Césaire, ce grand cri nègre (2)

Parmi les réactions à la mort d’Aimé Césaire :

Emmanuel Dongala, auteur de Le Feu des origines, écrit de Boko, au bord du fleuve Congo :

Césaire, j’écris ton nom ! Non, je crie ton nom ! Je crie ton nom du bord de mon Congo-fleuve natal, ce “ Congo bruissant de fleuves et de forêts, où l’eau fait likouala-likouala ” que tu as si bien évoqué dans ton Cahier d’un retour au pays natal. La suite sur Mwinda Press.

Edouard Glissant, auteur de Tout-Monde (Médiapart puis Institut du Tout-Monde ) :  » Aimé Césaire, la passion du poète « .

L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde. 

(…) La mort des poètes a des allures que des malheurs plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.

Raphaël Confiant, auteur de Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle :

 » Il y a des grandes âmes qui, lorsqu’elles quittent le monde, c’est le monde qui se rapetisse.  »

Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë :

Aimé Césaire est  » l’homme qui a éveillé à la conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique  »

Hamidou Dia, auteur des Remparts de la mémoire

Aimé Césaire nous a rendu notre fierté d’Africains (…) Il a toujours voulu rester debout, il s’est toujours réclamé de l’Afrique, de ses ancêtres bambara « .

René Despestre, auteur de Bonjour et adieu la négritude (La République des Lettres ) (Publié le 11 avril, avant la mort du poète)

Le regard qu’Aimé Césaire jeta sur le passé des Haïtiens nous a permis de le redécouvrir dans sa vraie dimension épique. Il nous a délivrés d’une tare de l’historiographie haïtienne: la manie de diminuer un pour grandir un autre. Tantôt on rabaissait Toussaint Louverture pour porter aux nues J.J. Dessalines, peint sous les traits d’un sans paille dans son acier; tantôt on descendait en flammes Alexandre Pétion afin de mieux hisser sur le pavois son rival Henri Christophe. Aimé Césaire trancha d’un seul mot ce vain débat: au commencement de l’historie décoloniale, à l’échelle d’Haïti et du monde, il y a le génie de Toussaint Louverture. Ses intuitions firent monter à un étiage sans précédent le niveau de conscience de ses compagnons d’esclavage. Sans son articulation historique l’insurrection victorieuse des Noirs de Saint-Domingue (1791-1804) n’aurait pas été l’un des événéments majeurs des temps modernes.

(…)

A l’heure des mutations d’identité qui accompagnent la civilisation planétaire, le Commonwealth à la française qu’on finira par édifier existe déjà dans l’oeuvre du poète souverain de la Martinique qui vivifie le soir d’une tendresse enceinte de son étoile du petit matin.

Césaire, ce grand cri nègre

Aimé Césaire, 94 ans, est mort jeudi matin au CHU de Fort-de-France (Martinique), où il était hospitalisé depuis le 9 avril.

Ses obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique. Le président français Nicolas Sarkozy devrait faire le déplacement, a annoncé l’Elysée. D’ici là, trois jours d’hommage au chantre de la  » négritude  » doivent avoir lieu.

Les autorités de Fort-de-France envisagent que le cortège transportant sa dépouille emprunte les différents quartiers de la ville, dont il a été le maire entre 1945 et 2001, dès vendredi. La population de l’île devrait aussi lui rendre un hommage au stade de Dillon, à Fort-de-France, avant la cérémonie d’obsèques nationales. L’Assemblée nationale devait observer, jeudi, une minute de silence à sa mémoire.

Aimé Césaire est né en 1913 sur un versant de la Montagne Pelée, dont l’éruption cataclysmique du début du siècle est dans toutes les mémoires martiniquaises. Le poète se disait volontiers  » péléen « , autrement dit  » éruptif « . Césaire donne sens au mot en le prenant dans son origine volcanique, dans sa gravité géologique, c’est-à-dire terrienne, mais aussi magmatique, pesante par ses blocs d’incandescence, attirée vers la profondeur mais aussi vers le ciel dans sa dimension explosive.

