A l’occasion de Lire en fête, lors de la Nuit de l’écrit version Plume noire, Wilfried N’Sondé, auteur du premier roman Le coeur des enfants léopards (Actes Sud) a été récompensé du » prix Senghor de la création littéraire « . Ce n’est pas immérité. C’est son deuxième prix après le prix des Cinq continents de la francophonie.
Catégorie / Afrique
Nobel ou shopping ? schocking !
Avant l’annonce du Nobel de littérature, la liste sur laquelle pariaient les bookmakers anglais atteignait plusieurs dizaines de noms d’écrivains…
Nulle doute qu’ils étaient nombreux à attendre un appel téléphonique. Pas Doris Lessing. A l’annonce de la nouvelle du Nobel de littérature, vers 13h, Doris Lessing faisait du shopping dans Londres. A 88 ans, cette féministe déçue, rebelle aux conventions, militante anti-apartheid, critique de l’Afrique où elle a passé son enfance et de ses dirigeants corrompus, sait profiter des plaisirs de la vie.
Le comité Nobel a choisi de récompenser » la conteuse épique de l’expérience féminine, qui avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire scrute une civilisation divisée « , une formule à la densité dont l’Académie suédoise a la secret.
On disait Doris Lessing non politiquement correcte pour obtenir le Nobel.
Paris perdu. Lessing a gagné.
Elle est née et a passé son enfance dans des pays dont les noms ont changé. Née en Perse en 1919, elle s’installe avec ses parents en Rhodésie du Sud à l’âge de six ans.
Sans doute ses livres sont-ils disponibles en persan… Au Zimbabwe, l’ancienne Rhodésie du Sud, ils sont » diffusés » dans leur langue d’origine, l’anglais. Mais personne ne peut les acheter.
En voyage dans son pays d’enfance, en 2000, Doris Lessing racontait (Le Monde diplomatique, août 2003) : » Un homme s’est plaint auprès de moi : « On nous a appris à lire, et maintenant il n’y a plus de livres. » Le prix d’un livre de poche était plus élevé que le montant du salaire mensuel moyen… «
Chamboula, le grand chamboulement (Oulipo)
Après Chamoiseau, qui veut » résister à la barbarie par la beauté « [Papalagui, 6/10/07], vient tout naturellement à l’esprit le tout dernier roman de Paul Fournel, Chamboula, aux éditions du Seuil.
Chamboula est une boîte à merveilles. C’est l’histoire simple, et faussement naïve, d’un village africain où les blancs découvrent du pétrole. Avec l’accord du Chef, maudit par les ancêtres, ils vont transformer le village en ville. Les acteurs du drame gravitent autour de Chamboula, reine de beauté…
Extrait, Chamboula, p. 25 :
» Regarder passer la belle Chamboula était une des occupations favorites des hommes du village. Le Chef racontait que, toute petite déjà, la belle Chamboula était la belle Chamboula. Elle était la grande beauté du village parce que chacun des ancêtres lui avait fait le cadeau d’une petite beauté. Elle avait les yeux du vénéré chef Massou, elle avait les mains de la déjà belle Roballa, elle avait le ventre de Bounia, elle avait le dos du grand guerrier Tadoussa, les seins de Madina, la femme du vieux vieux chef, et, surtout, des fesses qui rassemblaient les fesses des ancêtres et qui étaient la Beauté Rassemblée elle-même. Les jeunes du village ne pouvaient pas savoir tout cela, mais regarder passer Chamboula était regarder passer leur histoire tout entière et la beauté même de leur tribu. »
Chamboula (le roman) déploie tout au long de ses 343 pages une parabole de la beauté, mais de la beauté chamboulée par l’intrusion de la modernité…
Extrait, Chamboula, p. 229 :
» Les ancêtres ne se présentaient pas aux élections. La sagesse ne vient pas aux hommes par les élections. Les ancêtres n’étaient pas modernes. Qu’est-ce que ça voulait dire, » être moderne » ? Le Chef fit un grand geste pour montrer tout ce qui avait poussé autour d’eux, les maisons, les boutiques, les tours, les antennes de télévision, les paraboles, les haut-parleurs qui diffusaient de la world music, les passants en costume et les passantes en jean de chez Prada, le téléphone enfoncé directement dans le trou de l’oreille. »
Ce conte philosophique ne ménage aucun suspense. D’emblée l’Histoire est écrite : ( » … se déversa sur le village un déluge de bruit qui ne devait plus avoir de fin « , p.101).
