Bien d’autres soufrières (Alain Foix)

Un hommage à Césaire était rendu au théâtre de l’Odéon, mardi 29 avril, autour du poème Cahier d’un retour au pays natal, dit par Jacques Martial.

Alain Foix, auteur dramatique guadeloupéen, a écrit ce texte, intitulé  » Bien d’autres soufrières  » :

Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots  lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières.

 

 

 

Négritudes d’aujourd’hui

Editorial de Mondomix, site de musiques du monde :

«Pousser d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées»  Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (1939).

160 ans. C’est ce qu’il aura fallu attendre depuis l’abolition de l’esclavage en France pour qu’un écrivain Noir – Aimé Césaire – reçoive des obsèques nationales, à l’instar de Victor Hugo, Paul Valery ou Colette. 40 ans, c’est ce qu’il aura fallu attendre après l’assassinat de Martin Luther King pour qu’un Noir américain, Barack Obama, brigue la présidence des Etats-Unis.

De longues attentes qui n’auront pas été passives. Il a fallu lutter sans cesse, toujours clamer haut et fort les valeurs qui nous fondent en tant qu’êtres humains. Les valeurs de respect, de droit, de devoir, d’universalité et de partage, pour que vivre tous ensemble ait du sens, pour que chacun ait sa place.

Pour autant, sommes-nous soulagés de ce combat ? Dans le monde d’aujourd’hui, que reste-t-il à conquérir pour obtenir enfin l’égalité entre les hommes ? Tout est si politiquement correct désormais.

Et pourtant, nous sommes toujours inégaux devant la faim et le froid. Les atrocités ethniques subsistent, quand elles ne se multiplient pas, mais ce «politiquement correct» a gagné tous les esprits. Ainsi, lorsque la Chine écrase dans le sang la rébellion tibétaine, faisant s’élever quelques voix de-ci de-là, elle s’offusque de ces protestations, se dit outragée, déroule une propagande mondiale nauséabonde qui fédère tout le peuple chinois, diaspora incluse. Au point de faire plier la France, qui s’excuse d’avoir laissé quelques militants égarés «salir» le parcours de la flamme olympique…

Aimé Césaire disait tellement vrai dans son Discours sur le Colonialisme : «Et alors, je le demande : qu’a-t-elle fait d’autre, l’Europe bourgeoise ? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé «la racine de diversité». Plus de digue. Plus de boulevard. L’heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L’heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre.»

Ce texte vaut pour tous les colonialismes : ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, ici, là, partout dans le monde. Colonialismes qu’il faut combattre, sans relâche.

Marc Benaïche

Dunkerque : l’invasion des 2CV a commencé !

La Voix du Nord nous apprend que  » Près de trois mille 2CV, venues du monde entier, ont débarqué sur le site du lac d’Armbouts-Cappel, près de Dunkerque. A l’occasion de cet événement, organisé dans le cadre du soixantième anniversaire de la célèbre Deudeuche, un grand rassemblement est programmé demain, de 10h à 19h, sur la digue de Malo-les-Bains. »

[voir Papalagui : 15/04/08 (les performances de la 2CV ) et 9/02/08 (une 2CV neuve à 25 000 euros)].

Nimrod, prix Ahmadou Kourouma

Les Suisses aiment le chocolat et la littérature africaine. Ils le font savoir une fois de plus avec le prix Ahmadou Kourouma décerné ce 1er mai à Genève au Salon africain du livre, de la presse et de la culture à Nimrod pour son roman Le Bal des princes (Actes Sud), ce qui n’est pas usurpé, puisque Nimrod connaît des passages entiers par coeur du Soleil des indépendances. Ce prix s’ajoutent à d’autres, déjà mentionnés [Papalagui, 21/03/08].

Fête du travail ? inconcevable !

Le travail est-il une fête ? La question se pose avec la coïncidence d’une date -le 1er mai-, de l’air du temps -le stress et la souffrance au travail- et d’une réédition par Le Monde d’un livre phare de la philosophie, La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, avec son chapitre consacré à la dialectique du maître et de l’esclave.

1. L’air du temps : un salarié européen sur cinq assure souffrir de troubles de santé liés au stress au travail (INRS). Depuis quelques années, tant le harcèlement moral que le suicide ont défrayé la chronique. Parmi les faits les plus dramatiques : les suicides de trois salariés du technocentre de Renault à Guyancourt (Yvelines), ceux de quatre agents de la centrale EDF de Chinon, ou encore plus récemment celui d’un ouvrier de PSA Peugeot-Citroën sur son lieu de travail à Mulhouse. Le travail rend-il malade ?, se demande ce 2 mai France-Culture dans son émission Science publique.