Césaire dit un mot et le siècle prend sens

Négritude est le mot. Il l’écrit pour la première fois dans la revue L’Etudiant noir, en 1934, en plein Paris. Il est étudiant à l’Ecole normale supérieure, quatre ans avant la dernière grande exposition coloniale, où culmine et s’abîme le voyeurisme pour des indigènes encagés.

 » Négritude  » dit la conscience d’être noir, la conscience d’être un Noir, la conscience d’être un homme, la conscience d’être une souffrance :  » Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. « , écrit Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, manifeste poétique des étudiants Césaire, Senghor, Damas.

Son Cahier prend source au volcan péléen :

Ô lumière amicale

ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte

davantage la terre

silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

La Seconde Guerre mondiale est un autre cataclysme qui s’exprime en Martinique aussi par un régime vichyste. La poésie de Césaire endosse les arcanes du surréalisme et se protège ainsi de toute censure. Lors d’un passage dans l’île, André Breton le découvre dans la revue Tropiques, qu’il vient de créer :  » La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant.  » Césaire fait de la poésie surréaliste ses Armes miraculeuses, titre d’un recueil publié en 1946…

1946, année de la loi de départementalisation, qui transforme le statut des colonies d’Amérique et de la Réunion, en Départements d’outre-mer (DOM). Le poète est engagé en politique… pour une carrière de maire pendant 56 ans, de député pendant 48 ans.

Autre mot que Césaire crie en lui donnant sens et portée universelle : colonisation. Nous sommes en 1950. Plus d’un demi-siècle après, son Discours sur le colonialisme reste avec le Cahier son livre le plus diffusé et le plus traduit :

 » Aucun contact humain, mais des rapports de domination, et de soumission qui transforment (…) l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation. Colonisation = Chosification. « 

En 2008, Le Petit Robert rajoute cette citation (colonisation = chosification) à une définition controversée de la colonisation.

Avec les années 60, la parole de Césaire prend vie sur scène par ses écrits de théâtre. Avec son adaptation pour un théâtre nègre de La Tempête de Shakespeare, Césaire écrit en 1969 (Une Tempête) :

 » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  » 

Nègre fondamental, chantre de la négritude, grand cri nègre : autant d’attributs lyriques qui accompagnent la poésie épique de Césaire.  » Ma poésie est née de mon action. «  dit-il dans un entretien au Monde. Cette poésie s’est faite plus rare et plus ramassée, plus dense sur la fin de sa vie (Configurations, Noria, 1976) :

 » Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l’explique.

D’autres fois à me tâter tatou, je m’insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints et de flibuste… »

Césaire n’est pas que dans l’obscurité du magma (Moi laminaire, 1982) :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable…

Chronologie

1913 : naissance le 26 juin, commune de Basse-Pointe, Martinique.

1934 : fondation du journal L’Étudiant noir par Césaire, Senghor, Birago Diop, Léon Gontran Damas. Apparition pour la première fois du terme de « Négritude ».

1934 : Admis à l’École Normale Supérieure.

1937 : mariage à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi.

1939 : acte de naissance de la négritude littéraire avec la publication de Cahier d’un retour au pays natal

1945-2001 : carrière politique, maire pendant 56 ans, député pendant 48 ans.

1946 : rapporteur de la loi de départementalisation qui change le statut des colonies françaises d’Amérique et de l’Océan indien en DOM.

1947 : Création de la revue Présence africaine par Alioune Diop. Dans ce premier numéro, signent Césaire, Senghor, Gide, qui en rédige l’avant-propos, Sartre, Wright, Monod, Mounier, Camus.

1950 : Le Discours sur le colonialisme révèle aux Européens le racisme colonial, quelques années après la disparition du nazisme.

1950 : premier voyage en Haïti.

1956 : Césaire rompt avec le Parti Communiste Français après l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

À partir de 1956, Césaire s’oriente vers le théâtre. Et les Chiens se taisaient explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

1958 : Césaire crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), dont l’ambition est d’instaurer « un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.

