Les performances de la 2CV

La 2CV fête ses 60 ans avec Expo show à la Cité des sciences et de l’industrie, à la Villette, nord-est de Paris (jusqu’au 30 novembre). A signaler la journée très particulière du 25 mai avec un rassemblement géant de 2CV et le même jour à 15h une  » performance  » de Bombeiro Organisation : une équipe de mécaniciens démontera une 2 CV en faisant passer toutes les pièces au travers d’un trou pratiqué dans un mur. De l’autre côté du mur, le remontage est effectué le plus vite possible. Une fois remontée, la voiture doit repartir comme elle était venue. Qu’on se le dise ! Il existe un record de France de montage / démontage de 2CV… mais quid du record du monde ?

Le mot performance n’est pas de trop en matière de 2CV. La preuve ce livre d’Alain Créhange, En peinture Simone !ou  » petite anthologie imaginaire de la 2CV dans l’histoire de l’art occidental « ,publié par Fage éditions, sises à Lyon.. L’auteur, spécialiste de mots-valises, a utilisé la technique du collage dans une série de peintures de maîtres où il a glissé une ou plusieurs 2CV. Ainsi la Joconde devient autostoppeuse et Vermeer (ci-dessus), lui, peint au XVIIe siècle… une Vénus ou une 2CV ? Créhange est le Pierre Dac de la 2CV (Pierre Dac, humoriste foutraque auteur de mots d’esprit, du genre :  » Les bons crus font les bonnes cuites « . Créhange est inspiré par la rencontre entre la peinture et un  » objet parfaitement magique «  (Roland Barthes). Chacun des collages est accompagné d’un court texte pour la route.

Armes miraculeuses

Le Parisien de dimanche titre en Une :  » Météo : on veut du soleil « .

Dans le film Il va pleuvoir sur Conakry (sur les écrans le 30 avril), une prière collective provoque la pluie après une longue période de sécheresse. En coulisse, les politiciens, qui avaient connaissance des prévisions météo, ont exploité la crédulité des religieux comme de la population.

A Paris, voici les solutions suggérées par le journal et ses lecteurs pour lutter contre le manque de soleil et un moral en berne : les U.V. des cabines de bronzage, les crèmes autobronzantes, les vitamines et les compléments alimentaires.

Crédulité dans un cas, placebo dans l’autre, un poème de Césaire, chacun ses Armes miraculeuses.

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration « 

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration… « . Nous sommes dans le quartier-monde de la Goutte d’Or, au Nord de Paris, dans le Lavoir Moderne Parisien.

Précision de taille : les cœurs intellectuels, parisien de la Sorbonne (les universités de Paris III et Paris IV), américain de New-York et du Québec et des Antilles, africain de Côte d’Ivoire, se sont déplacés pour un colloque sur l’oeuvre du dramaturge Koffi Kwahulé.

Ce samedi matin, le dialogue autour de Judith Miller (New York University) donnera une belle partition intellectuelle et… politique, établissant une haute portée au travail de Koffi Kwahulé (objet d’un festival de plusieurs semaines ici) et d’une dramaturge africaine-américaine très jouée outre-atlantique : Suzan Lori Parks.

L’auteur de Topdog/Underdog a bénéficié d’une belle prestation à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet en septembre 2007 [Papalagui, 30/09/07]. Son metteur en scène français, Philippe Boulay, a prononcé cette question en forme de plaidoirie :  » Koffi Kwahulé comme Suzan Lori Parks n’ont-ils pas une vision post-raciale à l’image du discours récent du candidat à la candidature démocrate Barack Obama à Philadelphie ? « 

L’homme de théâtre qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis précise :  » Koffi Kwahulé et Suzan Lori Parks sont au-delà de l’aspect communautaire mais ils veulent récréer de la communauté, humblement. Ce n’est pas courant.  »

Cris, souffrances et lieux clos

Xavier Garnier rappelle la propagation de  » l’effet Senghor  » et de  » l’effet Césaire  » :   » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration.  »

Xavier Garnier est enseignant-chercheur à Paris XIII, université localisée (délocalisée ?) à Villetaneuse tout au Nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Sa spécialité : les littératures africaines en anglais, français et swahili. Et oui, en swahili !

