Chamoiseau à Césaire : « maître-marronneur en connaissance »

De tous les éloges louant Aimé Césaire, celui écrit par Patrick Chamoiseau, et publié par le site Bibliobs du Nouvel Observateur de ce jour, est sans doute l’un des plus dignement orgueilleux, tant la vibration de l’œuvre de l’un est en résonance chez l’autre, tant l’orgueil de l’éloge se risque à en considérer d’autres comme…  » dérisoires « . Hommage d’un  » guerrier de l’imaginaire  » à un  » rebelle « , d’un marqueur de paroles à un  » maître-marronneur en connaissance  » : Césaire ? Ma liberté.

Extraits :

D’où vient ma peine à l’instant de la disparition? Pourquoi l’œuvre qui m’habite et que j’habite (avec le sentiment de n’être qu’un clandestin dans un immense palais) ne suffit-elle pas à compenser ce sentiment d’une perte irrémédiable? Pourquoi moi, fils bâtard, qui me suis toujours tenu loin de sa politique, éprouvai-je cette brusque fragilité sous ce «bruit de larmes qui tâtonne vers l’aile immense des paupières»? («Millibars de l’orage», In «Cadastre», Seuil,1961.)

(…)

Il y a (…) une pauvreté à vouloir définir ce géant (ce mapou !) par le seul contexte historique de sa lutte contre le colonialisme, son chant des valeurs noires, ou dans l’absurdité universitaire des catégories «post-coloniales». C’est comme si on tentait de réduire René Char à la résistance contre le nazisme, ou Claudel à une exaltation mystique, ou M. Glissant à l’antillanité.

(…)

Si ce combat (dont Césaire est l’un des beaux emblèmes) contre le racisme, pour l’Afrique, contre l’esprit colonial, est encore à mener aujourd’hui, on s’aperçoit très vite, en ouvrant au hasard n’importe quel texte césairien, que ce qui est à l’œuvre là, et qui transcende le contexte du rebelle, c’est bien une confrontation majestueuse à la masse du langage; c’est bien l’interrogation résolue du mystère poétique; c’est bien le reflet d’une conscience étonnante, étonnée, confrontée au miracle de sa propre émergence au fond d’une île à sucre; c’est bien une intensité poétique rare qui transcende les impossibles de son époque et ses propres impossibles. N’importe quel mot, n’importe quel vers, et on comprend qu’il s’agit d’un poète sans limite fixant l’inconnaissable fondamental, à savoir : comment s’amplifier de beauté, et vivre à cette intensité proche de la combustion?
«La communication par hoquets d’essentiel, j’apprécie qu’elle se fasse à tâtons, et par paroxysme, au lieu de quoi elle sombrerait inévitablement dans l’inepte bavardage de l’ambiant marécage.» («Vertu de Lucioles», In «Aimé Césaire», «La poésie», Seuil, 1994.)

(…)

Et tout cela, ce cheminement torturé, si vrai, si puissant, si sincère, mais du plus haut qu’il soit possible, du plus noble, du plus exigeant, m’a toujours accompagné dès mon plus jeune âge. Comme des étais posés à mon esprit, des scarifications inscrites sur mes flancs même, et m’escortant sur mes chemins de traverses, mes écartées rebelles. Et c’est cela le signe du grand poète: il accompagne toutes les marches vers la vie, même celles qui seraient différentes de la sienne. «Parler c’est accompagner la graine jusqu’au noir secret des nombres.» («Chemin» – in «Moi laminaire») Son cheminement poétique, n’est pas dans le monde, il invente le monde. Il ne relève pas du réel, il devine et précise des réels. À son degré le plus militant, il écarte des vérités et erre dans l’obscur vers cet inconnaissable qui ouvre à de nouvelles sapiences. «J’habite donc une vaste pensée»... Césaire, c’est comme dire: maître-marronneur en connaissance.