Ce qui en fait le charme, c’est justement l’écriture de l’histoire, une histoire dont l’écriture prolifère comme le veut l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, que préside Paul Fournel.
Paul Fournel a placé en épigraphe cette parole d’Italo Calvino [feu membre de l’Oulipo]:
» C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt. »
Chamboula construit ainsi sa propre histoire -comme toute fiction-, comme son autodérision. Comme si tout cela n’avait pas de finalité, pas de sens. Seuls les mots et ce qu’on en fait semblent nous sauver. Ainsi le personnage de Boulot qui, au gré de l’auteur sera un émigré congelé dans le train d’atterissage d’un avion (p.119), décongelé (p.121), dans le sas des candidats réfugiés (p.123), face à la police (p.125), en classe (p.127), surdoué, à l’Ecole normale sup. (p.167),champion du 400 m, de retour en » un peu chef » (p.163), celui » qui apporta la littérature au village » (p.174). Finalement Boulot fondit (p.305).
Autant d’histoires qui raillent » les hordes de sans-mémoire » (p. 333) et qui se moquent même du narrateur, traité de » petit con « par Chamboula (p.312).
Un roman qu’on n’a pas envie de finir, comme un bonbon qu’on suce lentement pour en garder longtemps le goût.
Notons au passage que l’Oulipo fait sa rentrée publique ce 8 octobre avec » Les lundis de l’Oulipo » au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Pour cette ouverture de saison, le thème est » De l’Amour « …
Lu sur le site (http://www.oulipo.net/) : » Le lundi, venez écouter l’OUvroir de LIttérature POtentielle. Et rire des contraintes qui font exploser les barreaux de la pensée, du sens, des mots, des lettres, de l’encre, du stylo, du papier, de la table, des molécules, des atomes… et de votre belle-mère aussi. «
Participation annoncée de Jacques Roubaud, Hervé Le Tellier, Paul Fournel, Jacques Jouet, Marcel Bénabou, Olivier Salon, Michelle Grangaud, Anne Garrétta, Ian Monk, Valérie Beaudouin, Harry Mathews, Frédéric Forte et un invité surprise.
Paris est une jungle !
Paris déploie la culture animale dans un triptyque à La Grande Halle de la Villette, et bientôt au musée Dapper et au musée du Quai-Branly.
La Grande Halle de la Villette présente l’exposition, Bêtes et Hommes, jusqu’au 20 janvier.
On apprécie le témoignage du gardien du Jardin des Plantes qui raconte comment Wayana, la femelle orang-outang, aimait délacer les souliers humains, puis comment elle s’est découvert une passion : les noeuds. Ce qui questionne son intelligence… et notre regard sur l’animal.
On est interloqué par les dix-huit bocaux contenant une grenouille formolisée, » vêtue » d’un… maillot de bain. Ou encore, dans le même registre, des alignements de bocaux contenant des animaux en peluche…
On est admiratif devant les « cultures animales « , comme ces macaques du Japon qui ont pris l’habitude de se prélasser dans les bains naturels chauds et les dauphins d’Amérique qui chassent en groupe, poursuivant leur menu fretin jusqu’au rivage, où il s’échoue. A l’issue d’une véritable chasse à courre nautique… ils le croquent.
On apprécie l’éclairage sur la conception du monde des Amérindiens wayãpi, où l’aller-retour homme-animal est permanent.
On reste sur notre faim : point de combats de coqs mis à la question, d’arènes tauromachiques sous le feu de l’actualité, alors que, bien entendu l’ours des Pyrénées a droit à ses partisans et à ses détracteurs.
On a envie de se replonger dans la mètis grecque faite de ruse et d’adresse, de lire le dernier roman d’Eric Chevillard. On pense à Alain Mabanckou et à ses Mémoires de Porc-Epic, ou au succès de l’été, signé Muriel Barbery, L’élégance du hérisson.