 » Il y a ce mot de Senghor :  » L’émotion est nègre comme la raison est hellène « . Le Nègre serait pure vibration. On n’arrête pas une vibration. Or la vibration part d’un lieu. Oui Sony Labou Tansi ou Wole Soyinka ont pris leurs distances avec la négritude [Sur l’après-négritude des écrivains africains contemporains, lire Dominique Ranaivoson, Senghor, Le profane et le sacré, Africultures, décembre 2005]. Mais la négritude de Césaire part d’un lieu fondateur. Pour Césaire comme pour Glissant c’est la cale du bateau négrier.

C’est ainsi que la modernité a inventé des lieux clos dans lesquels des souffrances s’installent.

Il y a cette phrase incontournable :  » On ne savait pas ! « . Les lieux de souffrance seraient hors du regard. La cale jadis, le wagon naguère, les centres de rétention aujourd’hui. Ces lieux d’où la vibration part. Des lieux où l’on souffre. Cette interview de Céline : la prison où l’homme souffre.

Le jazz est un lieu clos, poursuit Xavier Garnier [Koffi Kwahulé ne se définit pas en écrivain mais en jazzman, cf. Papalagui , 06/04/08]. Or le jazz vit dans des lieux clos partout, avec des vibrations qui se sont développées. Les lieux clos posent la question des médias et des trois attitudes possibles : 1. VOYEUR : On met des caméras, on voit, mais la vibration ne passe pas. 2. OBSERVATEUR, MILITANT : dans le centre de rétention. 3. ASPIRANT à créer une communauté : on est dans un lieu et on se laisse pénétrer par cette vibration.

Ainsi, le continent africain capté par les caméras, nous fait poser la question : avons-nous la possibilité d’installer un lieu ou des territoires où la vibration pourraient passer ?  »

Dans l’assistance, une certitude :  » La vibration passe toujours à travers les murs. «  On pense au dernier roman de Chamoiseau, Un Dimanche au cachot [Papalagui , 09/10/07] , où tout est vibration et se constitue en mémoire de l’absence. Xavier Garnier s’interroge :  » … mais la vibration passe sous forme moléculaire. D’où cette question de la visibilité/invisibilité. Les artistes ne nous aident-ils pas à savoir par où on souffre ? « 

À  noter :  » Le grand cri nègre  » se réfère à Une tempête, adaptation très libre de Shakespeare, publiée en 1969 :  » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  »

Contacts : Sylvie Chalaye , responsable à l’Université Paris III du tout nouveau Laboratoire  » Scènes francophones et écritures de l’Altérité  » de l’Institut de recherche en études théâtrales (IRET), et Virginie Soubrier à l’Université Paris IV, Centre de recherches en histoire du théâtre (CRHT ).

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Grammaire de l’imagination de Gianni Rodari, édité par Rue du monde, est un livre créateur d’histoires et de comment les raconter. Nul doute qu’au pays merveilleux d’Alice, sa lecture est obligatoire. Sous-titré  » Introduction à l’art de raconter des histoires « , il narre les périgrinations de son auteur parti à la rescousse des instituteurs de son pays (l’Italie) débordés par le comportement de leurs élèves. Rodari c’est un peu SOS histoires : il vous apprend à raconter une histoire quand vous avez dix ans et que vous n’êtes pas forcément passionné par votre instit’… Son livre est passionnant, il est plein d’astuces qui décoinceraient n’importe quel mutique… C’est une mine pour tout atelier d’écriture… pour adultes aussi.

Exemple parmi d’autres, le  » binôme imaginatif  « . Prenez deux mots comme  » chien  » et  » armoire « ; associez-les : chiens dans l’armoire ; armoire du chien ; chien sur armoire, etc. Une histoire commence. On a testé la méthode Rodari en atelier d’écriture avec  » cheval  » et  » ascenseur « .  Exemple avec ce texte signé Aude Cherrier, Atelier d’écriture, mars 2008.
 

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Etre poli avec lui, le caresser dans le sens du poil.

Bien le guider. Attention c’est tout de même un animal.

Le précéder, ce sera plus normal.

Puis l’inviter à monter dans cet étrange attirail.