(…)

Alors, d’où venue ma tristesse? De là : sa présence auprès de nous, était réelle, physique, pas seulement livresque et poétique, mais vivante. C’est une grâce que d’être compatriote, contemporain, d’un grand poète. Il y a une énergie singulière (an la fos!) que seule autorise la présence du poète, et qui n’est plus la même quand c’est l’œuvre seule qui assure le relais. Cette voix, cette démarche, ce ton, tout ce qui a investi ma jeunesse quand je le voyais, le samedi après-midi, mains, croisées dans le dos, cheminer dans sa ville, portant déjà la charge irrémédiable que seule sa poésie affrontait. Ou lorsque que les CRS déferlaient sur la ville, matraquaient tout, et que nous nous retrouvions autour de son verbe délicieusement incompréhensible, dans l’enceinte de la mairie, entre les deux fontaines. La mairie qui devenait alors un bastion de conscience, et, en même temps, dans la fumée lacrymogène et le hoquet de nos slogans, le lieu le plus improbable de la poésie et d’une invincible fierté. Voilà, tristesse: c’est ma jeunesse qui s’est figée.

L’hommage qu’il avait offert à Paul Eluard peut maintenant lui être rendu («Tombeau de Paul Eluard», in «Ferrements», Seuil, Paris, 1960) :

«… pour conserver ton corps
Grimpeur de nul rituel
Sur le jade de tes propres mots que l’on t’étende simple
Conjuré par la chaleur de la vie triomphante
Selon la bouche operculée de ton silence
Et l’amnistie haute des coquillages » 

A quoi servent les poètes? À rien, et c’est tant mieux.
Mais ils aident à vivre, et à se battre en guerrier sans jamais offusquer la beauté. René Char disait qu’un poète ne doit pas laisser des preuves de son passage, mais des traces, car «seules les traces font rêver». Seules les traces, nous libèrent.
Césaire ? Ma liberté.
Mon rêve de liberté.

Et ce témoignage de Chamoiseau publié par le Journal du Dimanche du 20 avril :

Je suis lié à Césaire par cette dimension affective de conscientisation, mais nous avons évolué différemment. Je suis devenu indépendantiste. Lui était autonomiste. Je n’ai jamais compris pourquoi l’auteur de ces écrits, qui avaient libéré tant de guerriers en Afrique, n’était pas pour l’indépendance de la Martinique. Il n’y a pas un combat en Afrique qui ne soit alimenté par le verbe de Césaire. Quand, en 1989, avec Jean Bernabé et Raphaël Confiant, nous avons publié notre Eloge de la créolité, on a pu dire que nous nous opposions à Césaire. Mais le livre lui était dédié, ainsi qu’à Edouard Glissant et Frankétienne. Nous sommes les fils rebelles de Césaire, nourris de son grand chant de la négritude, tellement libérateur. Nous appelions juste à plus de complexité. A prendre en compte la dimension américaine sans laquelle on ne peut pas comprendre les Antilles.

Césaire, ce grand cri nègre (6)

Lire sur le blog d’Alain Mabanckou , Le volcan s’est éteint d’Achille Mbembe, universitaire camerounais, enseignant à Johannesburg

Extrait :

L’universalité du nom « nègre », il faut la chercher non du coté de la répétition, mais de celui de la différence radicale sans laquelle la déclosion du monde est impossible.  C’est au nom de cette différence radicale qu’il faut réimaginer « le nègre » comme la figure de celui qui est en route, qui est prêt à se mettre en route, qui fait l’expérience de l’arrachement et de l’étrangeté.

Mais pour que cette expérience du parcours et de l’exode ait un sens, il faut qu’elle fasse une part essentielle à l’Afrique. Il faut qu’elle nous ramène à l’Afrique, ou du moins qu’elle fasse un détour par l’Afrique, ce double du monde dont nous savons que le temps viendra.

Césaire savait que le temps de l’Afrique viendrait, qu’il nous fallait l’anticiper et nous y préparer. C’est cette réinscription de l’Afrique dans le registre du voisinage et de l’extrême lointain, de la présence autre, de ce qui interdit toute demeure et toute possibilité de résidence autre qu’onirique – c’est cette manière d’habitation de l’Afrique qui lui permit de résister aux sirènes de l’insularité.

Finalement, c’est peut-être l’Afrique qui, lui ayant permis de comprendre qu’il y a des forces profondes en l’homme qui excèdent l’interdit, octroya à sa pensée son caractère volcanique.

