« Le silence vient dans les noms pour les faire éclater. »
Constance Chlore
L’Alphabet plutôt que rien, Aux éditions éoliennes.
« Le silence vient dans les noms pour les faire éclater. »
Constance Chlore
L’Alphabet plutôt que rien, Aux éditions éoliennes.

Alizés et azurs
à tu à toi
terrasse d’Orly
À fleur d’onde
l’oiseau scrute alentour
et s’apaise
على سطح الماء
العصفور يتجسّس حوله
ويهدأ
Dans un quartier de Damas, Abed-le-fou raconte ce qu’il est devenu au terme d’une éducation religieuse radicale. Mawlana (Notre maître) est une forme de conte initiatique, entre éducation rigoriste et rêves de liberté, une pièce qui révèle dans le Off d’Avignon un comédien et metteur en scène syrien, Nawar Bulbul. Interprétation tornade, comme le derviche qu’il devient après d’1h15 de spectacle. Un seul-en-scène, en arabe sur-titré en français.
Sur scène, Abed-le-Fou raconte sa vie. Il se souvient du quartier populaire de Damas, et de sa vie centrée sur la mosquée de Shaykh Mohayddin Ibn Arabi, de son peuple de petites gens ou de grosses légumes, tels Abou Ramez, l’éleveur de pigeons, ou Abou Nasser, le pédophile.
C’était au temps où » les gens faisaient la charité sans compter « , au temps où la religion était le nord et le sud de l’âme des Damascènes, au temps où Abed, avant d’être fou, était fils d’Imam tendance hanbalite, une branche rigoriste de l’islam sunnite.

