Haïti : Bagay la (2)

« Depuis le 12 janvier un nouveau groupe de mots sème la panique et renvoie à des images de catastrophes : tremblement de terre, séisme, réplique, fissures, effondrement, béton.
En fait, le maître mot, tremblement de terre, la majorité des Haïtiens, surtout ceux qui ont souffert dans leur chair ou dans leurs biens de ses ravages, refusent de l’utiliser dans leur conversation.
(…) Certains disent l’Artiste parce qu’il a redessiné la ville, d’autres le Monsieur, avec un certain respect, mais la majorité l’appelle Bagay la, cette chose qui est passée le 12 janvier et qui nous fait encore courir avec ses répliques. »
Courir. Tout le monde court depuis le 12 pour retrouver un proche, s’abriter ou prendre la fuite. Un journaliste senior, vrai poids lourd de son état, après la dernière réplique de magnitude 4.7 qui a secoué la région métropolitaine le 23 février, a eu cette phrase sur Facebook, le réseau qui est devenu un media avec la crise : « Kouri, kouri (courir, courir), je n’ai pas le physique de l’emploi, ni de l’exploit. Bagay fè respè w (tremblement de terre reste tranquille)».
« Bagay sa pase, li ale ak tout bagay » (cette chose, le tremblement de terre a eu lieu et elle est partie avec tout), déplore tout le monde. »
Extrait du Nouvelliste, « Bagay la », 3/03/10.

Sur les mots tabous, voir la chronique de Lyonel Trouillot, Papalagui, 8/02/10.

Le paradoxe minoritaire (Pap Ndiaye)

Invité dans le cadre du mois de l’histoire des Noirs à Montréal, l’historien Pap Ndiaye a répondu aux questions de Touki Montréal à l’issue d’une rencontre à la librairie Olivieri (« L’histoire des Noirs est-elle en train de changer ? ») :
« On essaie d’imaginer des pistes pour faire de telle sorte que dans un avenir pas trop lointain  les personnes en question apparaissent comme socialement invisibles tout en étant culturellement visibles. Voilà le paradoxe minoritaire, celui de l’invisibilité sociale et celui de la visibilité culturelle. »Voir Papalagui , 8/09/09.

L’ENS veut « rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie »

Pendant la semaine de la francophonie, du 15 au 21 mars, l’École normale supérieure (Paris) s’ouvre à la francophonie, à la francophonie-monde devrait-on écrire, tant la manifestation intitulée sobrement « Semaine de la francophonie », entend se placer dans un « un décentrement salutaire ».
La semaine de cette école d’enseignement supérieure parmi les plus prestigieuses de France prend la posture de « combattre le discrédit majeur dont souffre la francophonie en France », écrivent les membres du bureau de l’association Francophonie-ENS, dont le président est Tristan Leperlier.
« Par son ampleur,  il s’agira sans conteste de la plus grande manifestation de ce type à l’ENS depuis longtemps, et  la plus importante de l’année dans un établissement universitaire parisien. », soulignent ses membres.
Parmi les invités, relevons les noms de Dany Laferrière (le 15 à 19h15), Ana Moï (le 16 à 18h), Kossi Efoui (le 17 à 18h), Michel Le Bris (le 18 à 14h30), Mike Ibrahim (en concert le 18), Hubert Freddy Ndong Beng (le 19 à 19h30), Souleymane Bachir Diagne (le 20 à 17h), Salim Bachi (le 20 à 19h30), Pierre Bergounioux (le 21 à 18h).
À rebours des critiques d’élitisme qui lui sont adressées (lire l’essai de Pierre Veltz, Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation, Paris, Seuil, 2007), l’ENS affiche son ambitieuse intention de… critique de la francophonie.
« Nous voulons rompre avec la perception postcoloniale de la francophonie : un francophone est pour nous quelqu’un « capable de s’exprimer en français », et non simplement un ancien colonisé à qui le Français moyen concède avec plus ou moins de condescendance l’usage d’un bien qui appartiendrait au seul « centre » hexagonal. Le français est une langue mondiale. Avant que d’être français, Proust est un écrivain francophone, et nous espérons que notre public, acceptant ce décentrement salutaire, ne considèrera plus dégradant de se dire tel, à égalité avec 200 milions de personnes dans le monde.

