésie Styl’Oblique et du groupe Lek6honor. Texte intégral publié dans Africultures.

 

[Congo, J-23] : La phrase Deville

La phrase : « Celui auquel certains veulent aujourd’hui ériger un mausolée – quand d’autres proposent de jeter ses os au fond du fleuve – est un jeune homme trop sérieux de dix-sept-ans, un grand échalas admis à l’École navale de Brest au titre d’étranger. »
Patrick Deville, Équatoria, Points, 2013 p. 14 (Seuil, 2009).

La lecture : Ce « est » est un être qui nous fait basculer, nous lecteurs oisifs, du présent au passé en un tour de phrase. Il n’est pas pris dans son emploi auxiliaire, Deville lui donne un rôle de baguette magique, qui nous fait voyager dans le temps aussi vite qu’il est lu.

En résumé : « En 2006, la dépouille de Savorgnan de Brazza est transférée d’Alger à Brazzaville. Un transfert très controversé puisque cet explorateur, considéré par certains comme un héros, a aussi ouvert la voie à la colonisation française en Afrique. Patrick Deville a suivi ce convoi, traversant le continent africain. Dans ce carnet de voyage, il retrace son parcours, revisite l’histoire de l’exploration et de la colonisation de l’Afrique et dresse le portrait de personnages hors du commun. » (l’éditeur)

[Congo, J-24] : l’homme, ce lumineux désir de chant

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, retrouvons Édouard Glissant, qui écrivait à 20 ans, Laves, dont voici un extrait :

Or je suis dans l’histoire ce monstre jusqu’à la moindre moelle de sureau. Séculairement installé : en ce midi que je disais fort comme l’ignorance : elle roule en moi ses graviers. J’attends, mangeaison du poème, les roses   Oui
je suis morcellement
dans la musique
nocturne !
Homme Coulie marin Mer mousse Ah ! la rosée de mes cheveux que tu as crus une poussée de coraux morves   Non pas voix mais rumeur  Forée bâtie  Les nègres
non pas tués incinérés décapités mais lynchés   Je circule dans les houilles   Ma force plaquée aux forces !   (Des amuseurs et voici qu’ils se lèvent ! Un beau scandale ! Au nom ici du démarquage poétique, et pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige dès lors à saluer : l’homme, ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.)
Édouard Glissant, Le sang rivé, Présence africaine, 2012, p. 28, [Laves (1948, Éléments, V)].

[Congo, J-25] : Gracq et le critique littéraire

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville sur le travail de critique, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 24 jours, relisons Julien Gracq :

« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »

Julien Gracq, En lisant en écrivant, José Corti, 1980, p. 178-179

Et sur le distinguo entre le travail de critique sur le poème et sur le roman :

« Le mécanisme romanesque est tout aussi précis et subtil que le mécanisme d’un poème, seulement, à cause des dimensions de l’ouvrage, il décourage le travail critique exhaustif que l’analyse d’un sonnet parfois ne rebute pas. Le critique de romans, parce que la complexité d’une analyse réelle excède les moyens de l’esprit, ne travaille que sur des ensembles intermédiaires et arbitraires, des groupements simplificateurs tres étendus et pris en bloc : des  » scènes  » ou des chapitres par exemple, là où un critique de poésie pèserait chaque mot. Mais si le roman en vaut la peine, c’est ligne à ligne que son aventure s’est courue, ligne à ligne qu’elle doit être discutée, si on la discute. il n’y a pas plus de  » détail  » dans le roman que dans aucune œuvre d’art, bien que sa masse le suggère (parce qu’on se persuade avec raison que l’artiste en effet n’a pu tout contrôler) et toute critique recuite à résumer, à regrouper et à simplifier, perd son droit et son crédit, ici comme ailleurs.
Déjà dit, ainsi ou autrement, et à redire encore. »

D’autres extraits sur le site de l’éditeur José Corti.

[Congo, J-26] : Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, alors qu’un juge de la cour d’Appel de Lyon invente la nationalité « arabe »…

Nous reviennent en mémoire les mots de Mahmoud Darwich : « la terre nous est étroite », Darwich disparu il y a cinq ans, poète palestinien qui avait passé plus de trente ans de sa vie en exil [Papalagui, 10/08/08]. Nous restons avec ses « pains de mots », comme l’avait écrit Aimé Césaire [Papalagui, 20/04/08], mots qui font écho à d’autres poètes à travers le temps, les mots longue distance, tels ceux de René Char, dans Le marteau sans maître (1934) :

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combat sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agnonie soumise, fin grossière.

[Congo, J-26] : Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ?