Surtout le rassurer. Lui parler à l’oreille, au cheval.

Pas à mamie, qui elle reste ahurie, avec son dentier, son sac et son châle.

Plantée sur le pallier avec Monsieur son mari d’amiral.

Un autre titre de Gianni Rodari, destiné à la jeunesse, prolonge le plaisir. Il est co-écrit avec Alain Serres, l’éditeur de Rue du Monde : Jeux de mots, jeux nouveaux, illustrations saisissantes de Laurent Corvaisier, dont le plaisir est à chaque nouveau livre, redoublé.

Duetto de Kaplan décapant percutant

Duetto5, lire Duetto puissance 5, c’est-à-dire qu’on aurait dû se méfier : ça démarre dans les coursives avec un jeune vidéaste et elles deux qui pouffent. Très vite, elles occupent la scène et regardent le public dans les yeux. Les lumières de la salle ne sont pas encore éteintes. On n’a pas le temps de contempler la cuisine fixée au mur du fond, verticalement.

Aussitôt les mots percutent et vous décapent. C’est du Kaplan comme on l’aime : bref et tendu comme un fil, vif comme un flux à haute pression, haute précision. Kaplan c’est la haute couture du mot qui claque.

Des mots qui se répètent et qui vous pètent au visage : L’angoise m’angoisse par exemple, un cours texte dit façon cataracte, une femme prise du côté d’Ikea entre vis et boulons, et qui,  » tout d’un coup / je me suis sentie éparpillée / jetée dispersée éparpillée / en vis et en boulons / j’étais les petites vis / fines / j’étais les gros boulons / ronds / etc.  »

Kaplan dénonce la consommation et ce qu’elle fait à la femme, dans la femme, autour de la femme. C’est jamais consumériste ou féminsite, mais ça vous emporte, ça vous porte.  » On est dans la société du bonheur et on est malheureux « , dit-elle dans La femme du magazine.

Frédérique Loliée et Elise Vigier ont du talent, du chien, et une espèce d’élégance du verbe rapide, du speed-speaking. Elles passent le texte de Kaplan comme une chose sérieuse, drôle, agaçante, limite burlesque, tentation du pire, élucubrante. De son projet, Leslie Kaplan écrit (on cite tout, tellement c’est juste, et qui a dit qu’un blog doit être bref ?) :

Deux femmes, mais « femme » n’est pas une catégorie ni un genre, c’est un point d’appui, concret, matériel, pour faire passer, faire circuler, des mots, des objets, des questions, des émotions. Ce qui circule, c’est l’abondance, tout ce surplus de la société, tout ce qu’on consomme, nourriture, sexe, spectacle, ce qu’on mange, ce qu’on se met, dans la tête, sur le corps, tous ces mots en trop, toute cette bêtise, toute cette pauvreté, toute cette absence, de quoi, de sens, de but, de liens, de rapports, de sentiments, toute cette présence en creux, tout ce vide qui déborde. « No ideas but in things », disait William Carlos Williams, pas d’idées si ce n’est dans des choses, ici on pense avec des choses concrètes, des mots concrets, en situation et en dialogue, et le théâtre vient de cette façon. Le théâtre : une forme d’étonnement, l’étonnement de proférer des mots et des phrases, de les lancer devant soi et de les sentir voler, toucher, rebondir, l’étonnement devant le langage et ce qu’il y a dessous, devant la vie en somme, toute ma vie comme il est dit.

C’est jouer aussi vite que c’est écrit. Mais comme c’est bien écrit et que les comédiennes bourlinguent avec Kaplan depuis la création du Théâtre des Lucioles , ce collectif d’acteurs qu’elles ont fondé, et bien  » c’est vite dit bien dit « .

Elles ont fait ensemble, en 1994, L’Excès-L’Usine (en atelier à la prison des femmes de Rennes) ; en 1996 Depuis maintenant, adaptation du roman et mise en scène de Frédérique Loliée qui, la même année, mène avec Leslie Kaplan plusieurs ateliers d’écriture à Saint-Denis et à la Maison d’arrêt d’Avignon. Par la suite, Leslie Kaplan adapte L’Inondation de Zamiatine, mis en scène par Elise Vigier.