Mais ce sont également les préjugés entourant la francophonie qu’il convient d’attaquer. Les cinq tables rondes interdisciplinaires que nous organisons (linguistique,  littérature,  histoire,  sociologie, géopolitique, philosophie, sciences politiques…) tentent de montrer  la  complexité irréductible de la francophonie. Les détracteurs voisineront avec les promoteurs de la francophonie, afin que chacun prenne conscience qu’elle ne sera que ce que notre génération en fera.

Venez réveiller le francophone en vous. »

Clou de la semaine : le 20 à 20h30 est prévu un match d’improvisation entre l’équipe universitaire royale de Belgique contre les Nimprotequois (Ulm, Sciences-po, Médecine) Réservation obligatoire sur http://www.nimprotequoi.com. Entrée 4 euros.

Sur la Semaine de la francophonie à l’ENS, consulter le Dossier de presse.

Création de la pièce Melovivi de Frankétienne à Paris le 24 mars

Événement annoncé : Melovivi ou le piège, une pièce écrite en novembre 2009 par l’artiste, écrivain Frankétienne, sera créée le mercredi 24 mars 2010 avec en scène l’auteur lui-même et l’acteur Garnel Innocent, à l’Unesco, à Paris, au terme d’un colloque sur Haïti (source Alterpresse). NOTE : la création aura lieu le 24 et non le 22 comme annoncé par erreur dans la dépêche.

Melovivi (en créole) ou Le piège (en français) raconte l’histoire de “deux individus enfermés, prisonniers dans un espace délabré, dévasté, sans issue, à la suite d’un désastre. Pour ne pas crever dans ce lieu d’enfermement, ils parlent, déparlent, délirent sur les malheurs provoqués par les prédateurs de la planète.”

Pendant le séisme du 12 janvier dernier, Frankétienne venait de terminer la répétition de cette pièce. Il raconte cet « horrible cinéma d’apocalypse » sur le site d’Étonnants voyageurs :

« 4h 52 de l’après-midi sous les lueurs magiques crépusculaires au moment où le soleil semblait ramasser ses derniers feux pour s’éloigner du continent américain et de l’archipel caraïbe, tout commença à basculer vers quelque chose d’indescriptible et d’inhabituel. Un monstre souterrain, un faisceau de boas enchevêtrés, un intense yanvalou souleva toute la maison et l’environnement terrestre avec une rage époustouflante. Il n’y avait plus de temps. Il n’y avait plus d’espace. Il n’y avait que l’espace-temps de l’épouvante. L’espace-temps de la terreur. L’espace-temps de la démence. L’espace-temps de la déraison. L’espace-temps de la folie anonyme. L’espace-temps de l’insupportable.

Et pourtant, cette danse macabrement nouée de dissonances, de cavalcades bruyantes, de boulines chaotiques, de déglingues désarçonnantes et de faux silences, n’avait duré que 45 secondes. Une étrange éternité de chamboulements, de chambardements, de désastres, de calamités, de catastrophes et de bouleversements dont les séquelles, les meurtrissures, les blessures, les traumatismes et les cicatrices demeurent inapaisables, inextinguibles, inoubliablement atroces.
Un calypso d’effondrement ! »

Consulter un extrait de Melovivi dans Papalagui du 24 février dernier.

Haïti : les affres de l’humanitaire (Jean-Max Bellerive)

« Au deuxième jour du colloque Reconstruire Haïti qui se tient à l’École polytechnique de Montréal, le premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive, s’est inquiété du fait que la situation d’aide humanitaire se prolonge.

« Les gens ne doivent pas s’habituer à attendre le camion qui distribue des vivres pour subvenir à leurs besoins. Actuellement, 90 % de la population est au chômage et je crains qu’elle s’installe dans une situation qui tue l’envie de travailler », a prévenu Jean-Max Bellerive, qui a rappelé que les problèmes du pays ne datent pas du 12 janvier.

C’est le cas par exemple du système d’éducation, qui était déjà largement défaillant avant le séisme et qui devra être totalement revu et reconstruit afin de permettre la scolarisation de l’ensemble des jeunes.

Environ 200 000 enfants se sont retrouvés sans école après le tremblement de terre, alors qu’avant, près de 500 000 n’avaient déjà pas accès à l’école. Pour le premier ministre, il est donc important de tirer des leçons du passé pour créer quelque chose de nouveau qui soit réellement adapté aux Haïtiens.