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, tournons-nous une nouvelle fois vers le poète congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) :

« Si vide il y a, pourquoi ne pas essayer d’y mettre quelque chose ? Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ? L’homme est trop beau pour qu’on le néglige. C’est vrai que je ne parle pas du petit collectionneur de plaisirs, ni du petit monteur de vins, ne de l’encaisse-opinions, ni du brouteur de slogans, ni de la machine à calculer les races. Je ne parle pas du truand culturel, ni du délinquant idéologique, ni du drogué tiers-mondiste. Je ne parle pas du candidat au néant. Je parle du volontaire. Volontaire, parce qu’en fait, la mention d’humain est à tel point crasseuse qu’elle n’appartient qu’aux volontiers. Volontaire à la condition d’humain. Qui veut ? Mais surtout, qui dit mieux ? »

Introduction du recueil Ici commence ici, Sony Labou Tansi, éditions Clé, Yaoundé, 2013 (lire la critique de Tanella Boni, Africultures, 8/05/13).

Poète qui se demandait aussi [Papalagui, 01/08/13] : « Tu veux ? / Nommer le monde avec moi / Remplir chaque chose de la douce aventure de nommer… »

Poète qui confiait à à l’éditeur Bernard Magnier (Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Le Seuil, 1985, p. 27) : « J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque ». Car « L’art de nommer est d’abord avant tout art de ton ».

[Congo, J-29] : la guerre rend les pays difformes (données de 2002)

Planisphère de la mortalité par guerre qui représente la proportion de morts par pays attribués à la guerre et aux conflits armés. Les données sont de 2002, année où l’on estime que la guerre fit 172 000 morts à travers 80 pays, dont, pour l’Afrique devenue difforme sur cette représentation, la République du Congo, la Somalie, le Burundi, Soudan.

Le projet Worldmapper a créé près de 600 anamorphoses mondiales montrant les données sociales, économiques et de la santé. Le contenu des cartes est en rapport avec les objectifs du Millénaire pour le développement, en 2015, programme de l’ONU dont le slogan est « Éliminer la pauvreté c’est possible ».

 

[Congo, J-30] Une question de formation, une question de forme

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 30 jours, retour sur une question de formation…

« Une formation à la critique d’art à Brazzaville. » L’énoncé dans sa simplicité trompeuse oblige à peser chacun des termes clés : formation, critique d’art, Brazzaville. Qu’est-ce qu’une formation ? Qu’est-ce que la critique d’art à Brazzaville ? Qu’est-ce que l’art à Brazzaville ? Qu’est-ce que l’art contemporain à Brazzaville ?

Chacun des termes associé à un second fait entrevoir de nombreuses autres questions : une formation à Brazzaville, qu’est-ce donc ? Comment accéder à l’art quand l’accès à l’éducation est un problème quotidien ?

On pressent toute l’ampleur de l’aventure. Ce qui ne doit pas nous empêcher de nous poser des questions d’ampleur. Par exemple, au Congo, en quoi l’œuvre d’art est-elle le bruit du monde ? À moins que ces questions ne soient que des interrogations boréales.

Envisageons l’expérience comme une aventure intellectuelle ambitieuse pour soi et pour les autres. Déplaçons l’angle de vue avec le philosophe Jean-Luc Nancy, que le pédagogue Philippe Meirieu (voir son site) aime citer :

« Le formateur est celui qui, dans la transmission elle-même, donne forme à son propre savoir. Ainsi, tout en transmettant une « information » il donne l’exemple de l’activité formatrice. Cela ne veut pas dire qu’il se donne comme modèle, mais qu’il se présente comme une figure singulière – une forme – en face de laquelle peut se constituer une autre figure. Il transmet ainsi son rapport à la vérité bien plus que la vérité. Et la possibilité pour l’autre, de se construire en se donnant sa propre forme… et en formant, à son tour, d’autres êtres humains. »

À hauteur d’homme, acceptons l’enjeu, ni plus ni moins. Car la forme [un radical de formation souvent oublié] du formateur rejoint la forme au sens esthétique…

Demandons à Jean-Christophe Bailly qui, comme le résume son éditeur, Manuella éditions, « interroge le rapport entre un objet ou une œuvre et sa forme, pour finir par remettre en cause cette attitude de nos sociétés de consommation qui sacralise certains objets au détriment d’autres qui seraient triviaux. Car la forme est le fruit d’une pensée, d’une évolution qui s’inscrit dans le devenir du temps humain et dans l’instabilité du mouvement et l’impermanence du monde.

La pensée de Jean-Christophe Bailly se développe au carrefour de la philosophie, de l’esthétique, de l’histoire de l’art et des techniques. À la manière des humanistes, son sujet est l’occasion de donner à penser et à comprendre le monde.»

Il ne reste plus qu’à déplacer les questions d’esthétique et de formation au Congo, qui est quand même un lieu central dans l’histoire du monde.