Toute ma vie (l’un des huit  » texticules « , comme dirait Queneau), a été écrit au fil du site Inventaire/Invention .

Toute ma vie j’ai été une femme (…)

si tu dis cette phrase

on ne peut pas te comprendre (…)

c’est vrai

je ne me comprends pas moi-même

toute ma vie j’ai été une femme

cette phrase est immense

(…) cette phrase a tellement de potentiel

de possible

cette phrase recèle

je dis bien : recèle

tellement d’autres phrases

oui

mais

moulinex libère la femme

(…)

je te laisse

tu es trop bornée

moi je suis devant une phrase immense

immense

toute ma vie j’ai été une femme

(… arrive après 🙂

tous les petits légumes sont respectés dans leur diversité, etc.

Et Duetto, pourquoi Duetto ? Oui  » Duetto  » c’est  » duel  » en italien. Bien. Mais sans doute aussi parce que les mots se battent en duel, duel auquel les spectateurs assistent dans Les mots et les choses :

ah la culture

quand j’entends le mot culture

je sors mon revolver

quand j’entends le mot culture

je sors mon carnet de chèque.

Duetto5  » Toute ma vie j’ai été une femme « , dans le cadre du Festival Jeune Création, Maison de la poésie de Paris (dernière le 13 avril). Textes inédits de Leslie Kaplan et extraits de textes de Rodrigo Garcia, conception et jeu Elise Vigier et Frédérique Loliée. Une production du Théâtre des Lucioles, sis à Rennes.
Frédérique Loliée et Elise Vigier ont suivi la formation de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne (1991-1994). Elles travaillent avec Didier-Geoges Gabily, Claude Régy, Robert Cantarella, Christian Colin, Matthias Langhoff…

LIRE la critique d’Odile Quirot :

 » Leslie Kaplan poursuit ici son auscultation poétique et politique de l’expérience quotidienne des masses (avec humour, ainsi dans «André», un homme perdu lui aussi dans «la sexualité industrielle de masse»). Sans doute aussi, comme dans «Habiter», croise-t-on quelque Dibbouk qui voudrait prendre sa place dans le corps de l’autre. Nous avons tant de choses en nous, silencieuses, mais à l’œuvre!  » La suite dans Bibiobs.com.

Faim d’Haïti

 

Cinq morts et une quarantaine de blessés en une semaine, au cours des manifestations de la faim en Haïti. Pendant cette période, le sac de riz est passé de 35 à 70 dollars. L’agence Alter-Presse signale des barricades et des pillages.

Selon Radio Kiskeya, qui cite le témoignage de confrères journalistes, le photographe Jean-Jacques Augustin (auteur de la photo de foule ci-dessus) aurait été blessé par balle.

Les casques bleus des Nations Unies ont dispersé des manifestants alors qu’ils se dirigeaient dans la zone du Palais national.

René Préval, le président de la République, propose de soustraire dix pour cent du salaire mensuel des fonctionnaires de l’État percevant plus de 30 000 gourdes (environ 540 euros) au profit des démunis.

Comme mesure phare pour soulager les souffrances de la population, le chef de l’État propose la subvention de la production agricole et de la consommation nationale.

Selon René Préval, en permettant aux paysans de trouver des engrais à moitié prix et en subventionnant la vente du riz produit en Haïti, la production nationale en sortira renforcée et les prix baisseront.

Des mesures similaires sont également prévues pour relancer la production d’œufs et de poulets parallèlement à des négociations avec les importateurs.

Rétrospectivement, la « bonne gouvernance » haïtienne semble avoir fait long feu. En octobre 2007, le Parlement haïtien avait voté un budget pour 2008 de 69 milliards de gourdes (1,14 milliards d’euros) avec « la priorité donnée à la bonne gouvernance, la sécurité, la justice, l’État de droit, la stabilité politique, et la stabilité macro-économique ». avait annoncé le ministre de l’économie et des finances, Daniel Dorsainvil. Il était prévu « des dépenses pour faire reculer la pauvreté ».

L’année 2007-2008 était annoncé alors comme la première année de mise en œuvre du  » Document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté « (Dsncrp).