» Essaie juste une fois de dire non, non, non. «
Pour lutter contre les interdits qu’on lui opposait sans cesse, religieux, sociaux, familiaux, car tout est » haram » (illicite), Abed cherchera une voie de sortie. D’abord chez le peintre Omran, où il se transporte en transformant sur le plateau, en un tour de mains, un coffre-lit en chevalet. Ce mentor lui répond : » Si tu dis oui aux imams du pouvoir, ta vie entière tu leur diras oui, oui, oui. Essaie juste une fois de dire non, non, non. » Le » non » qui sortira difficilement de la bouche d’Abed est magnifique.
Puis il songe à une solution dans la fréquentation imaginaire de la jeune Marie, une Française aperçue depuis son balcon. Enfin dans ses visites aux derviches d’une compagnie soufie où on lui apprend à tourner, tourner, tourner, alors que lui ne rêve que de danser, danser, danser…
» La révolution par le théâtre «
Tour à tour conteur ou personnage, Nawar Bulbul sait incarner avec un égal bonheur les tourments puis la folie d’Abed, l’autorité de son père-la-morale, la force libertaire d’Omran, en jouant sur la puissance, la tendresse, le conseil fraternel, la narration des anecdotes de la vie quotidienne. On l’écoute avec le même plaisir que l’on éprouve à la lecture de l’écrivain Naguib Mahfouz dans Récits de notre quartier , au Caire.
» Pour moi, la révolution n’est pas finie. Elle se poursuit par d’autres moyens, comme le théâtre « , raconte-t-il entre deux bières fraîches, à l’abri de la torpeur avignonnaise. Une révolution que beaucoup de militants exilés en Europe disent » orpheline » mais que Nawar transporte en lui. Son décor minimaliste ne pèse que 21 kg. Il est fait de bricoles astucieusement agencées, d’un petit bassin, d’une louche, d’un coffre magique dont le rôle s’affirme magnifiquement à la toute fin de la pièce.
Si la liberté de ton de l’unique interprète, Nawar Bulbul, né à Homs (Syrie) en 1973, donne puissance et sensibilité au personnage d’Abed, c’est que lui-même a vécu son exil en comédien.
Son ami avignonnais, Paul Fructus, dit de la pièce Mawlana jouée dans la cité des Papes, marquée de la passion de liberté, de cette pièce nomade qui s’arrête le temps d’un festival dans la cité des Papes : » c’est du théâtre de guerre « .
» Je suis fier d’être français «
Sa détermination est inébranlable : « Quand je suis venu en France, j’ai dit » je suis Français « , j’ai le droit de dire ce que je veux, je fais ce que je veux. Mes limites, dit-il en levant la tête : le ciel. Je veux casser tous les tabous. C’est pour cela que j’ai fait Mawlana, Je suis fier d’être Français ».
Une pièce créée avec sa compagne Vanessa Gueno, professeur d’histoire ottomane à Aix-en-Provence où ils vivent avec leur deux enfants. Elle-même présente Mawlana comme un » dialogue entre Occident et Orient « . Ils l’ont présentée à Austin (Etats-Unis), Vienne (Autriche), Berlin (Allemagne), Helsinki (Finlande), Istanbul (Turquie). A chaque fois, les exilés syriens lui font un triomphe. Il rêve de la jouer à Paris et même dans un pays arabe…
Théâtre d’exil, exil par le théâtre
En Syrie, Nawar Bulbul était un comédien connu. Il a même été reconnu dans les images des manifestants en 2011 à Homs, sa ville natale. Des manifestants qui disaient « non au régime » de Bachar el-Assad. Menacé sous le chef d’accusation de « vendeur d’armes » (il aurait armé les manifestants à Homs [sic]), il n’a le choix qu’entre « des excuses ou la prison ».
« J’ai compris le message. » Il fuit par le Liban et s’exile en France, le 26 décembre 2012. En 2013, il crée Wala Shi (Rien) une adaptation de Jeu de massacre d’Eugène Ionesco. Puis, en famille, il passe quatre ans en Jordanie où il monte trois pièces « pour que les anciens détenus, les enfants de réfugiés réussissent à sortir d’eux-mêmes ».
Saltimbanque de guerre
D’abord, Shakespeare in Zaatari avec 120 enfants réfugiés dans l’un des camps les plus importants au monde, une ville de 80 000 personnes. Ensuite, Roméo et Juliette à Homs, jouée sept fois à Amman, la capitale jordanienne, qui a donné lieu à un documentaire de François-Xavier Trégan pour Arte : Yalla Homs ! Roméo et Juliette, un amour de guerre. Enfin, Nawar Bulbul, avec Love Boat, spectacle tragi-comique, installe un décor flottant, un bateau-scène pour imaginer la traversée des migrants de la Méditerranée, toujours grâce au théâtre : Goldoni en Italie, Aristophane en Grèce, Don Quichotte, Tartuffe en France, Goethe en Allemagne.
Après le festival d’Avignon, Nawar Bulbul poursuivra sa « révolution par le théâtre » en travaillant sur sa prochaine pièce Omar Abou Michel , surnom hommage de Michel Seurat, chercheur français enlevé et mort au Liban en 1986.
» Mawlana « , festival d’Avignon Off, Théâtre de la Bourse du travail CGT, 19h, jusqu’au 26 juillet, relâche les 8, 15, 22 juillet.
être dans la langue
comme sève tenace en fusion
tiens le flux !
Suicide 14h40
ligne 6 métro Glacière
pour qui ?
الانتحار ١٤:٤٠
خط ٦ مترو جلاسير
لمن ؟
Une nouvelle langue
avec des mots tranchants
comme des cristaux
إنها لغة جديدة
بكلمات حادة
مثل بلورات
Ces « poèmes bleus », de Georges Perros (1923-1978) sont d’une beauté bleue et fluide comme la Bretagne l’été, ventée ou pluvieuse, mais accueillante c’est sûr avec un tel guide. Tous les offices de tourisme devraient s’en inspirer tant il y a d’humanité dans ces lieux dits par Perros :
Que la Bretagne rentre
Dans les mille pores de ta peau
Dans les mille rues de ton âme
Rues mal famées
Rues douloureuses
Rues clandestines
Interdites à l’étranger
Rues qui montent, montent, et soudain
Tout l’horizon sous ta paupière
Qu’un bon ouragan les anime
Tu ne pourras plus te passer
De cette musique obsédante
Qu’elle secrète, la Bretagne
Etc.
Georges Perros, Poèmes bleus, Poésie / Gallimard
Pour la première fois le Man Booker Prize récompense une auteure du Golfe, l’Omanaise Jokha Alharthi, pour son roman Celestial Bodies [Corps célestes, non encore traduit en français], titre arabe Sayyidat el-Qamar [Les Dames de la lune] publié en 2011, traduit en anglais par Marilyn Booth pour la petite maison d’édition écossaise Sandstone Press. Les deux femmes se partagent la récompense de 50 000£ soit 57 000€.

