Chantal Spitz en terre d’enfance

Chantal Spitz, qui sera présente lors du prochain salon du livre de Paris (16-19 mars 2012), exprime sa parole fière dans des textes engagés, poétiquement et politiquement. C’est une voix majeure de la Polynésie que nous avons rencontré pour ce documentaire intitulé « Chantal Spitz en terre d’enfance» , à l’occasion de la sortie du son dernier livre, Elles, Terre d’enfance, roman à deux encres (Au Vent des îles).

Le verbe haut de Chantal Spitz exprime la douleur ancienne d’un peuple aux prises avec une « histoire coloniale », dont l’expression mélancolique est la marque littéraire la plus évidente.
Très ouverte sur l’hémisphère pacifique qui l’environne, Chantal Spitz n’a cessé de lutter contre l’emprise des idées reçues sur la Polynésie (voir sa critique des textes de Pierre Loti, que l’on retrouve dans le documentaire en ligne).

Elle est considérée comme l’auteur du premier roman tahitien dont le titre refuse toute concession, L’île des rêves écrasés, d’abord édité en 1991 puis réédité en 2003 par son éditeur actuel.
Un roman du dévoilement qui lui a même valu quelque inimitié dans l’archipel.

Depuis ce livre jusqu’à sa direction de la revue littéraire Littérama’ohi, Chantal Spitz s’est aussi attachée à un travail sur la langue, dont témoigne son dernier roman, écrit au cours de sept années de travail. Un travail où s’exprime une langue poétique, réflexive, imprégnée de mots tahitiens, dans un français au souffle puissant. Là est sa singularité, comme le montre le documentaire que nous lui consacrons, tourné en avril et mai 2011 lors de la promotion de son livre en Europe.

En Nouvelle-Calédonie, L’Ordre et la Morale attire les foules

Contrairement à l’Hexagone, où le film de Mathieu Kassovitz a été boudé (147 000 spectateurs en un mois), en Nouvelle-Calédonie « L’Ordre et la Morale fait salles combles », titre Les Nouvelles calédoniennes, samedi 31 décembre, avec « plus de 15 000 spectateurs » en deux semaines [soit plus d’un Calédonien sur six], depuis les premières projections grand public le 14 décembre organisées à Koné, La Foa et à Nouméa.

A titre de comparaison, le sixième épisode de Harry Potter avait attiré quelque 10 000 spectateurs, selon Douglas Hickson, propriétaire du Ciné-City (qui a refusé de projeter L’Ordre et la Morale). [Papalagui, 22/10/11]
« Nous avons beaucoup de demandes pour des diffusions en Brousse et aux Îles, précise Ludovic Courtois, gérant de Ciné Brousse, qui a acquis les droits du film de Mathieu Kassovitz. Certaines sont déjà calées, d’autres toujours en pourparlers. Les séances réunissent encore beaucoup de monde, les gens reviennent le voir aussi. Car ce film libère beaucoup de souffrance et permet de grands moments de partage. »

La diffusion périphérique de L’Ordre et la Morale

Le film L’Ordre et la Morale sera bien diffusé en Nouvelle-Calédonie, mais par un circuit périphérique, à partir du 14 décembre 2011 (voir historique de l’affaire, Papalagui 25/10/11). »Loin de toute polémique, la décision du Conseil d’Administration [de la Fédération des œuvres laïques, FOL] de diffuser cette œuvre cinématographique se veut constructive et facilitante. Il s’agit de faire grandir la notion de destin commun en acceptant une pratique saine du désaccord », selon un communiqué de la FOL.

Les projections des 14, 17, 22 et 30 décembre seront suivies d’un débat.

Pour les administrateurs de la FOL, il reviendra à chacun de se faire un avis sur ce film qui n’est qu’un point de vue sur cet évènement tragique. Il n’est pas un appel à la haine mais revisite un évènement douloureux et symbolique de l’histoire du pays et à ce titre revêt une place particulière dans les œuvres cinématographiques disponibles. Il s’agit donc d’en permettre une large diffusion, mais aussi de créer du débat sur les questions et douleurs qu’il engendre. « 

Grâce à Le Clézio, Haïti entre pour la première fois au Louvre

Une statuette grecque du IIIe millénaire avant JC, des peintures historiques, des gravures révolutionnaires, des objets vaudou d’Haïti et des tableaux tel Le Serment des ancêtres en cours de restauration, des nattes du Vanuatu, des ex-voto mexicains, ce n’est pas un inventaire à la Prévert, mais un musée imaginé par Jean-Marie G. Le Clézio, grand invité du Louvre pendant trois mois pour un cycle de conférences, de rencontres et une exposition « Les musées sont des mondes », du 3 novembre 2011 au 6 février 2012 (voir la programmation).

A l’aune de Malraux et d’André Breton, Le Clézio écrit dans le livre catalogue son opposition à la « hiérarchie des cultures », en invitant le visiteur à « faire un pas de côté » pour regarder l’artisanat autant que l’art.

