Toute faiblesse devient force à dire les mots

Une lecture au hasard… en feuilletant Les Immémoriaux, de Ségalen (1907), je tombe sur ce passage, p. 103 :

La bouche très vieille souffle comme une conque fendue.  » Car le Récit a cette puissance que toute douleur s’allège, que toute faiblesse devient force à dire les mots. Car les mots sont dieux. « 

Puissance qui trouve écho — trouble écho — dans cet extrait en abyme du dernier Chamoiseau, Les neuf consciences du Malfini, (Gallimard, p. 60) :

 » Et si cela n’était pas l’exacte vérité, cela n’aurait aucune d’importance : les histoires ne servent qu’à habiller l’indéchiffrable du monde. « 

Bonnes nouvelles de Corée

Eun Hee-Kyung, Les Boîtes de ma femme, Zulma : un recueil de cinq nouvelles, dont je viens de lire la première qui donne son titre au livre, traduit du coréen par l’auteur et par Pierrick Micottis.

Style descriptif (d’un bureau, d’un appartement quelconque, d’une psychologie féminine froide, des sentiments).

Extrait, p. 20 :

 » Quand ma femme était seule, elle s’occupait de nettoyer et de ranger l’appartement. De temps à autre, elle se mettait à son bureau pour feuilleter des magazines ou des journaux. Elle aimait bien ce bureau. Ses lectures étaient variées. Il me semblait toujours qu’elle ne lisait pas comme les autres gens qui se cultivent ou se forment à travers les livres. Elle ne gardait en mémoire qu’une infime partie de ce qu’elle avait lu. Comme par ailleurs elle était consciente d’interpréter le contenu de ses livres à sa manière, elle commençait toujours ses histoires en disant :  » Je ne sais pas si ma mémoire est bonne, mais…  » En vérité, elle préférait ranger ses livres dans ses boîtes pour mieux les oublier. En dehors de la lecture et du rangement, elle dormait pratiquement toute la journée.  »

Donc style d’entomologiste mais efficace. Personnages au relief juste suffisant pour porter le tête à tête homme/femme dans une impasse inexorable, prévisible. On s’y attache comme à ce style dépouillé, comme les rues, le travail de bureau, donc une certaine vision de la Corée.

La phrase est classique, quelquefois Eun Hee-Kyung vous assène une subordonnée antéposée avec une telle évidence ! façon phrase retournée comme un gant, en somme. Exemple :  » Sur les nerfs pour avoir été désigné, l’avant-veille, chef d’équipe d’un nouveau projet dans mon entreprise, je n’étais guère en mesure d’écouter les piètres excuses de ma femme.  »

J’en étais là de ma première lecture de Eun Hee-Kyung… quand m’est revenu à l’esprit le film de son compatriote Im Kwon-taek, Ivre de femmes et de peinture, prix de la mise en scène à Cannes en 2002.

On ne peut pas imaginer styles plus opposés que ces deux oeuvres. Le flamboyant Ivre de femmes et de peinture raconte l’histoire au XIXe siècle d’un artiste aimant l’alcool, les femmes et la peinture jusqu’à la dévoration (les trois), Jang Seung-Up. Un critique français évoqua à propos de ce film dans la Corée décadente de l’époque ce mot de Cocteau :  » une orgie de beauté « . Evidemment un recueil de nouvelles n’est pas en général lyrique.

C’est sans doute aussi une question de générations et d’époque. Le cinéaste est né en 1936, l’écrivaine (car madame Eun est une romancière) en 1959. Elle est très populaire, elle a été lauréate en 1998 pour Les Boîtes de ma femme du Prix Lee Sang. A la démesure de l’un succède l’extrême mesure de l’autre…

   

Lévi-Strauss : « L’exclusive fatalité… »

Au bas de la plaque du centenaire de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, dévoilée ce 28 novembre, au musée du Quai-Branly, cette citation « L’exclusive fatalité, l’unique tare qui puisse affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul. », extraite de Race et histoire, publié en 1952. Dans l’édition Albin Michel / Editions Unesco, coll. Bibliothèque / Idées, le passage du chapitre 9,  » la collaboration des cultures « , p.108, figure avec l’orthographe plurielle :  » puissent « …