Pour le jury, ce roman offre « une vision très imagée, captivante et poétique d’une société en transition ».
Jokha Alharti est la première romancière omanaise à être traduite en anglais. Elle a été formée, en partie, à l’Université d’Édimbourg.
« Je suis ravie qu’une fenêtre s’ouvre sur la riche culture arabe », a-t-elle déclaré à la presse à l’issue de la cérémonie au Roundhouse de Londres.
« Oman m’a inspiré mais je pense que les lecteurs internationaux peuvent comprendre les valeurs humaines du livre – la liberté et l’amour. »
L’intrigue de Celestial Bodies se déroule dans le village d’Al Awafi et raconte l’histoire de trois soeurs, témoins de l’évolution culturelle d’Oman, d’une société traditionnelle à la période post-coloniale, à travers leurs amours et leurs peines : Mayya épouse Abdallah après un chagrin d’amour, Asma se marie par sens du devoir, et Khawla rejette toutes les avances en attendant son bien-aimé, parti au Canada.
Pour la présidente du jury, l’historienne Bettany Hughes, le roman présente en « un art délicat des aspects troublants de notre histoire commune ».
« Le style est une métaphore du sujet, qui répond subtilement aux clichés de la race, de l’esclavage et du genre ».
Jokha Alharthi a écrit précédemment deux recueils de nouvelles, un livre pour enfants et trois romans en arabe.
Pas de célébration officielle pour le centenaire de la mort de Victor Segalen, disparu le 21 mai 1919. Il y a bien un colloque à Brest, ville où le poète, médecin et voyageur, féru de Polynésie et de Chine, est né en 1878, où les universitaires explorent sa correspondance. Et surtout, lors du week-end de l’Ascension, du 30 mai au 2 juin, quatre journées à Huelgoat (Bretagne) autour des « Amis de Victor Segalen ». Pourtant le poète du « Divers » vaut le détour…

Huelgoat, dans les Mont d’Arée au Centre Bretagne… Il vint s’y reposer après ses périples polynésien et chinois, las de poursuivre des fantômes. Il trouva la mort dans des conditions mystérieuses à l’âge de 41 ans, un Hamlet à la main, une plaie au talon, .

Ses fantômes, sources d’inspiration… qu’ils soient les anciens Maori du vaste océan Pacifique, dédicataires de son magnifique roman, écrit en 1907, Les Immémoriaux, ou qu’ils se nomment Paul Gauguin, Arthur Rimbaud ou Houo K’iu-ping, général chinois de la dynastie Han (140 – 117 avant JC) dont il découvre en archéologue averti le tombeau le 6 mars 1914, peu avant le déclenchement du premier conflit mondial.
« Ce n’est pas après la Chine que je cours mais après une vision de la Chine, celle-là je la tiens et j’y mords à pleines dents. »

L’académicien d’origine chinoise François Cheng, « toute sa vie habité par l’errance orientale de Segalen, symétrique de son propre exil occidental », écrit son éditeur, lui rend hommage dans la préface inédite d’un petit livre qu’il avait écrit pour le centenaire de sa paissance, en 1978, et qui est réédité ces jours-ci : « … cet être qui n’a eu de cesse de se dégager de soi, en quête effrénée d’exode… N’est-il pas allé chercher l’altérité la plus étrangère, jusqu’à cette Chine à la fois immémoriale et mortellement charnelle, au point de la transformer en son propre espace intérieur ? »
[François Cheng, L’un vers l’autre, En voyage avec Victor Segalen, Albin Michel, rééd. 2019, 1ère éd. 2008.]

