Rapido

Or d’automne, douce humidité

Au cinéma de quartier, près du canal

Scupteurs haïtiens vidéastés par Maxence Denis

 » La diversité dans l’unité « , dit André Eugène .

Langue créole, sous-titres anglais.

Anne Lescot, filmée, primée. 

 » Des Hommes et des Dieux « 

Tabous caribéens.

De l’autre côté du canal, un café.

Ambiance PMU affairé. Jeux de hasard.

Un acteur du Français (eh oui !) joue au Rapido.

Grille 104, grille 105, grille 106.

Chance 1, chance 2, chance 1, chance 2.

 » Restez maître du jeu, fixez vos limites « , intime l’écran vidéo.

Un homme en bleu, petite bosse sur le dos

vient jouer aux courses.

 » Je le joue non partant ! « , lance-t-il à la patronne.

Il ajoute (jeu de mots pour la cantonade, rieuse) :

 » Moi aussi je suis non partant « .

Clin d’oeil. Il reste (au café).

Une femme en rouge, petite bosse sur le dos,

vient à le croiser.

Lui est au comptoir, journal, café.

Elle glisse en fond de salle.

Un homme :  » J’ai 62 ans, il m’en reste 8 « .

62 + 8 = 70.

Le compte est bon.

Rapido.

Tête à fragmentation

Dessin de la tête maori momifiée et ornée de tatouages appartenant au Muséum de Rouen. | AP

Cette tête maorie est-elle un trophée ou un patrimoine ?, pourrait-on se demander à la lecture des étapes de  » l’affaire « . La presse a publié ce  » dessin de la tête maori momifiée et ornée de tatouages appartenant au Muséum de Rouen « , sous la signature  » AP « , c’est-à-dire Associated Press.

Rappelons les faits.

1. Une cérémonie de signature, mardi 23 octobre, entre le Muséum de Rouen et une délégation composée de l’Ambassadeur de Nouvelle-Zélande, Sarah Dennis, et de chefs maoris officialise la restitution d’une tête de guerrier maori,  » pour des raisons éthiques « , précise le maire de Rouen. La tête devait être restituée physiquement courant novembre.

2. La veille, la ministre de la culture avait demandé au Muséum et aux élus de surseoir à cette restitution, en raison du  » caractère inaliénable  » du patrimoine de la Nation et faute de l’avis d’une commission scientifique. L’Etat avait saisi le tribunal administratif.

3. Le tribunal administratif de Rouen a suspendu, mercredi 24 octobre, la décision de la ville de restituer à la Nouvelle-Zélande une tête maori. 

4. Officiellement, la Nouvelle-Zélande ne réagit pas, attendant la restitution.

5. Sur le plan intérieur, le débat sur la « circulation  » (et la  » vente « ) des oeuvres est rouvert (Le Monde, 25/10/07). Jacques Rigaud a reçu, le 23 octobre, une mission de la ministre de la culture : comment appliquer la loi du 4 janvier 2002 (loi Tasca sur l’inaliénabilité)  » en évitant (…) la circulation totale des oeuvres et le stockage définitif aboutissant à un accroissement mécanique de leur nombre « .

Quelles leçons tirées de cette triste affaire de la tête maorie ?

1. On n’imagine pas une tête de guerrier gaulois exhumée d’un musée d’Auckland…

2. On n’imagine pas un ambassadeur de France en Nouvelle-Zélande signer une quelconque restitution… car l’histoire de la colonisation du monde et de sa mondialisation n’a pas pris cette tournure.

3. La circulation des oeuvres et leur éventuelle vente a-t-elle à voir avec des restes humains naturalisés, issus d’un trafic éhonté, à moins que l’on adopte le principe :  » les trophées de guerre sont des trophées de guerre « , fussent-ils des fragments… Pour les Kiwis, il s’agirait plutôt de  » trésor du patrimoine maori « …

4. S’agit-il ici de trophée ou de patrimoine ? Du fragmnt de l’un, du fragment de l’autre ? A coup sûr un trophée lors du transfert, vol ?, trafic ?, de la tête au XIXe siècle… A coup sûr un élément du patrimoine de Nouvelle-Zélande. Un élément du patrimoine français ? On a du mal à l’envisager sous cet angle…

5. Rappelons-nous la tête que faisait les Maoris et leurs compatriotes All Blacks, lors du haka d’une récente Coupe du monde (photo Reuters):

5. Le dessin représentant la tête maorie est sacrément stylé ! Les historiens nous apprennent que les guerriers maoris portaient des tatouages représentant leur pouvoir et leur clan. A leur mort au champ d’honneur, ils étaient décapités, leur tête enterrée à part. Le musée Te Papa en sait beaucoup sur la question et nous, bien peu, vraiment bien peu.