1963 : Trois pièces de théâtre. La Tragédie du Roi Christophe (1963) revient sur l’indépendance haïtienne, en mettant en scène ses contradictions. La pièce sera inscrite au répertoire de la Comédie-Française. En 1966 : Une saison au Congo met en scène la tragédie de Patrice Lumumba. En 1969 : Une tempête, inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale.

2006 : le nom d’Aimé Césaire est évoqué pour le prix Nobel de la Paix. Il n’aura pas le Nobel et ne sera pas membre de l’Académie française.

2008 : admis le 9 avril au CHU de Fort-de-France pour des troubles cardiaques, Aimé Césaire meurt le 17 avril, à l’âge de 94 ans.

Comment lire Césaire

L’ACTUALITÉ : Cahier d’un retour au pays natal, le film, avec Jacques Martial (diffusion ce jeudi soir sur France Ô, samedi 19 avril sur France 3).

EN PRIORITÉ : Cahier d’un retour au pays natal ET Discours sur le colonialisme aux éditions Présence africaine.

SITE LITTÉRAIRE : Ile en île .

À ÉCOUTER : Les grandes voix du Sud, 1. Négritude et poésie (3 CD), 2. Insularité et poésie (4 CD), Frémeaux et associés, 2007.
A l’origine parus dans les années 1980, ces entretiens invitent à pénétrer dans l’intimité de la création poétique du Sud. Lectures et intermèdes musicaux.

À VOIR :
Aimé Césaire, Euzhan Palcy, Aimé Césaire : une parole pour le XXIe siècle, Max Milo, 2006, livre + un coffret de 3 DVD, Ed. bilingue frrançais-anglais. Un recueil conçu à partir des interviews menées en 1993.

POUR SA GRANDE CLARTÉ : Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala, 2001

POÉSIE EN POCHE rééditée récemment : Césaire, Ferrements et autres poèmes, préf. Daniel Maximin, Points, 2008

PAROLES PRIVÉES :
Ari Gounongbé, Lilyan Kesteloot, Les grandes figures de la négritude, L’Harmattan, 2007

LA BIOGRAPHIE : Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire, le nègre inconsolé. Vents d’ailleurs, 2002

ENTRETIENS : Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005.

UN DÉLICE : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 2004.

UN DÉRIVÉ : Patrice Louis, A.B.C…Césaire, Césaire de A à Z, Ibis rouge, 2003

LA CRITIQUE DE L’INTÉRIEUR : Raphaël Confiant, Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle, Ecriture, réed. 2006

L’INTÉGRALE : Aimé Césaire, Oeuvres complètes, Desormeaux, Fort-de-France, 1976.

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration « 

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration… « . Nous sommes dans le quartier-monde de la Goutte d’Or, au Nord de Paris, dans le Lavoir Moderne Parisien.

Précision de taille : les cœurs intellectuels, parisien de la Sorbonne (les universités de Paris III et Paris IV), américain de New-York et du Québec et des Antilles, africain de Côte d’Ivoire, se sont déplacés pour un colloque sur l’oeuvre du dramaturge Koffi Kwahulé.

Ce samedi matin, le dialogue autour de Judith Miller (New York University) donnera une belle partition intellectuelle et… politique, établissant une haute portée au travail de Koffi Kwahulé (objet d’un festival de plusieurs semaines ici) et d’une dramaturge africaine-américaine très jouée outre-atlantique : Suzan Lori Parks.

L’auteur de Topdog/Underdog a bénéficié d’une belle prestation à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet en septembre 2007 [Papalagui, 30/09/07]. Son metteur en scène français, Philippe Boulay, a prononcé cette question en forme de plaidoirie :  » Koffi Kwahulé comme Suzan Lori Parks n’ont-ils pas une vision post-raciale à l’image du discours récent du candidat à la candidature démocrate Barack Obama à Philadelphie ? « 

L’homme de théâtre qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis précise :  » Koffi Kwahulé et Suzan Lori Parks sont au-delà de l’aspect communautaire mais ils veulent récréer de la communauté, humblement. Ce n’est pas courant.  »

Cris, souffrances et lieux clos

Xavier Garnier rappelle la propagation de  » l’effet Senghor  » et de  » l’effet Césaire  » :   » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration.  »

Xavier Garnier est enseignant-chercheur à Paris XIII, université localisée (délocalisée ?) à Villetaneuse tout au Nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Sa spécialité : les littératures africaines en anglais, français et swahili. Et oui, en swahili !