Calendrier lagunaire (Aimé Césaire, 1982)

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable

j’habite un voyage de mille ans

j’habite une guerre de trois cent ans

j’habite un culte désaffecté

entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité

j’habite du basalte non une coulée

mais de la lave le mascaret

qui remonte la valleuse à toute allure

et brûle toutes les mosquées

je m’accommode de mon mieux de cet avatar

d’une version du paradis absurdement ratée

-c’est bien pire qu’un enfer-

j’habite de temps en temps une de mes plaies

chaque minute je change d’appartement

et toute paix m’effraie

 

tourbillon de feu

ascidie comme nulle autre pour poussières

de mondes égarés

ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive

je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

 

j’habite donc une vaste pensée

mais le plus souvent je préfère me confiner

dans la plus petite de mes idées

ou bien j’habite une formule magique

les seuls premiers mots

tout le reste étant oublié

j’habite l’embâcle

j’habite la débâcle

j’habite le pan d’un grand désastre

j’habite souvent le pis le plus sec

du piton le plus efflanqué -la louve de ces nuages-

j’habite l’auréole des cactacés

j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine

de l’arganier le plus désolé

à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte

bathyale ou abyssale

j’habite le trou des poulpes

je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

 

frères n’insistez pas

vrac de varech

m’accrochant en cuscute

ou me déployant en porona

c’est tout un

et que le flot roule

et que ventouse le soleil

et que flagelle le vent

ronde bosse de mon néant

 

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique

agrandit démesurément mes maux

même si elle rend somptueux certains de mes mots.

Aimé Césaire, Moi, laminaire… Le Seuil, 1982.

Césaire, ce grand cri nègre (5)

De l’écrivain Lyonel Trouillot, lire sa réaction dans le quotidien haïtien Le Matin :

(…) Les Antilles ont deux grandes entrées dans l’histoire : la révolution haïtienne et l’œuvre d’Aimé Césaire (…) Dans ce mot qu’il invente : la négritude, il y a la mémoire de ce qui n’aurait pas dû être. Mémoire qui prend la force d’un cri. Non pour lui seul. Non pour sa seule Martinique, même si, comme l’écrit Jacqueline Leiner : Césaire instaure une nation par le langage. Non pour le seul archipel des Antilles et l’Amérique noire, même si dans « ce qui est à moi » il y a la Guadeloupe, Haïti… jusqu’à la «comique petite queue de la Floride. » Mais pour toute la race noire : « Sire, toute souffrance qui se pouvait souffrir, nous l’avons soufferte. Toute humiliation qui se pouvait boire, nous l’avons bue » dit un personnage de Saison. Césaire est l’inventeur de ce nous collectif qui rassemble toutes les victimes de l’esclavage et du colonialisme modernes. Non dans le mythe d’une essence intemporelle, mais dans le vécu historique et la quête de l’avenir. Victoire de l’œuvre et de l’homme sur toutes les théories opposant le particulier à l’universel, sur toutes les théories opposant le sujet collectif au sujet individuel, sur toutes les théories opposant la part raisonnée de l’œuvre aux surgissements de l’inconscient : « Dire d’un délire alliant l’univers entier /à la surrection d’un rocher. »

(…) Césaire a donné voix à la souffrance, à la révolte, à l’énergie de quantité de petits rochers. C’est pour cela qu’il ne peut pas mourir. C’est pour cela que si notre archipel vient de perdre son oracle, la dette et la reconnaissance sont plus fortes que le deuil.

Césaire, ce grand cri nègre (4)

Obsèques nationales d’Aimé Césaire, à Fort-de-France, dimanche 20 avril.

A  Paris, selon le blog fxgpariscaraïbe :

Une veillée est prévue samedi 19 avril à 19 h30 sur la place de la Sorbonne où Césaire a été étudiant.

Une salle du lycée Louis-le-Grand, dans le VIe arrondissement de Paris, devrait être baptisée au nom d’Aimé Césaire.

Le CRAN rendra hommage à Aimé Césaire samedi prochain 19 avril à 17 heures, place du Panthéon et le 10 mai lors de la commémoration du souvenir de l’esclavage et du 160e anniversaire de l’abolition de l’esclavage.

Césaire, ce grand cri nègre (3)

Réactions à la mort d’Aimé Césaire, en Haïti :

Frankétienne :

Aimé Césaire est l’un des plus grands créateurs de son temps. Un grand mapou est tombé. Nous avons perdu le père, l’ami, le frère, le poète. Un visa pour l’Éternité à ce grand maître de la parole.