Charles Juliet, faim et silence

Au sortir du marché dominical, d’un cabas l’autre, entre tomates et raisin, librairie de L’Atelier, Paris XXe, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (P.O.L), réunis par Charles Juliet dans ce que précise le sous-titre :  » Phrases et textes relayés au cœur de mes lectures « . C’est intéressant parce que ce n’est pas qu’un recueil de citations, classées, façon  » tout sur tout par tous « , mais… l’invitation à un banquet de mots d’esprit, nourritures, phrases et textes  » livrés en désordre (…) répartis à la périphérie d’un cercle dont ils indiquent le centre. Un centre qui est aussi une source et que chacun doit découvrir en lui-même et par lui-même. « 

Au sortir de l’Ecole du service de santé militaire, l’étudiant Juliet fit le point, nous détaille la préface :

 » Quand j’ai découvert l’étendue de mon ignorance et de mon manque de culture, une faim de savoir littéralement dévorante s’est emparée de moi et ne m’a plus lâché. Pris de boulimie, j’ai alors ingéré de nombreux livres. Cependant, la lecture continuait de m’apparaître comme une jouissance défendue, une nourriture qui d’un jour à l’autre pourrait m’être retirée. Il falait que je mette les bouchées doubles et que quelque chose subsiste des livres qui me passaient par les mains. Pour ce faire, j’ai donc pris l’habitude d’en recopier quelques mots, quelques lignes…

(…) Que fait-on de ce qu’on sait ? Que fait-on de ce que la vie dépose en nous au fur et à mesure que passent les années ? Et moi, qu’allais-je faire de ces cahiers ? (…) Je me suis décidé à transmettre – en toute modestie et simplicité – ce que j’ai reçu à profusion, ce que mon travail d’écrivain m’a apporté…  »

Exemple, au hasard, p. 65, cette citation de Chet Baker, relevée par Charles Juliet himself : Jouer, « c’est jouer du silence ».

A noter, dans le recueil de poèmes précédant de Charles Juliet, L’Opulence de la nuit  (P.O.L, 2006), ce goût du mot nourrissant :

Quand j’ai faim tout me nourrit

racontait cette chanteuse

dont le nom m’est inconnu…

et ce dépouillement, tel que relevé par Astrid de Larminat :

Il n’a pas à triturer puis polir les mots

qu’il emploie

Il laisse son silence

les épurer les fertiliser.

 

En 1891, Emile Zola, L’Argent et la Banque universelle…

L’éditeur (le LDP) :  » Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, L’Argent est le premier grand western financier des temps modernes : bilans falsifiés, connivences politiques, fièvre spéculative, manipulations médiatiques, rumeurs, scandales, coups de bourse et coups de Jarnac, lutte à mort entre les loups-cerviers de la finance qui déjà rôdaient chez Balzac. S’inspirant de quelques faits divers retentissants, Zola décrit le culte nouveau du Veau d’or, la vie secrète de son temple, l’activité fiévreuse de ses desservants ; il dénombre ses élus et ses victimes.  »

Aristide Rougon se fait appeler Saccard,  » un nom qui sonne comme un sace de pièces « . Il est décidé à monter une banque universelle…

Extrait :

La lettre du banquier russe de Constantinople, que Sigismond avait traduite, était une réponse favorable, attendue pour mettre à Paris l’affaire en branle ; et, dès le sur-lendemain, Saccard, à son réveil, eut l’inspiration qu’il fallait agir ce jour-là même, qu’il devait avoir, d’un, coup, avant la nuit, formé le syndicat dont il voulait être sûr, pour placer à l’avance les cinquante mille actions de cinq cents francs de sa société anonyme, lancée au capital de vingt-cinq millions.

En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette société, l’enseigne qu’il cherchait depuis longtemps. Les mots : la Banque universelle, avaient brusquement flambé devant lui, comme en caractères de feu, dans la chambre encore noire.

 » La Banque universelle, ne cessa-t-il de répéter, tout en s’habillant, la Banque universelle, c’est simple, c’est grand, ça englobe tout, ça couvre le monde… Oui, oui, excellent ! la Banque universelle ! « 

(…) En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher des différences ; et il fut surpris de la poignée de main cordiale que l’agent échangea avec son client. D’ailleurs, dès qu’il fut assis dans le cabinet, il expliqua sa visite, en le questionnant sur, les formalités, pour faire admettre une valeur à la cote officielle. Négligemment, il dit l’affaire qu’il allait lancer, la Banque universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de crédit créée surtout dans le but de patronner de grandes entreprises, qu’il indiqua d’un mot. Mazaud l’écoutait, ne bronchait pas ; et, avec une obligeance parfaite, il expliqua les formalités à remplir.