« Je ne crois pas aux plans de reconstruction américain ou canadien. Il nous faut un plan fait par et pour des Haïtiens et évalué par des Haïtiens. C’est une question d’efficacité afin de répondre aux réels besoins », a assuré le premier ministre. »

(Extrait Le Devoir, 06/03/10. Voir Papalagui, 20/02/10 : Haïti au risque de l’humanitaire.)

Vies-boomerangs

A lire : l’enquête d’Anne Diatkine dans Libération (6/03/10) sur les « revenants », les sans-papiers qui reviennent en France… sans-papiers.

Ainsi le témoignage d’Olivier Vythilingum, d’origine mauricienne, qui a réussi rassembler les 5 000 euros du passeur « qui a ses entrées partout dans le monde ».

Aujourd’hui « ce qui l’obsède, c’est l’ennui, ce pur passage du temps que rien ne vient troubler. Il ne lit pas, il attend. Il attend quoi ? Il ne sait plus. Il attrape parfois quelques rayons de lumière sur le seuil de l’immeuble, se carapate quand il voit un policier, travaillote quand il peut sur des chantiers (…) Il a rencontré une femme, sans-papiers également, une petite fille vient de naître. »

L’article rappelle les errances transfrontières du roman, prix Goncourt 2009, de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes (Galliamard) ou le livre de Kossi Efoui, justement intitulé Solo d’un revenant (Seuil). Lui se passe entièrement en Afrique, mais « le passé ne passe pas », dit l’auteur.

En psychologie, on parle « d’effet boomerang » pour ce qui produit un effet contraire à l’effet recherché. Esprons que ces sans-papiers, dont les écrivains et les journalistes sont plus à même de raconter les vagabondages mondialisés que la statistique, ne préfigurent pas les vies-boomerangs de demain.

Comprendre Haïti en version numérique et gratuite

C’est un livre qui tombe bien : Comprendre Haïti, Essai sur l’État, la nation, la culture. Signé Laënnec Hurbon, il a été publié à Paris par les éditions Karthala en… 1987, mais dont la seconde naissance est datée du 1er mars 2010 à Chicoutimi (Québec).

C’est un livre qui tombe bien, non seulement parce qu’il donne des clés de compréhension à l’heure où la reconstruction du pays est d’actualité mais aussi parce qu’il est disponible depuis ce 1er mars en version numérique, intégrale et gratuite en cliquant ici .

Cet Hurbon n’est pas un Huron : en se connectant à la bibliothèque virtuelle réunie par le sociologue Jean-Marie Tremblay, on découvrira Hurbon parmi 4 112 titres des Classiques des sciences sociales.

On lira donc tout à la fois l’essai de l’anthropologue haitien spécialiste des religions et le catalogue de la bibliothèque virtuelle dont le département « sociétés créoles » est très fourni.

Songeons à l’intéret d’un essai publié au lendemain de la fuite de Baby Doc et de ce qui s’ensuivit, l’éradication des tontons macoutes, autrement dit leur déchouquage, et ce que cela signifie dans sa dimension religieuse, en particulier vodouïsante :

Extrait p. 138 :

« Mais on hésite devant le vodou, car il donne lieu aux attitudes les plus contradictoires : il est appréhendé comme la base, l’allié par excellence de la dictature duvaliériste : plus d’une cinquantaine de prêtres-vodou (ougan et manbo) ont subi le sort du déchouquage réservé aux tonton-macoutes ; des dizaines de personnes déclarées loups-garous ou sorciers ont été
lapidées et tuées en pleine rue. Le même vodou auquel recourait la dictature réapparaît à la source des réactions populaires, au matin du 7 février. C’est qu’il doit représenter pour la société haïtienne la question du Sphynx : Dis-moi ce que tu penses du vodou et je te dirai qui tu es.
Cerner le rôle du vodou dans le contexte du changement politique actuel, caractérisé par la volonté populaire d’instaurer la démocratie dans le pays, c’est éclairer en même temps les rapports du vodou avec le macoutisme, puis avec la sorcellerie. C’est précisément ce double problème qui se trouve enveloppé d’un certain nombre de préjugés, de schémas préétablis dont on peu repérer les traces à travers l’histoire du vodou, ou plus exactement à travers les différentes positions occupées par le vodou dans l’évolution politique du pays. »

Ne le citons pas plus. Quoique l’épigraphe choisie par Laënnec Hurbon place son travail à l’aune des Affres d’un défi, ouvrage célèbre de Frankétienne. Mais je vous laisse le découvrir, puisqu’il suffit de cliquer pour que s’ouvre cette caverne de forte sapience.