 » Il y a ce mot de Senghor :  » L’émotion est nègre comme la raison est hellène « . Le Nègre serait pure vibration. On n’arrête pas une vibration. Or la vibration part d’un lieu. Oui Sony Labou Tansi ou Wole Soyinka ont pris leurs distances avec la négritude [Sur l’après-négritude des écrivains africains contemporains, lire Dominique Ranaivoson, Senghor, Le profane et le sacré, Africultures, décembre 2005]. Mais la négritude de Césaire part d’un lieu fondateur. Pour Césaire comme pour Glissant c’est la cale du bateau négrier.

C’est ainsi que la modernité a inventé des lieux clos dans lesquels des souffrances s’installent.

Il y a cette phrase incontournable :  » On ne savait pas ! « . Les lieux de souffrance seraient hors du regard. La cale jadis, le wagon naguère, les centres de rétention aujourd’hui. Ces lieux d’où la vibration part. Des lieux où l’on souffre. Cette interview de Céline : la prison où l’homme souffre.

Le jazz est un lieu clos, poursuit Xavier Garnier [Koffi Kwahulé ne se définit pas en écrivain mais en jazzman, cf. Papalagui , 06/04/08]. Or le jazz vit dans des lieux clos partout, avec des vibrations qui se sont développées. Les lieux clos posent la question des médias et des trois attitudes possibles : 1. VOYEUR : On met des caméras, on voit, mais la vibration ne passe pas. 2. OBSERVATEUR, MILITANT : dans le centre de rétention. 3. ASPIRANT à créer une communauté : on est dans un lieu et on se laisse pénétrer par cette vibration.

Ainsi, le continent africain capté par les caméras, nous fait poser la question : avons-nous la possibilité d’installer un lieu ou des territoires où la vibration pourraient passer ?  »

Dans l’assistance, une certitude :  » La vibration passe toujours à travers les murs. «  On pense au dernier roman de Chamoiseau, Un Dimanche au cachot [Papalagui , 09/10/07] , où tout est vibration et se constitue en mémoire de l’absence. Xavier Garnier s’interroge :  » … mais la vibration passe sous forme moléculaire. D’où cette question de la visibilité/invisibilité. Les artistes ne nous aident-ils pas à savoir par où on souffre ? « 

À  noter :  » Le grand cri nègre  » se réfère à Une tempête, adaptation très libre de Shakespeare, publiée en 1969 :  » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  »

Contacts : Sylvie Chalaye , responsable à l’Université Paris III du tout nouveau Laboratoire  » Scènes francophones et écritures de l’Altérité  » de l’Institut de recherche en études théâtrales (IRET), et Virginie Soubrier à l’Université Paris IV, Centre de recherches en histoire du théâtre (CRHT ).

Big Shoot : un théâtre plus grand que son texte

Il est des lectures plus belles que des représentations. Denis Lavant vient de faire ce samedi soir au Lavoir Moderne Parisien une de ces prestations qui valent bien des mises en scènes. Sur un texte de Koffi Kwahulé, auteur invité deux mois dans une remarquable série de rendez-vous scéniques et universitaires, Denis Lavant a lu Big Shoot comme un combat intérieur, un huis clos saisissant de convulsions au cynisme et à la violence contenus. La prestation avait de quoi ravir l’auteur lui-même, présent dans cette petite salle d’un quartier de tous les cosmopolitismes, la Goutte d’Or.

Big Shoot présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave. Monsieur interroge Stan. Stan parce qu’il a décidé de le nommer ainsi, sans explication (elle viendra à la fin sur le registre de la confession d’enfance).