De Guadeloupe, Monique Mesplé-Lassalle écrit :

« La faim au ventre n’est pas pacifique », et dans le silence feutré de mon île en distance de la vie, je n’entends que ce cri poussé par Haïti, le Sénégal, le Burkina, l’Egypte. Le cri de la faim poussé par des êtres humains qui préfèrent encore mourir par balles. Cinq morts en Haïti et des dizaines de blessés, deux en Egypte et plus de cent blessés, combien de morts sans parole en Afrique…

Silence feutré de mon île en écho à celui, assourdissant, d’un monde nécrosé sur son « je ». Je me jette sur les journaux dans l’espoir d’un appel solidaire… dans le Monde, un entrefilet noyé dans les 400 000 euros payés pour protéger une seule flamme, toute olympique qu’elle soit. Noyé dans les millions des détournements de fonds. Noyé dans les dérives d’égos malades en quête de pouvoir.

Noyée la faim, niée, néantisée.

Ici, on fait la chasse aux Haïtiens qui sont venus chercher la vie. Ici, on méprise, on insulte, on rejette. Frères du sang  versé pourtant, de la douleur partagée. Exemples d’Histoire pourtant. Mais, l’un a oublié la faim, l’autre n’a le droit que de se taire et de crever la gueule ouverte…sur sa faim.

Mal au monde.

[Lire de Monique Mesplé-Lassale, Etrangère de nulle part, recueil de poèsie édité en 2007 par les Presses nationales d’Haïti. Ecouter sa douce voix de rocaille en lectrice attachante de James Noël sur le site Ile en île .]

Monique nous rappelle cet extrait de Rue des pas-perdus, roman de Lyonel Trouillot, écrivain résidant en Haïti :

 

Je vous dirai, mes messieurs-dames, je ne suis qu’une vieille femme qui radote, une vieille pute exilée dans ses trous de mémoire et sa grande maison vide, hier bonne au lit, de santé ferme et sérieuse en affaires, mais qu’importe ce que je fus, ce qui reste, ce qui n’a jamais bougé, pire que le pian ou les morpions, pire que tout, pire que vous-mêmes, mes messieurs-dames, parce que c’est elle qui vous nourrit et qui vous crée tels que vous êtes, c’est la misère. Alors permettez que je crache sur les drapeaux et les parades, sur vos titres et vos slogans. Au nom du pain. Sur vos haines et sur vos mensonges. Au nom du pain. Sur les rats que vous devenez quand il vous prend de mordre et de souffler dans la misère de qui n’a rien à mordre et pas de souffle pour souffler. Au nom du pain. Sur vos diatribes, vos têtes d’affiche, sur les galons que vous vous inventez parce qu’à force de mentir on finit par croire en la vérité du mensonge. On finit par se dire c’est pas si mal, ça peut aller, ils ont vu pire et de toute façon ce n’est pas du jour au lendemain qu’on changera leurs habitudes d’abstinence, de pas assez de ci, d’insuffisance de ça. Alors de prophète en prophète, de dictateur en dictateur, il suffit de leur foutre une poignée de sel sous la langue et des vivants à tuer ou des morts à pleurer, de la poudre de toc d’héroïsme dans les documents officiels. Permettez que je crache sur vos monuments. Au nom du pain. Vous n’êtes même pas foutus de leur faire des fontaines qui coulent. Tant il est vrai, mes messieurs-dames, que vous n’avez à leur offrir que des orgies d’apocalypse, des jérémiades de poitrinaire. Et vos gueules de couteaux de pharmacie qui viennent trancher dans leur misère. Et eux comme des chiens errants qui n’ont plus de place pour errer parce que la misère ça prend toute la place et ne laisse que les recoins, ils chassent les mouches avec des gestes que vous prenez pour des vivats, pour ne point perdre l’illusion de leurs bars, ils miment des airs de semence en attendant qu’un jour ils accourent demander justice à vos mensonges et à la faim. Au nom du pain. Croyez m’en, mes bons messieurs-dames, il n’y a pas que don Cristobal que les vents jetteront à la mer. Mais voilà que je parle comme vous, moi qui n’ai jamais rien jeté, parce que tout me semblait valoir la peine d’être conservé. Les odeurs des hommes, des parfums. Celle du pain surtout. Les petits présents de rien du tout des amants qu’on ne reverra plus. Tous les souvenirs. Même les oublis. Parce que l’oubli aussi, c’est une façon de se souvenir. Non, je n’ai rien à jeter à la mer. Même pas vous, mes bons messieurs-dames. Tout est paré pour la parade. Les morts. Les justes. Les vivants. Moins le pain.