Exhibiting Maori, A History of Colonial Cultures of Display

 6. Ce dessin de tête maorie rappelle la somme en deux volumes consacrée par Karl Von Steinen aux tatouages marquisiens, rééditée en 2006 par les éditions Le Motu. Des tatouages qui signifiaient l’équivalent d’une carte d’identité.

Karl_von_den_steinen_1

Des tatouages très vivaces au XIXe siècle, qui font partie du patrimoine marquisien, donc français.

7. Le directeur du centre culturel Tjibaou, Emmanuel Kasarherou, considére que les objets kanaks du musée du Quai-Branly, sont les  » ambassadeurs  » de la culture kanak…

8. Mais faut-il considérer les têtes momifiées comme des objets ? Dans son roman, Le Retour d’Ataï, publié aux éditions Verdier en 2002, Didier Daenincks, lance son héros, Gocéné, ancien Kanak exhibé lors de l’exposition coloniale de 1931, sur la trace de la tête de son aïeul, Ataï, héros de l’insurrection de 1878, dont la tête serait quelque part dans un musée français…

« L’île est cryptée, tatouée des motifs de l’univers » (Glissant, La Terre magnétique)

En révolte contre l’oubli, en révolte pour la mémoire, Edouard Glissant continue son travail poétique de tisser les imaginaires des peuples les uns aux autres. Dernière pierre à l’édifice de cet inlassable arpenteur des imaginaires : son dernier livre, La terre magnétique, Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques. Il est publié aux éditions du Seuil, dans la collection qu’il dirige lui-même, Peuples de l’eau, illustré par les dessins de son épouse Sylvie Séma (en librairie le 31 octobre 2007).

 » Les Peuples de l’eau parce qu’on ne peut les rejoindre que par la mer ou des rivières et je crois que la chose fondamentale de notre univers… c’est d’être un écrivain, un poète qui raboute son imaginaire à l’imaginaire de chacun de ces peuples.  » (Entretien avec Laure Adler sur TV5, le 14 février 2005, que le site Potomitan vient de transcrire).

Rabouter c’est  » réunir bout à bout « , mot qui convient parfaitement pour décrire l’arc entier du projet de La Boudeuse, trois-mâts dirigé par l’aventurier et explorateur Patrice Franceschi, initiateur d’une campagne d’expéditions autour du monde, à la découverte de huit « peuples de l’eau ». Après un périple de 1 063 jours autour du monde, il fait une halte à Paris. On le visite en s’inscrivant sur le site de la Boudeuse à partir de fin octobre, ou dès maintenant en allant sur place.

La terre magnétique est le troisième après celui de Gérard Chaliand, Aux confins de l’Eldorado, La Boudeuse en Amazonie et celui de Jean-Marie G. Le Clézio, Raga. Approche du continent invisible, tous deux publiés en 2006. En tout, douze titres sont prévus.

Extrait, p. 68-69 : 

 » Les personnages, ou les glyphes, ou les traces gravées des Rongo Rongo ne sont pas seulement énigmatiques, ils entretiennent avec d’autres formes de représentation dans le monde une adhésion secrète. Une de ces figures des Rongo Rongo, ces pales de bois gravées dont on ne sait si elles résument une écriture ou si elles recueillent un exemplaire d’esthétique, se retrouve sous des allures plus humanoïdes dans les pétroglyphes de Toro Muerto, aux environs d’Arequipa, au Pérou, la même forme qui se profile dans les créations emblématiques des pays dogon, et s’est stylisée sur les couvertures des éditions Présence africaine, la même qui s’éparpille et se rassemble dans les figurations de la diaspora africaine, en Haïti par exemple, dans les vévés tracés à la farine devant les temples et les autels vodous, la même encore qui paraît de temps en temps dans le scripturaire maya ou aztèque. Que veut cette forme ? Est-ce là un de ces universaux dont les catégories ont été inventées pour nous faire accepter les dissemblances dans le même, les différences dans le semblable ? Une femme qui prie, un homme qui lamente, un enfant qui s’étonne, les bras levés. (…)

Le monde était déjà là, dans Rapa Nui, par la grâce et le sacré de ces formes. Aujourd’hui, les mondes connus roulent avec la plus grande tranquilité, par la Relation et par le mélange, à travers la terre magnétique.  »

Tête-à-tête

Pour la première fois un musée français a décidé de restituer une tête tatouée d’un guerrier maori à la Nouvelle-Zélande. La cérémonie s’est déroulée au muséum de Rouen à la mi-journée. D’autres musées européens ou américains ont déjà fait ce geste, en réponse à une demande néo-zélandaise. 