Final de compte, l’expo est assez centrifuge. Au lieu de nous recentrer sur les petits espaces qu’elle nous mènage dans cette grande ménagerie de la Grande halle, elle nous propulse vers l’extérieur, vers d’autres lectures ou vers le programme environnant, des documentaires, des débats. Tel Allons enfants de Camopi, l’horizon amérindien de Yves de Peretti, projection prévue les mercredis à partir du 14 novembre. » En Guyane, des Amérindiens teko et wayãpi, citoyens français désemparés, parlent de leurs problèmes, de la déperdition de leurs valeurs et du souci de conserver leur culture. La création du Parc national de Guyane les préservera-t-elle des ravages liés à l’arrivée brutale de la modernité ? « Le musée Dapper proposera l’exposition Animal, à partir du 11 octobre. Vocation du musée oblige, c’est l’Africain et son dialogue avec les animaux qui en est le prétexte… Masques, figures cultuelles, objets de dignité et parures, quelque cent cinquante pièces sont les témoins vivants de la présence animale dans les œuvres, ses codes et ses symboles.
Pendant dix jours, à partir du 20 décembre, le musée du Quai-Branly développe la thématique du corps, avec un premier cycle de spectacles qui met à l’honneur le corps animal. « Ce cycle renvoie au chamanisme et aux besoins premiers de l’homme de s’accaparer la force et la puissance de l’animal, de l’imiter, de le diviniser. »
Quel programme !
Rituel Abakua du Nigeria à Cuba : Les masques des hommes léopards Efiks
» Les anciens chasseurs Efiks Ibo, Ibibio et Ijaw, les hommes léopards du sud-est nigérian, affrontaient par des danses rituelles masquées les mystères de la nuit et s’appropriaient la force de la jungle. Confrontés à l’esclavage, ceux que l’on appelait aussi les Carabali ou Brikamo débarquèrent à Cuba en 1762. Les Efiks prolongeront ce rituel Abakua à Cuba jusqu’à nos jours. C’est pour la première fois en Europe la rencontre du rituel Abakua nigérian et cubain, avec une multitude de masques et de parures extravagantes, qui ont évolué au cours des siècles. « Ces hommes léopards seront suivis d’une évocation « corps et graphique» du tigre et du lion en Inde du Sud et du rituel des dieux-serpents Naga par les bardes Pulluvan du Kerala.
Wilfried N’Sondé, lauréat du prix des Cinq continents de la francophonie
Avec Le Cœur des enfants léopards, Wilfried N’Sondé est le lauréat 2007 du prix des Cinq continents de la francophonie, doté de 10 000 euros. Le premier roman de cet auteur, d’origine congolaise, résident et musicien berlinois, est une belle autofiction africaine où les ancêtres ont des comptes à rendre est aussi en lice pour le prix RFO du livre.
Or en 2005 et 2006, les lauréats des Cinq continents ont aussi remporté le prix RFO : Alain Mabanckou et Ananda Devi.
En 2007, N’Sondé va-t-il aussi décroché le prix RFO ? Suspense jusqu’à la mi-octobre.

Daratt, un DVD pour le cours de français ou de philo

Daratt vient tout juste de sortir en DVD.
Daratt, saison sèche, film écrit et réalisé par le cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun, raconte la vie d’Atim. Alors que la guerre civile vient de s’achever, ce jeune orphelin s’en va tuer le meurtrier de son père. L’Etat vient de proclamer l’amnistie des criminels de guerre jugés par une commission Justice et vérité. Atim réussit à se faire adopter par le meurtrier de son père, un boulanger âgé et quasi-mutique. Réussira-t-il dans sa mission ? Le film pose la question de la vengeance… et du pardon.
La théâtralité du film, l’économie de paroles entre Atim (Ali Bacha Barkaï) et le boulanger Nassara (Youssouf Djaoro), la complainte de la besogne boulangère, la complicité sentimentale entre Ati et la jeune femme de Nassara (Aziza Hisseine), l’esthétique dépouillée et très maîtrisée des images, entre désert et capitale, les archétypes tragiques incarnés par les personnages, font de ce film sorti en salle fin 2006 une réussite.
La sortie du DVD permettra non seulement sa deuxième vie, comme il est devenu habituel. Surtout, on pense aux prolongements possibles. On pense aussi aux Mains sales de Sartre, classique du meurtre annoncé devenu pardon, aux multiples tribunaux centrés sur le pardon après les guerres civiles africaines (en Afrique du Sud, avec la Commission Vérité et réconcilation ; au Rwanda, avec les gacaca ou tribunaux populaires, ou encore au Sierra Leone).
L’intérêt de Daratt, saison sèche, est de faire du tragique africain un film intime.
Ses prolongements en cours de français ou de philosophie ont incité des enseignants à élaborer un dossier pédagogique très riche, aux multiples corrélats : http://www.zerodeconduite.net/daratt/index.htm.