Gary Victor :

Aimé Césaire a donné à l’homme noir et à l’homme antillais sa fierté.

Emmelie Prophète, responsable de la direction nationale du livre en Haïti :

Aimé Césaire a ouvert, facilité et aussi permis un autre regard sur l’histoire d’Haïti. Il a trouvé le dénominateur le plus sérieux du panafricanisme, il a réussi à lier les continents avec sa poésie.

et depuis Montréal :

Rodney Saint-Eloi :

Aimé Césaire nous a transmis la force de regarder demain. Ce nègre fondamental a marqué pour toujours notre vie.

en Suisse :

La Tribune de Genève (Jean-Noël Cuénod) :

Ce soir, levez donc la tête. Vous y verrez briller une étoile noire.

en Seine-Saint-Denis :

Alain Foix, dramaturge :

Un arbre est tombé, de sa belle mort… Mais il est tombé. Ca me rappelle le mot de Toussaint Louverture lorsqu’il a été arraché à la terre haïtienne : « Vous arrachez l’arbre de la liberté des Noirs, mais il repoussera par toutes ses racines qui sont aussi profondes que nombreuses. » Après Aimé Césaire, son œuvre restera ancrée dans la conscience des humains, car il dépasse très largement sa condition de Martiniquais. Sa pensée est universelle.

 

Firmine Richard, comédienne :

Les Africains ont davantage manié ses textes que les Antillais, ils ont magnifié ses textes. Ce sont eux qui m’ont conduite à Césaire.

Césaire, ce grand cri nègre (2)

Parmi les réactions à la mort d’Aimé Césaire :

Emmanuel Dongala, auteur de Le Feu des origines, écrit de Boko, au bord du fleuve Congo :

Césaire, j’écris ton nom ! Non, je crie ton nom ! Je crie ton nom du bord de mon Congo-fleuve natal, ce “ Congo bruissant de fleuves et de forêts, où l’eau fait likouala-likouala ” que tu as si bien évoqué dans ton Cahier d’un retour au pays natal. La suite sur Mwinda Press.

Edouard Glissant, auteur de Tout-Monde (Médiapart puis Institut du Tout-Monde ) :  » Aimé Césaire, la passion du poète « .

L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde. 

(…) La mort des poètes a des allures que des malheurs plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.

Raphaël Confiant, auteur de Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle :

 » Il y a des grandes âmes qui, lorsqu’elles quittent le monde, c’est le monde qui se rapetisse.  »

Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë :

Aimé Césaire est  » l’homme qui a éveillé à la conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique  »

Hamidou Dia, auteur des Remparts de la mémoire

Aimé Césaire nous a rendu notre fierté d’Africains (…) Il a toujours voulu rester debout, il s’est toujours réclamé de l’Afrique, de ses ancêtres bambara « .

René Despestre, auteur de Bonjour et adieu la négritude (La République des Lettres ) (Publié le 11 avril, avant la mort du poète)

Le regard qu’Aimé Césaire jeta sur le passé des Haïtiens nous a permis de le redécouvrir dans sa vraie dimension épique. Il nous a délivrés d’une tare de l’historiographie haïtienne: la manie de diminuer un pour grandir un autre. Tantôt on rabaissait Toussaint Louverture pour porter aux nues J.J. Dessalines, peint sous les traits d’un sans paille dans son acier; tantôt on descendait en flammes Alexandre Pétion afin de mieux hisser sur le pavois son rival Henri Christophe. Aimé Césaire trancha d’un seul mot ce vain débat: au commencement de l’historie décoloniale, à l’échelle d’Haïti et du monde, il y a le génie de Toussaint Louverture. Ses intuitions firent monter à un étiage sans précédent le niveau de conscience de ses compagnons d’esclavage. Sans son articulation historique l’insurrection victorieuse des Noirs de Saint-Domingue (1791-1804) n’aurait pas été l’un des événéments majeurs des temps modernes.

(…)

A l’heure des mutations d’identité qui accompagnent la civilisation planétaire, le Commonwealth à la française qu’on finira par édifier existe déjà dans l’oeuvre du poète souverain de la Martinique qui vivifie le soir d’une tendresse enceinte de son étoile du petit matin.