La tête sera physiquement restituée en novembre… à moins que le tribunal administratif s’y oppose.

Madame Christine Albanel - mai 2007La ministre de la culture française, Christine Albanel, estime que les collections du muséum de Rouen sont  » protégées par un régime juridique particulier, destiné à garantir l’intégrité du patrimoine de la Nation qui est en principe inaliénable  » et une restitution de pièce doit donc être soumise à  » l’avis d’une commission scientifique, dont le rôle est de vérifier qu’il n’est pas porté une atteinte injustifiée au patrimoine national « .  

Le maire, Pierre Albertini (ex-UDF) rétorque que la tête de guerrier n’est pas juridiquement une  » pièce de collection « , mais fait partie  » de restes humains qui répondent à la loi de bioéthique et ne font donc pas l’objet d’un droit patrimonial quelconque « .  

Cette restitution en rappelle une autre…

Le 29 avril 2002, a eu lieu, dans les locaux de l’ambassade d’Afrique du Sud en France, une cérémonie de restitution des restes de la dépouille de Saartjie Baartman, surnommée la Vénus hottentote.Le communiqué conjoint du ministère français des Affaires étrangères, du ministère français de la recherche et de l’ambassade d’Afrique du Sud annonçait l’événement en ces termes :  » Par la loi du 6 mars 2002, la France a décidé de remettre à la République d’Afrique du Sud la dépouille de Saartjie Baartman, décédée à Paris en décembre 1815 et dont les restes ont été conservés jusqu’à ce jour au Muséum national d’histoire naturelle (…) Cette restitution témoigne de la volonté de la France et de la République d’Afrique du Sud de rendre sa dignité à Saartjie Baartman et de faire en sorte que sa dépouille puisse reposer en paix en Afrique du Sud… (l’inhumation eu lieu le 9 août en présence du président Thabo Mbeki près du petit village de Hankey dans l’Eastern Cape).

On voit mal comment aujourd’hui les têtes de guerriers maoris encore présentes dans les musées français ne retourneraient pas dans leur pays d’origine. Ces têtes ont été l’objet de trafic au XIXe siècle. Symboles de la toute puissance d’un chef, elles étaient décapitées, puis naturalisées (momifiées). Rapportées comme trophées par des Européens, elles ont ensuite été l’objet d’un trafic odieux. Certains esclaves ont même été tatoués puis décapités. Leurs têtes ont alimentées ce trafic…

A noter que la dépouille de Saartjie Baartman, était dans les réserves du Musée de l’Homme. Un musée décidément voué à la beauté paradoxale du monde…  

Aujourd’hui dans ce musée de l’Homme, une exposition d’autres têtes prend des allures d’immense carnet de voyage. Titouan Lamazou, le navigateur-dessinateur y expose le fruit de six années de quête de la femme à travers le monde. Ces visages sont magnifiques, dessinés, photographiés, cadrés, retouchés pour le cadre, infographiés. Zoé Zoé, Femmes du monde, a pour exergue cette parole de Victor Segalen :  » Ne nous flattons pas d’assimiler les moeurs, les races, les nations, les autres ; mais au contraire, réjouissons-nous de ne le pouvoir jamais, nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le divers. « 

Ptolémée enlevé dans l’outre-monde

 

Deux mappemondes de Ptolémée, le célèbre astronome grec de l’Antiquité, ont été volées début août à la Bibliothèque nationale espagnole de Madrid. L’une serait du côté de Sydney. L’autre vient d’être retrouvée à New-York chez un collectionneur. Elle serait évaluée à 140 000 dollars. Ces deux mappemondes ne sont pas des globes terrestres mais des cartes, dessinées en 1482.Le service du patrimoine rend responsable de ce vol un historien uruguayen. Ce chercheur (ou prétendu tel) aurait volé 12 pages de la Géographie de Ptolémée. Il résiderait en Argentine.