Daratt et Zéro de conduite, deux belles découvertes.
Sur la Namibie, lire Brink
Avant d’avoir droit à un prime time rugbystique, la valeureuse Namibie (étrillée honteusement 87-10 par une équipe de France qui comptait dans ses rangs un joueur de plus et pas mal de Toulousains) était une colonie allemande, le Sud-Ouest africain. La Namibie actuelle, indépendante depuis 1990, est le résultat d’une histoire méconnue mais sidérante, que le roman d’André Brink, Au-delà du silence, a révélé sous un angle nouveau lors de sa parution en français en 2003.
Sur le plan historique, rappelons pour être bref qu’aux premiers Boschimans vont succéder les Khoisans puis les Bantous (Hereros et Ovambos) puis les Allemands qui en font un protectorat en 1864.
En 1904, le général Lothar Von Trotha va devenir célèbre par l’un des premiers génocides de l’histoire. Ce gouverneur signe un ordre d’extermination selon lequel « À l’intérieur des frontières allemandes, chaque Herero, armé ou non armé, sera abattu. Je n’accepterai pas plus de femmes ou d’enfants. »
Pour la commémoration du centenaire de ces massacres, le 16 août 2004, le gouvernement allemand présente ses excuses officielles, historiques et morales et les qualifie de « génocide ».
(Swakopmund, cité touristique et coloniale, photo Georgio)
En 1920, la Société des Nations autorise l’annexion du Sud-Ouest africain par l’Afrique du Sud sa voisine.
En 1979, l’apartheid est aboli dans le Sud-Ouest africain.
En 1990, l’apartheid est aboli en Afrique du Sud.
Le 21 mars 1990, la Namibie devient indépendante.

(photo Christophe Gondouin)
En 2003, est publié chez Stock en français grâce au traducteur Bernard Turle, Au-delà du silence, le roman signé André Brink, le célèbre écrivain sud-africain.
Au-delà du silence, en deux mots : Nous sommes au début du XXe siècle. L’Allemagne envoie dans sa lointaine colonie africaine des convois entiers de femmes. Elles doivent servir d’épouses aux soldats de l’Empire. En réalité elles suivront le sort tragique d’Hanna X, comme chair à colons. Violée, défigurée, la jeune femme organise sa révolte. Elle se place à la tête d’une armée de femmes allemandes et indigènes unies contre la brutalité coloniale.
L’intérêt du roman, en deux lignes : Le roman d’André Brink est le récit de la destruction d’une femme et de sa reconstruction par la haine et le désir de vengeance. C’est l’histoire bouleversante d’une rédemption.
Ce qu’en a dit le traducteur, Bernard Turle, en deux phrases : « C’est l’un des personnages les plus violents, les plus forts mais aussi les plus attachants à qui j’aie dû donner une voix française. Sa traversée du désert est peuplée de figures trempées comme elle dans l’airain, pétries par la tourmente, d’une humanité exemplaire ».
L’épicier éthiopien de Washington a-t-il fêté le passage à l’an 2000 ?

On ne sait pas si l’épicier éthiopien, Sepha Stéphanos, résidant à Washington, a fêté le passage à l’an 2000 qui, selon le calendrier en vigueur à Addis-Abéba, était fixé à ce mardi 11 septembre. On ne le sait pas pour la bonne raison que cet épicier est un être de fiction, créé par un auteur de talent qui répond au nom (éthiopien) de Dinaw Mengestu, auteur des Belles choses que porte le ciel (Albin Michel).
Avant le ciel, Dante et les épices, deux ou trois choses à préciser d’emblée :
1. Mengestu n’a rien à voir avec le sinistre Mengistu, colonel dicateur, surnommé le « négus rouge », auteur de la « Terreur rouge » de 1977 à 1991 et des massacres qui s’en sont suivis, demandeur d’asile au Zimbabwe, condamné , en janvier 2007, à la prison à vie pour génocide par la Haute cour fédérale d’Ethiopie.
2. Mengestu n’a rien à voir avec Kenenisa Bekele, champion olympique du 10 000m aux derniers Jeux Olympiques d’Athènes en 2004.