Césaire, ce grand cri nègre

Aimé Césaire, 94 ans, est mort jeudi matin au CHU de Fort-de-France (Martinique), où il était hospitalisé depuis le 9 avril.

Ses obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique. Le président français Nicolas Sarkozy devrait faire le déplacement, a annoncé l’Elysée. D’ici là, trois jours d’hommage au chantre de la  » négritude  » doivent avoir lieu.

Les autorités de Fort-de-France envisagent que le cortège transportant sa dépouille emprunte les différents quartiers de la ville, dont il a été le maire entre 1945 et 2001, dès vendredi. La population de l’île devrait aussi lui rendre un hommage au stade de Dillon, à Fort-de-France, avant la cérémonie d’obsèques nationales. L’Assemblée nationale devait observer, jeudi, une minute de silence à sa mémoire.

Aimé Césaire est né en 1913 sur un versant de la Montagne Pelée, dont l’éruption cataclysmique du début du siècle est dans toutes les mémoires martiniquaises. Le poète se disait volontiers  » péléen « , autrement dit  » éruptif « . Césaire donne sens au mot en le prenant dans son origine volcanique, dans sa gravité géologique, c’est-à-dire terrienne, mais aussi magmatique, pesante par ses blocs d’incandescence, attirée vers la profondeur mais aussi vers le ciel dans sa dimension explosive.

Césaire dit un mot et le siècle prend sens

Négritude est le mot. Il l’écrit pour la première fois dans la revue L’Etudiant noir, en 1934, en plein Paris. Il est étudiant à l’Ecole normale supérieure, quatre ans avant la dernière grande exposition coloniale, où culmine et s’abîme le voyeurisme pour des indigènes encagés.

 » Négritude  » dit la conscience d’être noir, la conscience d’être un Noir, la conscience d’être un homme, la conscience d’être une souffrance :  » Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. « , écrit Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, manifeste poétique des étudiants Césaire, Senghor, Damas.

Son Cahier prend source au volcan péléen :

Ô lumière amicale

ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte

davantage la terre

silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

La Seconde Guerre mondiale est un autre cataclysme qui s’exprime en Martinique aussi par un régime vichyste. La poésie de Césaire endosse les arcanes du surréalisme et se protège ainsi de toute censure. Lors d’un passage dans l’île, André Breton le découvre dans la revue Tropiques, qu’il vient de créer :  » La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant.  » Césaire fait de la poésie surréaliste ses Armes miraculeuses, titre d’un recueil publié en 1946…

1946, année de la loi de départementalisation, qui transforme le statut des colonies d’Amérique et de la Réunion, en Départements d’outre-mer (DOM). Le poète est engagé en politique… pour une carrière de maire pendant 56 ans, de député pendant 48 ans.

Autre mot que Césaire crie en lui donnant sens et portée universelle : colonisation. Nous sommes en 1950. Plus d’un demi-siècle après, son Discours sur le colonialisme reste avec le Cahier son livre le plus diffusé et le plus traduit :

 » Aucun contact humain, mais des rapports de domination, et de soumission qui transforment (…) l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation. Colonisation = Chosification. « 

En 2008, Le Petit Robert rajoute cette citation (colonisation = chosification) à une définition controversée de la colonisation.

Avec les années 60, la parole de Césaire prend vie sur scène par ses écrits de théâtre. Avec son adaptation pour un théâtre nègre de La Tempête de Shakespeare, Césaire écrit en 1969 (Une Tempête) :

 » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  » 

Nègre fondamental, chantre de la négritude, grand cri nègre : autant d’attributs lyriques qui accompagnent la poésie épique de Césaire.  » Ma poésie est née de mon action. «  dit-il dans un entretien au Monde. Cette poésie s’est faite plus rare et plus ramassée, plus dense sur la fin de sa vie (Configurations, Noria, 1976) :

 » Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l’explique.

D’autres fois à me tâter tatou, je m’insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints et de flibuste… »

Césaire n’est pas que dans l’obscurité du magma (Moi laminaire, 1982) :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable…

Chronologie

1913 : naissance le 26 juin, commune de Basse-Pointe, Martinique.