Au IIe siècle, Ptolémée donnait le nom d’écoymène au monde habité. Il allait des Canaries, à l’Ouest, jusqu’à la Chine, à l’Est, de l’Arctique aux profondeurs de l’Afrique. Ptolémée était connu pour avoir développé un système qui plaçait la Terre au centre de l’univers. Son système survivra jusqu’à Copernic, puis Galilée. Ptolémée était bien conscient que ses connaissances ne couvraient qu’un quart du globe.De source bien informée, Sydney, New-York, l’Uruguay, l’Argentine, qui n’étaient sur aucune carte de Ptolémée auraient voulu se venger. Cela n’aurait rien à voir avec, en rugby, la raclée infligée par l’équipe argentine à la France, à Paris.

Nobel ou shopping ? schocking !

Avant l’annonce du Nobel de littérature, la liste sur laquelle pariaient les bookmakers anglais atteignait plusieurs dizaines de noms d’écrivains…

 

Nulle doute qu’ils étaient nombreux à attendre un appel téléphonique. Pas Doris Lessing. A l’annonce de la nouvelle du Nobel de littérature, vers 13h, Doris Lessing faisait du shopping dans Londres. A 88 ans, cette féministe déçue, rebelle aux conventions, militante anti-apartheid, critique de l’Afrique où elle a passé son enfance et de ses dirigeants corrompus, sait profiter des plaisirs de la vie.

Le comité Nobel a choisi de récompenser  » la conteuse épique de l’expérience féminine, qui avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire scrute une civilisation divisée « , une formule à la densité dont l’Académie suédoise a la secret. 

On disait Doris Lessing non politiquement correcte pour obtenir le Nobel.

Paris perdu. Lessing a gagné.

Elle est née et a passé son enfance dans des pays dont les noms ont changé. Née en Perse en 1919, elle s’installe avec ses parents en Rhodésie du Sud à l’âge de six ans.

Sans doute ses livres sont-ils disponibles en persan… Au Zimbabwe, l’ancienne Rhodésie du Sud, ils sont  » diffusés  » dans leur langue d’origine, l’anglais. Mais personne ne peut les acheter.

En voyage dans son pays d’enfance, en 2000, Doris Lessing racontait (Le Monde diplomatique, août 2003) :  » Un homme s’est plaint auprès de moi : « On nous a appris à lire, et maintenant il n’y a plus de livres. »  Le prix d’un livre de poche était plus élevé que le montant du salaire mensuel moyen… « 

A cauchemar du beau langage is dégueulasse (style fleuri)

1. Ce mardi matin sur France-Inter, ça découpe !

Une ministre d’ouverture, connue pour être  » ni pute ni soumise « , qualifie de  » dégueulasse « ,  » l’instrumentalisation de l’immigration « , faisant allusion à un amendement ADN…

Un intellectuel (non membre du gouvernement) qualifie de  » raciste  » le conseiller spécial du président de la République, rappelant un discours de Dakar, en juillet, qu’il est supposé avoir écrit pour ledit président.

Le lendemain, le conseiller spécial choisira un style fleuri pour qualifier à son tour l’intellectuel de  » petit con « .

2. Ce mardi soir, dans un amphi de la Sorbonne, une bonne centaine d’étudiants s’informe de l’atelier théâtre qui s’ouvrira prochainement. C’est la dixième année qu’il est organisé en partenariat entre le Théâtre national de la Colline et l’Université Paris 1. 

Le dramaturge David Tuaillon, s’est fixé un objectif :  » Il ne s’agit pas de bien parler une belle langue, mais de faire du théâtre avec ce que vous êtes « .

 » Cette année a été marquée par une longue campagne électorale, explique-t-il. On nous a beaucoup parlé, mais ce langage était très dégradé, il ne servait à rien. Or, on ne dit rien sans langage articulé. « 

L’homme de théâtre poursuit :  » J’ai cherché des textes sur le langage. Des textes qui posent des problèmes sur le langage dès la lecture. « 

Finalement, il a choisi les textes de Jean-Charles Massera,  » l’objet rêvé pour manipuler le langage comme une matière. « 

 

A propos de France guide de l’utilisateur (P.O.L., 1998), voici la critique signée Mona Chollet et Thomas Lemahieu, de Périphéries http://www.peripheries.net/: 