Toute l’écriture de Koffi Kwahulé tient dans cette ambivalence : le théâtre est un art de la complexité que la scène doit révéler dans la brièveté de la représentation ou de la lecture privée.

Monsieur a un accent quand il parle anglais. Stan lui dit. Ce qui fait naître chez Monsieur un complexe, qui va traverser le fil de l’intrigue. Entre paroles sexuées, insultes en cataractes, ton mielleux et confession intime, toute la palette d’interventions de Monsieur semble non pas dominer Stan, mais lui donner de quoi tenir à distance l’oppresseur.

Denis Lavant pratique la lecture avec un tel art que le public en oublie qu’il est là pour une lecture. Le public est devant un seul interprète qui bascule merveilleusement bien du bourreau à la victime.

Cette lecture lance les deux mois de programmation des oeuvres de Koffi Kwahulé au Lavoir moderne parisien. Deux mois autour du théâtre et du jazz, le dramaturge ne se définissant pas comme écrivain mais comme jazzman. Il s’en inspire du jazz comme d’autres respirent l’oxygène des hauts sommets.

Dans Frères de son, un très précieux recueil d’entretiens réalisés par Gilles Mouëllic (publié par les éditions Théâtrales), l’auteur africain-européen, comme il aime à se définir, précise son rapport au jazz à propos de Big Shoot (p.62) :

« L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : » Je te suis.  » Quand l’acteur Denis Lavant a lu le texte et a voulu le jouer, je me suis dit qu’il allait jouer Monsieur, celui qui est censé être Coltrane. C’est le plus bavard, celui qui a le souffle le plus véhément. Pourtant quand il m’a appelé, c’était Stan qu’il voulait jouer,  » Monk  » donc. J’ai cru qu’il n’avait pas bien lu, je lui ai demandé de relire la pièce. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour confirmer son choix :  » Ce sont deux belles partitions,mais moi c’est Stan.  » En fait, il avait vraiment compris la pièce, sa respiration. Il avait compris que celui qu’on accompagne, c’est Stan, même s’il ne dit pas grand chose. On a l’impression que c’est Monsieur qui mène le jeu, mais en réalité,le vrai leader, c’est Stan. Quand Monk dit à ses musiciens :  » Jouez, moi je vous suis « , on n’est pas dupe : à l’écoute du morceau,celui qui a mené le jeu, c’est bien Monk. »

Big Shoot est à l’affiche du 15 au 18 avril dans une mise en scène de Sidney Ali Mehelleb, avec Eric Nesci et Arnaud Pfeiffer, et dans une nouvelle lecture avec Edouard Montout le 19 avril. Et en marionnettes, du 6 au 9 mai, mise en scène de Lélio Plotton, avec Adrien Béal et Solène Briquet.

Question de liberté : la haine ou la joie ?

Alors que Martin Luther King est mort il y a tout juste 40 ans aujourd’hui, assassiné, le site du Southern Poverty Law Center (SPLC) titre sur  » l’année de la haine « . Ce mouvement né des droits civiques a recensé 888  » groupes de haine  » aux Etats-Unis, soit une augmentation de 48% depuis 2000 (voir article de Corine Lesnes, Le Monde, 4/04/08).

Le SPLC publie sa carte de la haine aux Etats-Unis. Chaque état (excepté les extrêmes géographiquement parlant) a son petit contingent de néo-nazis, de nationalistes blancs ou de sympathisants du Ku-Klux-Klan. En tête : la Californie et le Texas. La liberté d’expression, sans doute…

Non que la France n’ait pas ses groupes de haine et de radicaux de tout poil, mais l’envie nous prend de signaler que certains prennent le contre-pied, de fait.

Autour du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé, une dizaine de jeunes femmes du quartier cosmopolite et populaire de la Goutte d’Or à Paris a sué depuis janvier sur un thème unique pour un atelier d’écriture. Elles présentent sur scène le résultat de leur travail le 10 avril au Lavoir Moderne Parisien. Ce thème unique ? La joie.