1934 : fondation du journal L’Étudiant noir par Césaire, Senghor, Birago Diop, Léon Gontran Damas. Apparition pour la première fois du terme de « Négritude ».

1934 : Admis à l’École Normale Supérieure.

1937 : mariage à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi.

1939 : acte de naissance de la négritude littéraire avec la publication de Cahier d’un retour au pays natal

1945-2001 : carrière politique, maire pendant 56 ans, député pendant 48 ans.

1946 : rapporteur de la loi de départementalisation qui change le statut des colonies françaises d’Amérique et de l’Océan indien en DOM.

1947 : Création de la revue Présence africaine par Alioune Diop. Dans ce premier numéro, signent Césaire, Senghor, Gide, qui en rédige l’avant-propos, Sartre, Wright, Monod, Mounier, Camus.

1950 : Le Discours sur le colonialisme révèle aux Européens le racisme colonial, quelques années après la disparition du nazisme.

1950 : premier voyage en Haïti.

1956 : Césaire rompt avec le Parti Communiste Français après l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

À partir de 1956, Césaire s’oriente vers le théâtre. Et les Chiens se taisaient explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

1958 : Césaire crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), dont l’ambition est d’instaurer « un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.

1963 : Trois pièces de théâtre. La Tragédie du Roi Christophe (1963) revient sur l’indépendance haïtienne, en mettant en scène ses contradictions. La pièce sera inscrite au répertoire de la Comédie-Française. En 1966 : Une saison au Congo met en scène la tragédie de Patrice Lumumba. En 1969 : Une tempête, inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale.

2006 : le nom d’Aimé Césaire est évoqué pour le prix Nobel de la Paix. Il n’aura pas le Nobel et ne sera pas membre de l’Académie française.

2008 : admis le 9 avril au CHU de Fort-de-France pour des troubles cardiaques, Aimé Césaire meurt le 17 avril, à l’âge de 94 ans.

Comment lire Césaire

L’ACTUALITÉ : Cahier d’un retour au pays natal, le film, avec Jacques Martial (diffusion ce jeudi soir sur France Ô, samedi 19 avril sur France 3).

EN PRIORITÉ : Cahier d’un retour au pays natal ET Discours sur le colonialisme aux éditions Présence africaine.

SITE LITTÉRAIRE : Ile en île .

À ÉCOUTER : Les grandes voix du Sud, 1. Négritude et poésie (3 CD), 2. Insularité et poésie (4 CD), Frémeaux et associés, 2007.
A l’origine parus dans les années 1980, ces entretiens invitent à pénétrer dans l’intimité de la création poétique du Sud. Lectures et intermèdes musicaux.

À VOIR :
Aimé Césaire, Euzhan Palcy, Aimé Césaire : une parole pour le XXIe siècle, Max Milo, 2006, livre + un coffret de 3 DVD, Ed. bilingue frrançais-anglais. Un recueil conçu à partir des interviews menées en 1993.

POUR SA GRANDE CLARTÉ : Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala, 2001

POÉSIE EN POCHE rééditée récemment : Césaire, Ferrements et autres poèmes, préf. Daniel Maximin, Points, 2008

PAROLES PRIVÉES :
Ari Gounongbé, Lilyan Kesteloot, Les grandes figures de la négritude, L’Harmattan, 2007

LA BIOGRAPHIE : Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire, le nègre inconsolé. Vents d’ailleurs, 2002

ENTRETIENS : Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005.

UN DÉLICE : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 2004.

UN DÉRIVÉ : Patrice Louis, A.B.C…Césaire, Césaire de A à Z, Ibis rouge, 2003

LA CRITIQUE DE L’INTÉRIEUR : Raphaël Confiant, Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle, Ecriture, réed. 2006

L’INTÉGRALE : Aimé Césaire, Oeuvres complètes, Desormeaux, Fort-de-France, 1976.

Chef-d’œuvre

 » Un chef-d’œuvre, c’est quelque chose qui rend beau tout ce qui est autour de lui « . Michel Serres nous administre cette belle parole sur un plateau… télé. C’était à Ce soir (ou jamais !).

Vient alors cette autre belle parole, d’un autre grand esprit, Victor Hugo :  » Il est impossible d’admirer un chef-d’œuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. « 

Question de regard : Ce soir… autour de lui… c’est soi.