2. C’est à la veille du 1er mai que Le Monde a choisi de distribuer,  » uniquement en France métropolitaine « , le 15e titre de sa série de livres de philosophie, La Phénoménologie de l’esprit du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Dans le quotidien qui l’accompagne, Ophélie Desmons, professeur au lycée Condorcet de Lens (Pas-de-Calais), apporte son témoignage sur l’effet de Hegel, réputé difficile, sur ses élèves de classes de terminale. Elle écrit dans un article intitulé  » Le plaisir au travail  » :  » Hegel leur permet de prendre conscience des limites de notre vision spontanément négative du travail.  »

L’enseignante poursuit :

 » La dialectique du maître et de l’esclave montre que le travail produit de la satisfaction et pas seulement du déplaisir. Comment ce renversement se produit-il ? Le maître force l’esclave à travailler. Le travail est alors effort et souffrance. Mais, en travaillant, l’esclave modifie la matière et lui donne une forme qu’il avait d’abord conçue dans son esprit. Le travail est ainsi l’opération par laquelle l’idée de l’esclave s’incarne dans la matière. A l’issue de cette opération, ce n’est plus une matière brute et étrangère qui fait face au travailleur, mais une chose qui doit être appelée son oeuvre. C’est ici que quelque chose va se produire. L’oeuvre va renvoyer au travailleur une image positive de lui-même. Elle va lui révéler sa capacité à agir. L’esclave prend ainsi conscience de sa belle liberté et en éprouve du plaisir.  »

3. Enoncées ainsi, les choses paraissent limpides. Et pourtant, La Phénoménologie de l’esprit, a été publiée en 1807, alors qu’en France Napoléon venait de rétablir l’esclavage, aboli en 1794. Hegel appelait lui-même son immense système de savoirs et des événements de l’histoire des  » concepts inconcevables « 

Césaire, ce grand cri nègre (7)

Hommages à Césaire : Jeune Afrique, remue.net , Ile en île.

Et :

André Brink (Jeune Afrique, 21/04/08, lors d’une visite à Césaire en 2004) :

Plus tard dans la matinée, je parviens à prendre Césaire à part. J’ai un petit hommage privé à lui rendre. Cela concerne quelque chose qui remonte à plusieurs années et qui a joué un rôle important dans ma vie. Le long poème Cahier d’un retour au pays natal, qui fut publié en 1939 et que je considère toujours comme sa plus grande œuvre, avec sa pléthore d’images, de rythmes, d’inventions surréalistes célébrant sa propre redécouverte de la Caraïbe, a inspiré bien des années plus tard ma propre écriture dans Adamastor. Plus particulièrement, l’hommage concerne mon retour à Paris au cours de l’année 1968 et l’ultime décision de rentrer en Afrique du Sud. Comme je l’ai déjà dit, plusieurs étapes ont conduit à ce moment qui a changé le cours de ma vie : les discussions avec Breyten (Breyten Breytenbach, écrivain sud-africain, NDLR), le naufrage de ma relation avec H., la révolte étudiante. Mais au cœur de tout, il y avait le Cahier de Césaire, et la façon dont il m’a permis de prendre conscience que je devais retrouver mon pays natal.
Alors que nous sommes seuls, je peux enfin remercier Césaire pour le rôle qu’il a joué à ce moment. 

(Texte traduit de l’anglais par Nicolas Michel, extrait d’un livre de mémoires à paraître en 2009 chez Actes Sud).

Kangni Alem :

Québec, le 17 Avril 2008. Le jour anniversaire de ma fille. A peine réveillé et encore sonné par le décalage horaire, je décide d’aller prendre un café au restaurant de l’hôtel Mariott. Brusquement, sans transition, le temps que je porte aux lèvres la tasse de café, l’écrivain haïtien Frankétienne m’annonce la mort d’Aimé Césaire.

Comme beaucoup d’autres, Frankétienne dit avoir anticipé la mort du poète martiniquais.  » Je lui ai rendu hommage il y a deux jours, trois heures d’émission à Port-au-Prince. Je savais qu’il mourrait alors que je serais en voyage. «   Immédiatement, l’organisation du Salon International du Livre de Québec décide d’organiser le soir même un hommage à Césaire et demande à Frankétienne et Chamoiseau d’intervenir.