3. Mengestu n’est pas de la famille du roi de rois.
4. Mengestu ne milite pas dans le mouvement rastafari.
Non Dinaw Mengestu a écrit un seul roman, mais quel roman ! Il a 29 ans, l’élégance tranquille d’un coureur de fond. Il vit à New-York où il profite d’un poste à l’université pour animer des ateliers d’écriture. Des séances de creative writing qu’on devine très efficaces, si l’on en juge par la subtilité avec laquelle Mengestu décrit les sentiments de ses personnages. Ce Mengestu c’est du Stefan Zweig…
Les belles choses que porte le ciel raconte la vie d’un épicier éthiopien à Washington, de son épicerie minable, de ses amis kenyan et congolais, de son quartier qui bouge et devient blanc et cher, de sa relation toute platonique avec Judith, récente propriétaire, blanche, universitaire et critique sur l’histoire américaine (« Elle ne l’a peut-être jamais dit, mais je crois que pour elle une centaine de vers et une poignée de romans sauvaient le pays tout entier », p.214).
Construit en chapitres alternés, le roman est traversé par la figure de Naomi, 9 ans, fille de Judith, Naomi, 11 ans. C’est un grand plaisir de lecteur que de voir évoluer cette relation entre un père de substitution et une petite fille métisse, intelligente et autoritaire, qui aime qu’on lui raconte des histoires.
Extrait Les belles choses que porte le ciel, p.143 (Sepha l’épicier fait la lecture des Frères Karamazov à Naomi) :
J’avais davantage de clients, en ce temps-là, et je considérais chaque interruption de lecture comme une attaque contre ma vie privée. Lorsque quelqu’un que je ne connaissais pas entrait dans le magasin, Naomi marquait l’endroit où je m’étais arrêté, pour que je puisse suivre des yeux cette personne dans les rayons. Elle me prenait le livre des mains, posait le doigt exactement sur le mot ou la phrase que je venais de lire et le gardait collé à la page jusqu’à ce que je reprenne. Une fois, j’ai fait attendre plus d’une minute un homme qui s’était présenté au comptoir avec un simple rouleau de papier hygiénique sous le bras, tandis que je finissais de lire une page que je venais juste de commencer.
Roman de la double culture, entre Amérique et Ethiopie, Les belles choses que porte le ciel, est le roman de la nostalgie dans l’exil. Sepha et ses amis n’en finissent pas de s’intégrer dans cette Amérique qui les acceptent tout juste comme porteurs de valise, réceptionniste ou, au mieux, épicier.
Cet aussi un livre à l’humour ravageur, finement dosé, juste pour faire supporter le trop-plein d’émotions. Exemple de cet humour en forme d’aphorisme, p. 51 : « Il y a déjà trop d’heures dans une journée ; s’inquiéter pour l’une d’elles en particulier n’a pas de sens. »
Extrait Les belles choses que porte le ciel, p.16 :
Jusque-là, nous avions réussi à citer plus de trente coups d’Etat différents ayant eu lieu en Afrique. C’est devenu un jeu, entre nous. On cite un dictateur, et puis il faut deviner l’année et le pays. Ça fait plus d’un an qu’on joue à ça. Nous avons étendu notre domaine de jeu et inclus les coups ratés, les rébellions, les insurrections mineures, les chefs de guerillas et les acronymes du plus grand nombre de groupes rebelles qu’on puisse trouver -SPLA, TPLF, LLA, UNITA, tous ceux qui ont pris un fusil au nom de la révolution. Plus on en nomme, plus on en trouve ; les noms, les dates et les annès se multiplient aussi vite qu’on peut les mémoriser, si bien que parfois on se demande, à moitié sérieusement, si nous ne serions pas plus ou moins responsables de cet état de fait.
Le titre du roman est emprunté à Dante, l‘Enfer :
Par un perthuis rond je vis apparaître
Les belles choses que porte le ciel
Nous avançâmes, et une fois encore, vîmes les étoiles.
Avant la France, Liverpool inaugure un Musée international de l’esclavage
Les faits :
Liverpool inaugure aujourd’hui le Musée international de l’esclavage dans le cadre des festivités organisées pour le » Bicentenaire de l’abolition de la traite négrière dans l’ancien Empire britannique et pour la Révolution haïtienne. » C’est le premier musée permanent dédié à la traite transatlantique. Le musée fera partie de l’enceinte du Musée maritime de Merseyside sur le Albert Dock. La Grande-Bretagne est donc bien en avance sur la France…
Le contexte muséographique :
Liverpool s’était déjà distinguée avec un lieu de référence, la Transatlantic Slavery Gallery. Inaugurée en 1994, cette galerie a mis en lumière les conséquences de la traite sur le monde moderne. Le succès de cette galerie a poussé le groupe des Musées nationaux de Liverpool à aller plus loin. Le futur musée se propose d’identifier, au travers de nouveaux espaces d’exposition, « les problèmes contemporains induits par l’esclavage et le traite négrière, cherchant par là à dépasser le caractère strictement historique et à s’intéresser aux aspects contemporains qui en découlent ».