Un rôle d’iconoclaste qui convient à ce « fantaisiste » comme le reconnaît joliment le titre de son dernier livre, Histoire du pied et autres fantaisies (Gallimard). Grâce à Le Clézio, Haïti entre pour la première fois au Louvre. Le parcours qu’il propose commence par Haïti, dont les œuvres d’Hector Hyppolite  [lire l’article d’André Breton] et se poursuit par l’Afrique, le Mexique et le Vanuatu. Le pied étant cette partie du corps « souvent négligée » qui nous mène à l’aventure, à travers le monde, dans le métro, dans un musée…

Choc esthétique

Volonté manifeste de faire se correspondre l’ancien et le contemporain, ce qui est considéré comme de l’art premier et l’art à base de récupération. Autre très belle performance muséographique par celui qui ne prétend pas avoir de compétence particulière dans ce domaine : la présence de deux superbes automobiles low-riders avec leurs propriétaires, des familles de Chicanos de Los Angeles, emblèmes d’une culture urbaine métissée, objets roulant customisés, capitonnés, bichonnés, magnifiés, qui à eux seuls vont attirer quantité de curieux… Cette « Orgullo mexicano » trois fois primée dans un concours de beauté pourrait rendre jaloux quelques conservateurs ! Un véritable choc esthétique.

Goncourt 2011 : le Jenni de L’Ordre et la Morale

L’Art français de la guerre est un gros roman écrit en cinq ans par un « écrivain du dimanche » [belle modestie !] qui a envoyé son manuscrit par la poste aux éditions Gallimard. Son blog de dessinateur nous parle de ses « Voyages pas très loin ».

Son livre est pourtant très ambitieux et très documenté, déployant la vie d’un ancien combattant et de ses guerres coloniales qu’il raconte à un homme jeune à l’avenir incertain. Comment transmettre ce passé qui ne passe pas ? Comment décoder ce qui se passe dans une banlieue de Lyon, alors que « l’émeute s’annonce », que des militants extrémistes nostalgiques de la guerre et de la force profitent de la misère sociale ?

L’Art français de la guerre décrit le génie français au sens ironique de la « guerre à la française ». Un art de la manipulation selon Jenni, une manipulation de la langue française aussi, celle qui classe les gens malgré eux, en conformes et non-conformes. Une aliénation qui parle de nous aujourd’hui, de notre destin commun après les guerres coloniales, en Indochine, en Algérie… voire dans les banlieues.

À lire avec profit le travail de Fluctuat.net, pour un bel entretien et un visionnage par Alexis Jenni du film L’Ordre et la Morale [signalé par Alexandre Le Quéré]. Le lauréat du Goncourt affirme [décidément modeste] : « On m’a souvent demandé ce qu’était L’Art français de la guerre, et je ne sais pas bien répondre. J’ai tourné autour pendant 600 pages et je ne sais pas le dire en quelques mots. Mais maintenant, je sais ce que je vais dire : « L’Art français de la guerre ? Regardez L’Ordre et la Morale, regardez le film de Mathieu Kassovitz. Tout est là, tout est montré ; c’est exactement ça, l’art français de la guerre, cette façon grandiose et absurde d’aller au massacre. J’en parle, il le montre ; regardez. »

L’Ordre et la Morale passera-t-il par la télé ?

Après le refus de diffusion du film L’Ordre et la Morale (sur le drame d’Ouvéa en 1988), la Ligue des Droits de l’homme de Nouvelle-Calédonie demande à l’État, dans un communiqué, d’assurer « la liberté d’expression » et de « prendre d’urgence les mesures qui s’imposent pour qu’un large public puisse avoir accès à ce film, en passant par exemple par les moyens de diffusion de l’audiovisuel public. »

La Ligue des Droits de l’homme, section Nouvelle-Calédonie, dans ce communiqué signé par son président, Élie Poigoune, « trouve anormal que des responsables politiques, quels qu’ils soient, visionnent un film puis disent qu’il n’est pas bon de le diffuser. Qu’ils donnent leur avis sur le sujet, quoi de plus normal ? Qu’ils se réjouissent de sa non-diffusion, voilà qui est inquiétant pour l’avenir de la liberté d’expression dans le pays.

En France et ailleurs sur la planète, tout le monde pourra voir ce film et son regard sur les tragiques événements d’Ouvéa en 1988. Et pourquoi pas nous ?

Au delà des familles kanak endeuillées, il nous semble fondamental de croire à la capacité des habitants de notre pays à appréhender une interprétation basée sur des faits réels, certes, mais qui ne peuvent prétendre à la vérité historique. Il appartient à chacun de se forger une opinion en la confrontant à ce qu’il sait et pense déjà. »

En Calédonie, à défaut du film… du suspens !

Le quotidien Les Nouvelles calédoniennes publie les dernières réactions sur l’interdiction de diffusion du film L’Ordre et la Morale à Nouméa (Papalagui, 22/10/11).

Le producteur du film, Christophe Rossignon, assure « discuter avec le propriétaire des salles », mais qu’il existe « des solutions de repli » dans d’autres salles de Nouvelle-Calédonie, comme le Centre culturel Tjibaou.

Une interview où l’on apprend, concernant les hommes politiques, que « lors du dernier Comité des signataires, nous les avons conviés à une projection. Le seul à avoir refusé de venir, c’est Pierre Frogier. A l’issue du film, Roch Wamytan a dit qu’il s’était trompé, que le film était très bien et utile. »

Le producteur soutient que l’exploitant de l’unique complexe de salles « avait vu le film. Il avait été très positif et nous avait dit qu’il le diffuserait dans ses salles ».

Ce que réfute ledit exploitant, Douglas Hickson, qui a confirmé son refus de diffusion au quotidien calédonien : « La production est revenue vers nous mais notre position n’a pas évolué, ce n’est pas notre rôle légitime de diffuser ce film ». Mais (quel suspens !) :  « Nous ne bloquons rien, a ajouté Douglas Hickson, et nous n’avons pas les droits. »