Le quartier-monde de Koffi Kwahulé

Cette idée d’appeler la Goutte d’Or, un quartier-monde, sonne juste.

A l’origine, une rencontre entre un auteur et un théâtre. Un auteur dont la plume musicale confronte l’Homme à son animalité. Un théâtre animé par le souffle d’un quartier-monde. L’écriture respire alors au rythme de la Goutte d’Or : Koffi Kwahulé vit en résidence au Lavoir Moderne Parisien et écrit sur le thème de la Joie avec les acteurs de ce quartier.
Anima Kwahulé est le titre de ces deux mois de programmation (à partir du 5 avril) où se mêlent spectacles, concerts, lectures, colloque, expositions dans des chantiers d’écriture-jazz.
Si la programmation Anima Kwahulé est centrée sur l’écriture de Koffi, elle invite également à découvrir un essaim d’artistes engageants – écrivains, acteurs, musiciens – dont les impros et les textes entrent en résonance. D’où une carte blanche à Denis Lavant et Monique Blin sous le parrainage de Gabriel Garran. (Extrait du site du Lavoir moderne parisien,  » quartier-monde  » de Paris).

On y reviendra forcément.

Pour les identités frontalières (Léonora Miano)

Tels des astres éteints parce que les trois héros noirs et français de Léonora Miano sont des soleils noirs barricadés dans leur environnement, leur intra-muros, préfère écrire la romancière franco-camerounaise. Ce troisième roman se déroule en Europe. Les deux premiers prenaient l’Afrique comme décor de tragédies, de blessures de l’enfance et violences répétées.Tels des astres éteints enferme Amok, Shrapnel et Amandla dans une identité de français noirs, trois tunnels identitaires.
Ce roman sur la conscience de la couleur est écrit au rythme du jazz, sans dialogue, pour souligner l’étouffement des personnalités qui ont choisit trois voies différentes : Amok l’universalisme, Shrapnel le lien Afrique-Amériques et Amandla le nationalisme noir. 
Ce dernier personnage originaire de Guyane semble avoir les préférences de l’auteur. Elle en dégage les contradictions, la vigueur et les faiblesses. Son héroïne épouse la cause de radicaux racistes. Léonora Miano place en épigraphe de Tels des astres éteints ces quatre mots « Pour les identités frontalières. »

Encore un artiste tué par balle… de la police (la presse)

O Pais Online, site de presse mozambicain, nous apprend la mort du chorégraphe et danseur Augusto Cuvilas tué chez lui par la balle d’un policier. Consulter également le blog du sociologue mozambicain Carlos Serra.

Africultures titre  » Encore un artiste tué par balle  » :  » Le danseur mozambicain Augusto Cuvilas est décédé dans la nuit du 23 décembre, tué chez lui par une balle de la police dans un contexte encore flou. Il venait d’être victime d’un cambriolage. Souhaitant développer ses recherches, il avait notamment été primé lors des Rencontres de l’Afrique et de l’Océan Indien en 2003 « .

 » Sur la base de son expérience de danseur et chorégraphe, il souhaitait que l’espace de création qu’il avait ouvert à Maputo, capitale du Mozambique, soit ouvert à la confrontation non seulement entre danse mozambicaine et danse contemporaine mais aussi à la réflexion transversale entre artistes issus du milieu chorégraphique et ceux qui pratiquent d’autres disciplines.  »

 Augusto Cuvilas était le chorégraphe de Solo para cinco, pièce par laquelle le scandale était arrivé lors des 5e rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’océan Indien, en novembre 2003 à Madagascar. Ses danseuses nues, récompensées du 2e prix, avaient provoqué l’émoi parmi les officiels, le protocole interdisant toute nudité devant le président de la République. On lira avec profit l’article passionnant d’Africultures à ce propos.