 » Houellebecq dénonce la contamination de l’intime par le libéralisme ; Masséra, lui, montre ses ravages sur la langue. Ses collages ne sont pas dictés par une syntaxe et une grammaire, mais par la logique intérimaire, par l’air du temps. Ils en sont comme une génération spontanée. Les barreaux du discours commun remplacent ceux de la syntaxe. Transformé en éponge, l’écrivain semble ne plus faire entendre une voix propre, mais régurgiter simplement bout à bout des bribes de discours qui nous assiègent tous, qui refusent de nous laisser en paix, trouent notre conscience, agressent notre intégrité et notre dignité, et qui lui sont restées en travers de la gorge. « 

 

A propos de son recueil de nouvelles, A cauchemar is born, publié chez Verticales en 2007, l’éditeur le présente ainsi : » A cauchemar is born est l’histoire fragmentée d’un vingtième siècle qui devait mal finir. Une trentaine de satires, de ce qu’il faut bien appeler la plongée cool et totalement décomplexée de l’inconscient collectif occidental dans la barbarie ordinaire. Le tout dans des formes écrites que s’est données le vingtième siècle : essais, journaux, manifestes, tracts, discours, articles de presse, dépêches, communiqués, textes de loi, résolutions, recommandations, déclarations, chartes, programmes, rapports, constitutions, dépliants touristiques, plaquettes d’entreprise, prospectus, quiz…  A cauchemar is born nous promet une belle fin. « 

Le Matricule des Anges :  » Alerte et corrosive, la plume de Jean-Charles Massera fourrage dans le prêt-à-penser, dynamite les langues stéréotypées, en libérant le corps des gangues de la raison. « 

Libération :  » Massera massacre joyeusement les tics de l’écriture administrativo-libérale et de la délation ampoulée.

3. Première répétition de l’atelier théâtre de Paris 1 : le 14 novembre. C’est un mercredi, jour du Conseil des ministres. Jour où le langage joue l’ouverture. Jour de la  » pensée cool « . 

Chamboula, le grand chamboulement (Oulipo)

 

Après Chamoiseau, qui veut  » résister à la barbarie par la beauté «  [Papalagui, 6/10/07], vient tout naturellement à l’esprit le tout dernier roman de Paul Fournel, Chamboula, aux éditions du Seuil.

Chamboula est une boîte à merveilles. C’est l’histoire simple, et faussement naïve, d’un village africain où les blancs découvrent du pétrole. Avec l’accord du Chef, maudit par les ancêtres, ils vont transformer le village en ville. Les acteurs du drame gravitent autour de Chamboula, reine de beauté…

Extrait, Chamboula, p. 25 :

 » Regarder passer la belle Chamboula était une des occupations favorites des hommes du village. Le Chef racontait que, toute petite déjà, la belle Chamboula était la belle Chamboula. Elle était la grande beauté du village parce que chacun des ancêtres lui avait fait le cadeau d’une petite beauté. Elle avait les yeux du vénéré chef Massou, elle avait les mains de la déjà belle Roballa, elle avait le ventre de Bounia, elle avait le dos du grand guerrier Tadoussa, les seins de Madina, la femme du vieux vieux chef, et, surtout, des fesses qui rassemblaient les fesses des ancêtres et qui étaient la Beauté Rassemblée elle-même. Les jeunes du village ne pouvaient pas savoir tout cela, mais regarder passer Chamboula était regarder passer leur histoire tout entière et la beauté même de leur tribu.  »

Chamboula (le roman) déploie tout au long de ses 343 pages une parabole de la beauté, mais de la beauté chamboulée par l’intrusion de la modernité…

Extrait, Chamboula, p. 229 :

 » Les ancêtres ne se présentaient pas aux élections. La sagesse ne vient pas aux hommes par les élections. Les ancêtres n’étaient pas modernes. Qu’est-ce que ça voulait dire,  » être moderne  » ? Le Chef fit un grand geste pour montrer tout ce qui avait poussé autour d’eux, les maisons, les boutiques, les tours, les antennes de télévision, les paraboles, les haut-parleurs qui diffusaient de la world music, les passants en costume et les passantes en jean de chez Prada, le téléphone enfoncé directement dans le trou de l’oreille.  »

Ce conte philosophique ne ménage aucun suspense. D’emblée l’Histoire est écrite : ( » … se déversa sur le village un déluge de bruit qui ne devait plus avoir de fin « , p.101).

Ce qui en fait le charme, c’est justement l’écriture de l’histoire, une histoire dont l’écriture prolifère comme le veut l’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, que préside Paul Fournel.