Parmi la section contemporaine de la Bibliothèque virtuelle, les sociétés créoles constituent l’un des sept sous-ensembles. Cette collection est dirigée par Jean Benoist, spécialiste d’anthropologie médicale. On consultera donc son livre publié par Ibis rouge, L’Inde dans les arts de la Guadeloupe et de la Martinique aussi bien que le Code noir de 1680… Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, écrit par Michel Leiris en 1955, que le titre du célèbre intellectuel haïtien Jean Price-Mars, Ainsi Parla l’Oncle, publié en 1928.

« À l’heure où les interpénétrations culturelles nées des migrations internationales et de la mondialisation sont souvent désignées comme une « créolisation » de nos sociétés, il est instructif de mieux connaître les sociétés créoles elles-mêmes. », telle est l’humble profession de foi de nos archivistes du savoir.

Quel travail que ce Google québécois des cultures créoles ! Sans pillage mais avec autorisation des auteurs et éditeurs. Admirable.

10 mai : à Nantes, ce sera Haïti « pour mettre tout le monde d’accord »

Un thème « consensuel et unitaire » pour mettre tout le monde d’accord. La mairie de Nantes a annoncé que le thème de la prochaine journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai prochain, serait « Haïti ». Et qu’elle organiserait dorénavant elle-même l’événement.

Une façon de mettre un terme à la querelle qui divisait la quinzaine d’associations du « Collectif du 10 mai », organisatrices jusque-là de l’événement. La plupart militaient pour le thème « Résistance noire à l’esclavage », tandis que trois autres préféraient « Métisse, mon identité ».

Source : 20 minutes.fr

Haïti : La politique de l’après (Lyonel Trouillot)

Depuis Port-au-Prince, Lyonel Trouillot envoie au Point sa « Chronique de l’après ». Extrait de la chronique n°12, publiée le 2 mars 2010, titrée : Il manque quelque chose ou quelqu’un pour donner le ton » :
Extrait :

Des plans de reconstruction circulent ou sont annoncés. Des conférences se mettent en place. Sur la situation de l’enseignement supérieur. Sur la reprise scolaire. Sur la situation alimentaire. Mais le doute s’installe, et l’on se dit que, comme souvent, le concret s’arrêtera peut-être aux per diem et à la production de quelques rapports.
Dans beaucoup de quartiers, l’électricité est revenue. Le foot et les infos reprennent leurs droits. La télé, mais surtout les radios. Il n’y a que les sourds muets qui n’écoutent pas. On en a dénombré quatre cents qui ont besoin d’abris. L’idée est de les réunir, de constituer un camp spécialement pour eux. Il faut trouver un espace.

À Pétion Ville, les commerces ont repris. La vie nocturne aussi. Les filles, en shorts, sont debout aux coins de rue comme avant. Des voitures s’arrêtent comme avant. Mais, n’en déplaise aux quelques riches sur la défensive, le propos général est qu’on ne peut pas refaire les choses comme avant. C’est l’urgence cachée dans l’urgence : reconstruire non seulement les immeubles, mais aussi le social. Pas comme avant. Surtout pas comme avant. La politique de l’après, ce sera ça : la lutte entre ceux qui veulent refaire ce qui était, et ceux qui veulent autre chose. En mieux. Pour le bien de tous.

Logique en soi (solution)

Expliquée par Georges Perec, dans Jeux intéressants, p. 111, voici la solution du jeu présenté hier :

« On appelle les mots de cette série des mots « autologiques », c’est-à-dire des mots qui correspondent à leur définition : le mot « français » est français, le mot « mot » est un mot, le mot « court » est court, etc. L’intrus est donc le mot « adverbe » qui n’est pas un adverbe. Le mot « intrus » pose un problème insoluble que l’on peut rapprocher du paradoxe du logicien anglais Bertrand Russell : si le mot « intrus » n’est pas autologique, il est donc intrus dans la série, mais alors, si le mot « intrus » est intrus, il est donc autologique ; et s’il est autologique, il n’est pas intrus dans la série… Bref, de quoi se casser longtemps la nénette ! »