Le Congolais Henri Lopès, pourfendeur de la Négritude, s’insurge, de façon diplomate :  » Il serait peut-être mieux d’ouvrir l’hommage à tous, non ? Césaire n’appartenait pas à la Caraïbe, mais à tous il me semble. »  L’écrivain Patrick Chamoiseau a l’air hagard, apparemment sous le choc de l’annonce du décès de Césaire, son compatriote, qu’il avoue n’avoir rencontré qu’une seule fois, alors qu’ils vivent sur la même île ! Rivalité intellectuelle oblige, mais quand même me suis-je dit.J’appelle ma fille, je lui dis que Césaire est mort. Elle ne sait pas qui sait, pas grave lui ai-je répondu, un jour tu sauras qui c’est, cet homme qui a formé ton papa. Oui, car Césaire fut un maître pour moi, même si je ne l’ai jamais rencontré. Mon Césaire à moi, je le porte au cœur depuis le collège.

A seize ans, j’ai lu en une nuit le Cahier d’un retour au pays nata, comme une illumination. J’étais élève à Kovié, un bled loin de Lomé, où mes humeurs rebelles m’avaient fait échouer chez un oncle directeur de collège. Difficile de décrire le coup de foudre, poétique et intellectuel. Césaire m’ouvrait les yeux sur une réalité que j’ignorais : j’étais nègre et je ne le savais pas. Plus tard, dans le grand monde, ce savoir me sera fort utile, oui je suis nègre et homme, fondamentalement, et ça aucune prétention hégémonique ne peut me l’enlever. Merci Césaire ! (La suite sur Togocultures).

Sami Tchak :

Il m’arrive de me dire: Césaire a écrit, nous sommes fiers de sa parole. Mais la plus haute des trahisons serait ceci: monter sur son dos pour crier par sa voix notre fierté nègre au point d’oublier que nous sommes toujours à genoux dans ce monde. Hommage mérité à cet homme: transformer ses mots de feux en actes pour libérer le Nègre, l’inscrire dans le panthéon de l’Humanité où il puisse se hisser à la hauteur de l’Autre, avoir le droit banal de regarder l’Autre droit dans les yeux. Ce serait tuer Césaire, le condamner à une sale mort, que de demeurer la négraille qui ne se sera jamais mise debout. (L’intégralité sur Togocultures).

Edem :

Bamako. Novembre 2006. Quelques mots partagés avec une classe de lycée autour de la littérature. (…) Une petite fille qu’on n’aurait pas prise pour une lycéenne (…) Sa question… Non, ce fut autre chose, des paroles inattendues :  » Si vous allez un jour en Martinique, allez voir monsieur Césaire. C’est un homme bien.  »

Qu’est-ce qu’un homme bien ? Un être au regard habité par la  douceur, les mots et les gestes pleins d’humanité ?… Au-dessus de mon bureau, un portrait d’Aimé Césaire. Et il m’arrive de fixer l’homme. C’est vrai que le regard est doux, perçant, interrogateur ; une page grave sur laquelle demeurent les soucis, les questions qui ont tant hanté le poète : le Nègre, son histoire et son devenir, la subversion des drames du passé et la construction d’un nouvel espoir, la constance d’un cri contre le colonialisme et toutes les mochetés qui font qu’on n’est pas un homme bien…

Aujourd’hui, de nouveaux sorciers venus d’horizons proches ou lointains recolonisent la négraille ; les barrières de la division et des identités dangereuses – celles du repli sur soi – hypothèquent le possible de chemins de vie à faire ensemble malgré nos différences… Ceci pour dire que la pensée de Césaire reste vivante ; elle nous interroge en permanence devant une douloureuse actualité faite de racisme, de mépris ; une actualité qui aurait fait dire à la petite fille de Bamako qu’il n’y a plus d’homme bien, que l’ultime, le dernier des Mohicans est retourné dans le royaume des dieux… Cependant que Césaire aurait répondu qu’il s’agit de croire en l’Homme même s’il s’agit d’y passer toute sa vie… Je ne suis pas allé en Martinique. Je suis passé tout près, dans cette Caraïbe où résonne malgré la mort le cœur de Césaire… Et là j’ai compris la petite fille de Bamako : voir Césaire c’est-à-dire lire, relire Césaire…  Retourner dans ce cahier du pays natal, le pays de l’Homme et revivre la force d’une poésie qui a su très tôt briser les distances, les multiples rives de notre mémoire partagée. Car c’est cela, la Négritude tel que le pensait Césaire : une attitude créatrice de liens – entre l’Afrique, les territoires où se retrouvent la diaspora noire et le monde global – et non une tentative de repli sur soi…(La suite sur Togocultures).