Lisons ou relisons donc ces trois titres, pour trois périodes, polynésienne, chinoise et… bretonne : « Les Immémoriaux » dédié « aux Maoris des temps oubliés » donne la parole aux Polynésiens ; « Stèles », un recueil de poésie « chinois » tant il est près d’une culture dont il avait appris la langue à l’Ecole des Langues orientales, un recueil conçu comme un jeu allégorique pour passer de « l’Empire de Chine à l’empire de soi-même » ; « Essai sur l’exotisme », petit ouvrage sur l’altérité : « Le pouvoir d’exotisme n’est que le pouvoir de concevoir Autre ».
Qu’on juge son intuition d’avant-garde, lorsqu’il écrivait, en 1878 : « Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté. »

Ajoutons sur les conseils de sa petite fille, Dominique Lelong, qui publiera fin 2019 chez Gallimard une synthèse de sa correspondance, ce quatrième : Équipée, Voyage au pays du réel, long poème en prose en quête d’origine… sur « l’opposition entre ces deux mondes : celui que l’on pense et celui que l’on heurte, ce qu’on rêve et ce que l’on fait, entre ce qu’on désire et cela que l’on obtient… »

Un Divers qu’il magnifie :
« Je conviens d’appeler « Divers » tout ce qui jusqu’à aujourd’hui fut appelé étranger, insolite, inattendu, surprenant, mystérieux, amoureux, surhumain, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre… »
Un éloge du Divers, que l’écrivain et poète martiniquais Édouard Glissant appréciait au point de lui consacrer ce titre avec ce mot majuscule : « Introduction à une poétique du Divers », publié en 1996.
Quand il n’était pas en voyage, la dépression le guettait. Ce fils d’instituteurs, élevé par une mère rigoriste s’est évadé de son Brest natal très tôt pour Bordeaux et l’Ecole de médecine maritime.
Il lisait Salambô, de Flaubert et Cyrano, de Rostand… en cachette.
Son titre de médecin de Marine en poche, il embarque pour Tahiti.
Il y sera doublement baptisé. Comme médecin, il portera secours aux sinistrés d’un cyclone dans l’archipel des Tuamotu. Cela lui fera écrire, lorsqu’il découvre les ravages de la tuberculose, parlant du peuple originel : « Nous les avons décimés ».
Comme poète, il se portera acquéreur, peu après la mort de Gauguin, en 1903, de quelqu’uns de ses croquis et d’une toile « Village breton sous la neige », à l’exotisme inattendu.

L’exotisme… la grande affaire d’un Segalen, aux antipodes de Pierre Loti qui aimait se parer des costumes des cultures découvertes alors que Segalen s’y plongeait pour mieux se découvrir et « n’être dupe ni du pays ni du quotidien pittoresque ni de soi ».

« Dans l’esprit de Victor Segalen, le voyage est un mode d’accès privilégié à l’altérité et au Divers, écrit Régis Poulet dans sa préface de L’Equipée. Il y eut, avant et après lui, de plus grands voyageurs : Ibn Battûta et Paul Morand, pour être éclectique. Mais il a tiré de ses voyages un « usage du monde » (comme dira Nicolas Bouvier) ainsi que des raisons pour nous encourager à aller voir Dehors. »
Segalen écrivant dans cet ouvrage – c’était il y a plus d’un siècle :
« On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi. »
LIENS :
A Brest (Finistère) :
Colloque : Les « traces alternées » de Victor Segalen. Une exploration de sa correspondance (1893-1919)
Au Huelgoat (Finistère) :
Commémorations du centenaire de la mort de Victor Segalen, au Huelgoat, du 30 mai au 2 juin 2019. Victor Segalen dans son dernier décor, Espace d’art l’Ecole des filles.
http://francoiselivinec.com/fr/actualites/article/242/centenaire-victor-segalen-ecole-des-filles
Sur la toile :
Documentaire, dans la collection « Un siècle d’écrivains », Victor Segalen un poète aventurier dans l’empire du ciel, Olivier Horn (1995), coproduction France 3 Lyon, Les Films d’Ici
Segalen, reviens ! on a besoin de toi…
Papalagui, Littératures en fusion, 25/04/19
https://papalagui.org/2019/04/25/segalen-meconnu-mais-celebre/