Les thèmes des nouvelles galeries :
• Les droits de l’homme, la liberté et le sous-développement en Afrique et dans les Caraïbes ;
• les identités culturelles, le pluralisme et la discrimination raciale ;
• les contributions majeures des descendants africains en Amérique et en Europe.
Dans un futur proche, il est également question de développer l’enseignement et la recherche, principalement grâce à la création d’un institut de recherche (prévu pour 2010) et un centre de ressources ouvert au public.
A noter sur le site du Musée, l’excellent dispositif pédagogique « Slaves Stories » (récits d’esclaves) : http://www.diduknow.info/slavery/index2.html
Le retard français :
1. En 2001, la loi Taubira stipule dans son article 1er : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVè siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »Aucun de ses cinq articles ne fait mention d’un musée de l’esclavage… Seul l’article 2 spécifie : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. »Et l’article 4 renvoie à « un comité de personnalités qualifiées, parmi lesquelles des représentants d’associations défendant la mémoire des esclaves, [qui sera] chargé de proposer, sur l’ensemble du territoire national, des lieux et des actions qui garantissent la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations. »
2. Il faut attendre le rapport 2006, du Comité pour la mémoire de l’esclavage (présidente Maryse Condé) qui » appelle de ses vœux la réalisation d’une exposition nationale sur l’esclavage, la traite négrière et leurs abolitions dans un musée national majeur. »
3. En 2006 encore, le président Jacques Chirac confie à l’écrivain martiniquais Edouard Glissant la présidence d’une mission de préfiguration d’un Centre national consacré à la traite et à l’esclavage. Le chef de l’Etat souligne que « la mémoire de l’esclavage doit s’incarner dans un lieu ouvert à tous les chercheurs et au public ».
4. En 2007, Edouard Glissant consacre un livre Mémoires des esclavages à la fondation d’un Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions (Gallimard).
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Extrait : |
| « S’il y a une raison de fonder un Centre national autour d’un pareil sujet, c’est-à-dire de cet esclavage-ci plus particulièrement, oui de cet esclavage-ci, africain, caraïbe, américain, transindien, européen, alors que nous savons que tous les esclavages sont également monstrueux et hors humanité, peut-être la trouvons-nous avant tout dans ceci qu’il a intéressé la plupart du monde connu à l’occident du monde, c’est-à-dire qu’il a établi un lien d’un ton nouveau entre pays et cultures, que ce lien, on a voulu le faire méconnaître, qu’il a brassé un nombre incalculable de beautés dans un nombre aussi incalculable de supplices, qu’il en est résulté la créolisation de ce grand pan du monde, créolisation aussi belle que sa démocratisation, qui a répercuté sur une partie de notre monde actuel et qui a fait que nous y sommes entrés, et qu’alors ce Centre doit être national parce que c’est là le meilleur chemin pour en démultiplier toutes les approches et toutes les résonances internationales. » |
A ce jour, l’actuel gouvernement français n’a pas repris à son compte cette démarche.
Haïti, Cap-Vert, Samoa : le podium de la fuite des cerveaux

Selon le Rapport CNUCED 2007 sur les pays les moins avancés, qui a pour thème le savoir, l´apprentissage technologique et l´innovation au service du développement , cinq PMA (Haïti, Cap-Vert, Samoa, Gambie et Somalie) ont perdu ces dernières années plus de la moitié de leurs spécialistes de formation universitaire qui sont partis pour des pays industrialisés à la recherche de meilleures conditions de travail et de vie. Dans sept autres PMA, plus du tiers du personnel qualifié a quitté le pays.
Le graphique montre les PMA ayant eu les plus forts taux d’émigration en 2000 (Pourcentage d´émigrants qualifiés par rapport au nombre de personnes ayant reçu une formation universitaire dans le pays d´origine. Ainsi dans le cas d’Haïti, plus de 80% des universitaires sont partis).
http://www.unctad.org/Templates/Webflyer.asp?docID=8580&intItemID=1397&lang=2
Haïti, Cap-Vert, Samoa, trois îles, trois continents…