 

Lire mieux pour vivre mieux

1. REGARDER sur France 2 , ce mardi soir, 20h50, 68, documentaire de 120′ de Patrick Rotman. Mai 68, version révolte planétaire…

2. COURIR CHEZ SON LIBRAIRE. Les bons libraires peuvent avoir pour signe distinctif des sacs sur papier kraft recyclé. Des dizaines de libraires indépendants ont adopté ces cabas proposés par l’agence graphique Entre deux. Mai 68, généreux en slogans, a mis l’imagination au pouvoir, comme en témoigne un catalogue des bons et des moins bons mots des murs. Et celui-ci, il n’est pas dans la liste ? Beau slogan, non ?

3. SE MUNIR DE LA PETITE PHILOSOPHIE DU LECTEUR de Frédérique Pernin, qui nous inciterait plutôt au  » Lire mieux pour vivre mieux « …

Déjà auteur dans la même collection  » Pause philo  » de chez Milan d’une Petite philosophie du shopping, cette professeur agrégée de philosophie nous invite à flâner, du livre au lecteur et retour, dans ce lien ténu, tissé et intime qui fait d’une lecture une expérience singulière. Elle-même tisse des liens entre des lectures, entre des expériences sans limites.

Sa pédagogie talentueuse nous déroule le long d’un abécédaire qui sait se moquer de lui-même ( » en soi une absurdité « ) une série de quelque 26 chapitres écrit avec une légèreté de bon aloi. Mieux qu’une légèreté qui dit le ton mais pas le sérieux du propos, sa démarche capitulaire lui autorise des  » regards obliques « , comme elle dit fort justement.

La philosophe tient pour sérieux ce qui se joue entre l’auteur, le livre et le lecteur. Plus qu’au livre, elle s’attache à la lecture. L’auteur convoque le monde dans sa fiction. Il combine à sa façon, selon son regard, les éléments du réel, ou plutôt du vrai.

Le bon livre maintient en état de flottaison le lecteur qui va interpréter cette vision du monde à sa façon.

La lecture est donc un double bricolage : l’auteur propose un sens, le lecteur en dispose, en rêve, s’en nourrit, en jouit à sa guise, le gâche ou le fait sien.

Petite philosophie du lecteur est un miroir tendu qui nous permet d’en ressortir avec un bon paquet d’aphorismes, bien sentis :

Cosmos :  » La lecture a ceci de particulier qu’elle est un art de création et non de représentation. Le texte exige son propre dépassement. On ne peut en rester à ce qui est donné, il faut construire un sens à partir des signes (…) Rassembler ce qui est épars, le relier pour en recueillir le sens, cela s’appelle lire (…) Dans la lecture du livre, auteur et lecteur se partagent la tâche d’être un homme : l’un fait exister du sens, l’autre le sait et alors déchiffre les signes.  »

Dictionnaire ! :  » Quand on lit un magazine, un journal, le dos d’un paquet de céréales ou un relevé de compte bancaire, on sait qu’on ne lit pas : on s’informe.  »

Fin :  » Les bibliothèques et les librairies sont d’assez bonnes approximations de l’infini.  »

Goût :  » Un bon livre serait un livre qui me nourrit…  »

Hypnose :  » L’auteur suggère, et le lecteur rêve.  »

Initiations :  » Il faut savoir courber la tête pour entrer dans un livre.  »

Jardin :  » Le labeur ne garantit pas la récolte, la lecture d’un livre ne garantit pas le savoir.  »

Ni… Ni :  » Ni pour se distraire, ni pour se cultiver : la vie est trop courte pour que l’on consacre du temps à de mauvaises lectures. Et le problème n’est pas tant de lire de mauvais livres que de mal lire.  »

 » La lecture démultiplie l’existence.  »