Louis-Philippe Dalembert (Libération, 18/04/08) :

Son rayonnement dépasse largement les frontières de l’archipel. J’étais au Mali la semaine dernière pour des interventions dans les universités, lycées, etc… Il n’y a pas un seul endroit où on ne m’ait posé une question sur Césaire. Et la plupart de mes interlocuteurs n’étaient pas au courant de son hospitalisation. Dix jours plus tôt, au Danemark, à l’université d’Aarhus, pareil, et aussi en Italie et aux Etats-unis. Partout où j’interviens, je sais que j’aurai une question sur Césaire, le Cahier d’un retour au pays natal, le Discours sur le colonialisme et la négritude. On a voulu parfois l’enfermer dans la négritude, par mauvaise foi, soit par ignorance de son œuvre.

Dany Laferrière (Le Point, 24/04/08) :

je rentre sous les draps pour être avec Césaire. Le revoir au cours de ma vie. J’ai tardé à le fréquenter. Son territoire m’étant totalement inconnu. Les Antilles (Haïti, c’est la Caraïbe plus farouche), la métropole, la colonisation, pas trop ma tasse de thé. Je n’étais intéressé qu’au sexe et à l’Amérique. De plus, j’avais l’impression que Depestre l’avait lu à ma place. On ne vivait pas, Césaire et moi, sous le même fuseau horaire. Je me sentais plus proche d’un Miller. Je trouvais, à l’époque, le « Cahier » difficile à lire. J’étais ce lecteur souverain qui ne lisait que ce qui l’intéressait. Jamais par obligation. C’est pourtant dans un autobus, sur la route Montréal-New York (en traversant les Appalaches), que j’ai véritablement flairé le « Cahier ». Voyage de nuit. Je découvrais enfin le rire sauvage de Césaire, un rire que cache mal sa colère. Colère Césaire. Céline va au bout de la nuit. Césaire, selon son fameux vers, jusqu’au bout du petit matin. Un éclair d’optimisme, donc, chez Césaire, qui aperçoit l’aube. Un optimisme toujours tempéré par une intelligence finement aiguisée. Dès 1956, au premier congrès des écrivains noirs, le jeune Baldwin avait repéré chez lui ce sens de la ruse.

J’imagine l’oeuvre de Césaire comme une solide maison avec de multiples chambres. Architecture un peu carrée mais bien ensoleillée. J’ouvre cette pièce pour découvrir ces trois hommes en tête à tête : Senghor, Césaire et Damas. Breton, debout, dans le couloir. Toute une aile pour abriter le triumvirat : colonialisme, communisme et surréalisme. Sur une dernière porte, au fond de la cour, des lettres scintillantes : « Négritude ». L’affable maître de maison. Depuis sa mort, Césaire est devenu subitement lisse, propre, sans aspérités. Un classique, quoi ! Jusqu’à la prochaine explosion.

Florent Couao-Zotti (son blog du 22/04/08) :

Et des quatre-vingt quatorze ans qu’a duré cette présence sur scène, de ces longues années pendant lesquelles ses écrits se sont fait autorité, on a pleuré en le lisant, on s’est mis en colère en le commentant, on s’est révolté en l’analysant. Puis, s’est imposé le besoin de se lever, de marcher, de lever haut la tête pour transformer les pertes nées de l’histoire en un combat de vie, en un idéal d’honneur pour faire du siècle à venir, de tous les siècles, le temps du nègre debout, le temps du nègre digne, le temps de l’homme libre.

Joël Des Rosiers (Africultures , 7/05/08) :

Qu’une si fragile caye, Eden au parfum de soufre, ait enfanté tant d’hommes illustres, c’est miracle par sa fragilité même : Frantz Fanon, Édouard Glissant, ceux de la créolité « à jamais fils de Césaire ». Écrivains, peintres, dramaturges, chorégraphes, musiciens, cinéastes, zoukeurs urbains et souffleurs de conques : tout l’honneur de la Caraïbe. Au peuple martiniquais, peuple d’artistes qui perd en Aimé Césaire le plus raide nègre de ses fils, nous présentons nos condoléances émues. Car il est des moments où le chagrin atteint la chair des peuples.