Paul Fournel a placé en épigraphe cette parole d’Italo Calvino [feu membre de l’Oulipo]:

 » C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt.  »

Chamboula construit ainsi sa propre histoire -comme toute fiction-, comme son autodérision. Comme si tout cela n’avait pas de finalité, pas de sens. Seuls les mots et ce qu’on en fait semblent nous sauver. Ainsi le personnage de Boulot qui, au gré de l’auteur sera un émigré congelé dans le train d’atterissage d’un avion (p.119), décongelé (p.121), dans le sas des candidats réfugiés (p.123), face à la police (p.125), en classe (p.127), surdoué, à l’Ecole normale sup. (p.167),champion du 400 m, de retour en  » un peu chef  » (p.163), celui  » qui apporta la littérature au village  » (p.174). Finalement Boulot fondit (p.305).

Autant d’histoires qui raillent   » les hordes de sans-mémoire  » (p. 333) et qui se moquent même du narrateur, traité de  » petit con «  par Chamboula (p.312).

Un roman qu’on n’a pas envie de finir, comme un bonbon qu’on suce lentement pour en garder longtemps le goût.  

Notons au passage que l’Oulipo fait sa rentrée publique ce 8 octobre avec  » Les lundis de l’Oulipo  » au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Pour cette ouverture de saison, le thème est  » De l’Amour « …
Lu sur le site (http://www.oulipo.net/) :  » Le lundi, venez écouter l’OUvroir de LIttérature POtentielle. Et rire des contraintes qui font exploser les barreaux de la pensée, du sens, des mots, des lettres, de l’encre, du stylo, du papier, de la table, des molécules, des atomes… et de votre belle-mère aussi. « 
Participation annoncée de Jacques Roubaud, Hervé Le Tellier, Paul Fournel, Jacques Jouet, Marcel Bénabou, Olivier Salon, Michelle Grangaud, Anne Garrétta, Ian Monk, Valérie Beaudouin, Harry Mathews, Frédéric Forte et un invité surprise.

Célébrité éphémère et délectable

Papalagui (le blog) a eu les honneurs de deux médias cette semaine. Merci à tous les deux :

LeMonde.fr, par le truchement de sa newsletter quotidienne, Check-list, du 12/09, qui cite la note :  » Du désir selon Devi «  (http://abonnes.lemonde.fr/web/newsletter/0,30-0,62-951830@60-7@45-2,0.html)

logo France Inter  titre

par Alexandre Boussageon
du lundi au vendredi de 6h20 à 6h25

(http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/blogapart/), le 14/09 :

« Des îles et des lettres : Voici le blog de Christian Tortel, un journaliste qui ne raconte pas des histories de journalistes mais qui parle de littérature. Il ne parle même que de cela sur « papalagui », un mot polynésien des îles Samoa, précise-t-il, qui désigne l’autre, l’étranger. Si cela ne vous donne pas une idée de la nature de ce blog, sachez qu’il est essentiellement consacré à la littérature française d’outre mer. De temps à autre, son auteur se plonge dans les dictionnaires, quitte à dénoncer ce qu’il appelle leurs approximations quand ils traitent des écrivains vivant sur ces confettis d’empire. Le Robert n’échappe pas à ses reproches. Pour autant, Christian Tortel n’est pas un de ces mauvais coucheurs qui passent leur vie à épingler les travers des autres, à écrire aux journaux pour se plaindre de l’injustice du monde. Quand il ouvre un dictionnaire, ce peut-être pour en recenser des locutions inattendues et nous en faire profiter sur son blog. On y trouvera ainsi la liste des mots réunionnais qui font leur entrée dans la prochaine édition du Larousse, une poignée en fait. J’ai retenu « Babouk », qui désigne « une araignée marron des régions tropicales, chasseuse de blattes».

Mais laissons là ces charmantes bestioles. Il arrive que notre blogueur tresse des couronnes, et pas seulement à des talents reconnus. Au contraire. Il est capable de s’étendre sur un auteur inconnu, publié par un éditeur inconnu et distingué par un prix inconnu. En l’occurrence celui décerné au salon du Livre Océanien. Encore plus fort, il nous donne envie de lire ce livre improbable et cependant récompensé, une nouvelle d’une quarantaine de pages en fait, qui raconte l’histoire d’un Elephant Man errant dans la brousse calédonienne. « On y retrouve la Calédonie sans les clichés, écrit-il, on y fait des rencontres étonnantes ».

On a surtout le plaisir de lire « quelque chose de frais ».