Raharimanana :  » Ils me renomment et me recréent « 

(…) Ils me renomment et me recréent,
me baptisent me civilisent me délivrent m’instruisent me sauvent et me développent me démocratisent me modernisent m’arrachent à ma lie à ma boue à ma fange à mes guerres à ma sauvagerie à mon ignorance à mon obscurantisme à mes fanatismes à ma terre miséreuse et sous-développée ma terre sud ma terre lointaine ma terre émergente ma terre où se noie tout progrès ma terre de guerre de conflit de famine de corruption ma terre de dictature et de régime bananière ma terre aux catastrophes ethniques et autres joyeusetés négromaniaques (…)

remue.net publie un très beau texte de l’écrivain malgache Raharimanana, Danses, duquel est tiré cet extrait…

 » Un grand homme ne doit jamais être vétilleux en son procédé. « 

Jour J pour une librairie de quartier : Texture, sise 94 avenue Jean-Jaurès, Paris 19e. C’est plutôt bon signe. Barthes y figure en digne place avec ses Fragments d’un discours amoureux. L’une des deux libraires est d’ailleurs spécialiste des Sciences humaines, sa consœur vient du roman Gallimard…

En vitrine quelques livres de l’éditeur indépendant Finitude …

Emporté par la bonne nouvelle, j’avise deux titres, comme deux promesses du destin : L’Art de la prudence de Balthasar Gracián chez Rivages poche / Petite Bibliothèque, préfacé par Jean-Claude Masson, et Le guide du chasseur de nuages, signé Gavin Pretor-Pinney en Points, collection Sciences.

Dans L’Art de la prudence, l’ouvrage le plus célèbre du jésuite espagnol du XVIIe siècle, trois cents préceptes entendent guider tout gentilhomme en quête de monde et de ses mondanités. Ouvert au hasard, la 88e mise en garde, intitulée merveilleusement  » S’étudier à avoir les manières sublimes « , commence ainsi :

Un grand homme ne doit jamais être vétilleux en son procédé. Il ne faut jamais éplucher les choses, surtout celles qui ne sont guère agréables ; car, bien qu’il soit utile de tout remarquer en passant, il n’en est pas de même de vouloir expressément tout approfondir…

Une lecture propice (traduction en français : Judith Coppel-Grozdanovitch) à nous aiguiller vers le second essai qui s’ouvre par  » Le Manifeste de la Cloud Appreciation Society « , association mondiale d’observateurs de nuages, dont la morale explicite recommande :

Lève les yeux, émerveille-toi de l’éphémère beauté, et vis ta vie la tête dans les nuages.

Par ce jour de grand vent, la librairie Texture avait donc de quoi nous séduire…

Bah ! le 8…

En Chine, nous apprennent les gazettes du jour J, le 8 est un chiffre porte-bonheur.

Rien n’est dit pour les fétichistes du 7, dont je suis.

Ont-ils un coup d’avance ? Sont-ils en décalage ?

Le chiffre 8, prononcé [Pa] ou [Ba], synonyme de prospérité, incite les couples à ce marier un jour en 8. Surtout un 8/08/2008 ! Quand on peut, on s’achète un numéro de téléphone en 8 ou une immatriculation avec plusieurs 8. Pourtant, les routes chinoises sont parmi les plus meurtrières au monde.

Malheureusement pour lui, Lao Ding n’a pas 88 ans. Il en a 60. Il est licencié de l’usine Etoile rouge paur cause de faillite. A la veille de l’hiver, il tombe sur un vieil autobus, abandonné entre cimetière et forêt. S’apercevant du jeu des amoureux sérieux ou occasionnels, il passe cette annonce :

 » Petite chambre de repos en forêt, lieu tranquille et sûr, 10 yuans l’heure, 2 bouteilles de soda gratuites. »

Plus tard, avec un couple de clients,  » il savait que la chose la plus effrayante s’était produite, il venait de prendre en pleine figure le mauvais sort, tel un sceau de merde puante. « 

Faut dire que l’on est page 86 de ce court roman de Mo Yan, Le maître a de plus en plus d’humour (Seuil). Page 86, c’est deux pages trop tôt, deux pages avant la page 88 de ce livre à la lecture très recommandée, qui en comporte seulement 108.