L’une de ses créations récentes, présentée en 2006 à Maputo portait le nom d’El Tango de la muerte :

Par ailleurs, un site belge fait la promotion des cultures mozambicaines, Amigos de Moçambique :  » S’il est une nation africaine qui ne défraye pas l’actualité, c’est le Mozambique. Nous voulons ici combler cette lacune, faire connaître ce riche pays d’Afrique australe, rendre compte de sa diversité culturelle, de ses potentialités économiques, de son histoire tumultueuse comme de ses perspectives d’avenir. «  

Sur le Mozambique, lire notamment l’excellent Mia Couto, Les Baleines de Quissico, un recueil de nouvelles publié par 10/18.

Au Togo, le mot remue

Tout éberlués, les  » écrivains de la diaspora togolaise « , Sami Tchak et consorts (Edem et Julien, Alem avait décliné l’invitation), ont été reçus sous cette  » étiquette équivoque »  en leur pays d’origine pour une tournée littéraire assez édifiante. Sami la raconte sur le site Togocultures , dont on ne saurait trop recommander la lecture…

Ce texte de l’auteur du Paradis des chiots [Papalagui, 31/08/06 ], prix Ahmadou Kourouma [Papalagui, 6/05/07 ] est en soi une relation de voyage littéraire des plus instructives sur la non rencontre d’un public potentiel, l’utilisation nationaliste de la littérature et les échanges assez improbables a priori avec un authentique lecteur… un ancien Premier ministre… Où il est question de l’oeuvre dans sa structure brisée vs structure linéaire et de sa  » difficulté  » vs  » facilité  » de lecture.

On lira avec curiosité pour ses compléments enrichissants les commentaires sur le blog de Kangni Alem : Polémique à Lomé :  » c’est quoi un écrivain togolais ?  » Un blog à lire véritablement comme une université littéraire permanente.

Jusqu’àlors, ce distinguo entre écrivains du dedans / écrivains du dehors traversait d’autres littératures. On pense bien entendu à Haïti… Les dernières pérégrinations des caravanes littéraires, de leurs usages et de leurs questionnements sont bien la preuve que le mot remue.

L’explorateur, le photographe et le missionnaire

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C’est un livre qui arrête le regard… L’imagerie coloniale a une telle prégnance dans les esprits… Or, là… le traitement des images, leur choix tout d’abord, mais leur colorisation, leur composition, leur mise en cadre sur fond de carte d’Afrique du XIXe siècle, l’impression de  » By ship only  » sur une carte (postale) de Tombouctou… tout concourt à restaurer notre regard.

Opération réussie que celle entreprise par Gwenaëlle Trolez avec les éditions Magellan et Cie . L’auteur, artiste céramiste de son métier nous dit son site , a entrepris plus qu’un patchwork, un véritable tissage des images -les photos du fonds Edmond Fortier (le photographe). Le livre de Gwenaëlle Trolez met en regard en une série de doubles pages, une photo retravaillée et un extrait d’un texte  » humaniste  » précise-t-elle, c’est-à-dire non raciste, comme le discours colonial de l’époque l’était souvent.

Exemple extrait d’Esquisses sénégalaises (1853, éd. Karthala , 1998) de David Boilat (le missionnaire) :

 » Tous les peuples du Sénégal offrent l’hospitalité aux voyageurs avec une grande cordialité. Blanc ou Noir, connu ou inconnu, qui va chez eux, peut entrer librement dans la première case qu’il rencontre : on le salue, on lui demande son nom et celui de sa famille, on le fait manger et on lui donne son lit : on l’entretient pendant ses repas et après. Enfin, lorsqu’il veut partir, il fait ses adieux comme s’il quittait ses meilleurs amis et n’a rien à payer. « 

Cette série est précédée d’un large extrait d’un livre d’Ernest Noirot (l’explorateur), A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Extrait intitulé  » Une ambassade peulhe au pays des Français  » qui raconte le voyage de quatre découvreurs africains de la France.

 » Partout, ils ont été l’objet de la plus grande déférence. Du reste, s’ils n’ont pas exactement saisi l’emploi de toutes les choses qu’ils ont vues, du moins ils faisaient leur possible pour comprendre et ne tarissaient pas en questions de toute sorte. « 

Texte publié par Flammarion en 1890 !