Oubli :  » Ce que nous enseigne la fameuse madeleine de Proust, c’est que notre vrai passé est ce qui ne passe pas, ce qui n’est pas dépassé.  »

 » Nos souvenirs de lectures sont les témoins de ce que nous fûmes, et ce que nous sommes encore, ils sont autant de marque-pages…  »

 » Bien lire c’est se lire à travers ce que nous lisons.  »

Polar :  » … présenter les faits que l’esprit n’a plus qu’à relier.  »

Rareté :  » La lecture se meurt de la confusion entre lire et consommer.  »

 » Au nom de quoi également faudrait-il rester dans l’illusion de la capacité de tous à être d’emblée des lecteurs ?  »

Subversion :  » Secret et solitaire, le lecteur est un être subversif.  »

W.-C. :  » Il y a dans la lecture l’acceptation de l’effort, voire même de l’ennui.  »

 » Le goût de chacun ne peut se former que par la recherche du meilleur et donc de la singularité. Aussi le parcours du lecteur ne peut-il être que solitaire. Le lecteur – où qu’il lise – se doit d’être, obstinément, un aristocrate.  »

et, enfin :
Bûcher :

 » La facilité avec laquelle on se décharge de l’effort de penser lorsque l’on attend du livre qu’il pense à notre place. « 

Mémoires

Une mémoire saignée à blanc : 148 tombes musulmanes du cimetière militaire de Notre-Dame-de-Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire près d’Arras, dans le Pas-de-Calais, ont été de nouveau profanées, dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 avril.

Les inscriptions injurieuses, découvertes dimanche matin dans l’un des plus importants cimetières militaires de France avec 22 970 corps de jeunes inconnus de la Première Guerre mondiale,  » visent directement l’islam et elles insultent gravement Mme Rachida Dati, garde des Sceaux. Une tête de porc a même été pendue à l’une des tombes « , a précisé le procureur de la République d’Arras, Jean-Pierre Valensi. Les réactions d’indignation sont unanimes.

La mémoire musulmane est blessée comme la mémoire nationale, celle qui s’est retrouvée dans le souvenir du dernier poilu lors de sa mort le 12 mars dernier.

Des mémoires en dialogue : A Paris, l’Amitité judéo-noire organisait ce même dimanche un colloque autour de l’œuvre d’André (disparu en 2006) et Simone Schwarz-Bart,  » précurseurs des memoires juives et antillaises « . La période récente s’est vu atteinte d’un curieux malaise, celui de la  » concurrence mémorielle « , celle de la Shoah étant ancrée dans la société française, la mémoire de la Traite et de l’esclavage ne l’étant pas encore assez selon certains, malgré la loi Taubira, en 2001.  » L’Amitié Judéo-Noire, précise l’association dans sa profession de foi, souhaite faire en sorte qu’entre peuple juif et peuples noirs, africains et antillais, la connaissance, la compréhension, le respect et l’amitié se substituent aux malentendus et aux manifestations d’hostilité. « 

Une rencontre de bon aloi qui jalonne un dialogue difficile comme en ont témoigné tels ou tels propos prononcés par des personnalités influentes des deux communautés depuis 2005…

Un dialogue nécessaire, même si l’unanimté ne règne pas. Ainsi dans la communauté antillaise, tous ne sont pas d’accord pour commémorer le souvenir des victimes de la traite et de l’esclavage, le 10 mai, date officielle, proposée par le Comité pour la Mémoire de l’esclavage. D’autres, comme l’association CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998), associée à Amitié judéo-noire pour ce colloque du jour, s’apprêtent à célébrer le 10e anniversaire d’une marche de la reconnaissance, en mai… mais le 23 mai ( » Le CM98 se fixe comme objectifs de défendre la mémoire des victimes de l’esclavage colonial « , précise son site).

Dans la communauté juive, tous ne sont pas d’accord avec la  » compassion  » envers son prochain, vertu souvent invoquée lors du colloque. Pour certains cette compassion s’applique aux Juifs seulement. Le président du CRIF , présent lors de ce colloque, a rappelé que l’un des objets du judaïsme était la rencontre avec l’Autre. Puis il est parti commémorer au Mémorial de la Shoah le 65e anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie.

Enfin, la Conférence mondiale contre le racisme, organisée à Durban en 2001, a laissé des traces, dominées par les questions du conflit israëlo-palestinien comme des réparations consécutives à l’esclavage. D’ores et déjà, le Canada et les Etats-Unis ont annoncé leur absence de  » Durban « , pour cause  » d’antisémitisme et de sentiment anti-israëlien « .

Mémoires profanées, mémoires en dialogue, il faudra bien s’accommoder à ce que l’Histoire ne prenne en charge seule l’héritage des grands traumatismes collectifs. Mais, pour l’heure, les mémoires ne sont pas unanimes.

Big Shoot : un théâtre plus grand que son texte

Il est des lectures plus belles que des représentations. Denis Lavant vient de faire ce samedi soir au Lavoir Moderne Parisien une de ces prestations qui valent bien des mises en scènes. Sur un texte de Koffi Kwahulé, auteur invité deux mois dans une remarquable série de rendez-vous scéniques et universitaires, Denis Lavant a lu Big Shoot comme un combat intérieur, un huis clos saisissant de convulsions au cynisme et à la violence contenus. La prestation avait de quoi ravir l’auteur lui-même, présent dans cette petite salle d’un quartier de tous les cosmopolitismes, la Goutte d’Or.

Big Shoot présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave. Monsieur interroge Stan. Stan parce qu’il a décidé de le nommer ainsi, sans explication (elle viendra à la fin sur le registre de la confession d’enfance).

Toute l’écriture de Koffi Kwahulé tient dans cette ambivalence : le théâtre est un art de la complexité que la scène doit révéler dans la brièveté de la représentation ou de la lecture privée.

Monsieur a un accent quand il parle anglais. Stan lui dit. Ce qui fait naître chez Monsieur un complexe, qui va traverser le fil de l’intrigue. Entre paroles sexuées, insultes en cataractes, ton mielleux et confession intime, toute la palette d’interventions de Monsieur semble non pas dominer Stan, mais lui donner de quoi tenir à distance l’oppresseur.

Denis Lavant pratique la lecture avec un tel art que le public en oublie qu’il est là pour une lecture. Le public est devant un seul interprète qui bascule merveilleusement bien du bourreau à la victime.

Cette lecture lance les deux mois de programmation des oeuvres de Koffi Kwahulé au Lavoir moderne parisien. Deux mois autour du théâtre et du jazz, le dramaturge ne se définissant pas comme écrivain mais comme jazzman. Il s’en inspire du jazz comme d’autres respirent l’oxygène des hauts sommets.

Dans Frères de son, un très précieux recueil d’entretiens réalisés par Gilles Mouëllic (publié par les éditions Théâtrales), l’auteur africain-européen, comme il aime à se définir, précise son rapport au jazz à propos de Big Shoot (p.62) :

« L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : » Je te suis.  » Quand l’acteur Denis Lavant a lu le texte et a voulu le jouer, je me suis dit qu’il allait jouer Monsieur, celui qui est censé être Coltrane. C’est le plus bavard, celui qui a le souffle le plus véhément. Pourtant quand il m’a appelé, c’était Stan qu’il voulait jouer,  » Monk  » donc. J’ai cru qu’il n’avait pas bien lu, je lui ai demandé de relire la pièce. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour confirmer son choix :  » Ce sont deux belles partitions,mais moi c’est Stan.  » En fait, il avait vraiment compris la pièce, sa respiration. Il avait compris que celui qu’on accompagne, c’est Stan, même s’il ne dit pas grand chose. On a l’impression que c’est Monsieur qui mène le jeu, mais en réalité,le vrai leader, c’est Stan. Quand Monk dit à ses musiciens :  » Jouez, moi je vous suis « , on n’est pas dupe : à l’écoute du morceau,celui qui a mené le jeu, c’est bien Monk. »

Big Shoot est à l’affiche du 15 au 18 avril dans une mise en scène de Sidney Ali Mehelleb, avec Eric Nesci et Arnaud Pfeiffer, et dans une nouvelle lecture avec Edouard Montout le 19 avril. Et en marionnettes, du 6 au 9 mai, mise en scène de Lélio Plotton, avec Adrien Béal et Solène Briquet.