[Congo, J-26] : Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, alors qu’un juge de la cour d’Appel de Lyon invente la nationalité « arabe »…

Nous reviennent en mémoire les mots de Mahmoud Darwich : « la terre nous est étroite », Darwich disparu il y a cinq ans, poète palestinien qui avait passé plus de trente ans de sa vie en exil [Papalagui, 10/08/08]. Nous restons avec ses « pains de mots », comme l’avait écrit Aimé Césaire [Papalagui, 20/04/08], mots qui font écho à d’autres poètes à travers le temps, les mots longue distance, tels ceux de René Char, dans Le marteau sans maître (1934) :

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combat sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agnonie soumise, fin grossière.

[Congo, J-26] : Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ?

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 26 jours, tournons-nous une nouvelle fois vers le poète congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) :

« Si vide il y a, pourquoi ne pas essayer d’y mettre quelque chose ? Pourquoi ne pas s’utiliser à exister ? L’homme est trop beau pour qu’on le néglige. C’est vrai que je ne parle pas du petit collectionneur de plaisirs, ni du petit monteur de vins, ne de l’encaisse-opinions, ni du brouteur de slogans, ni de la machine à calculer les races. Je ne parle pas du truand culturel, ni du délinquant idéologique, ni du drogué tiers-mondiste. Je ne parle pas du candidat au néant. Je parle du volontaire. Volontaire, parce qu’en fait, la mention d’humain est à tel point crasseuse qu’elle n’appartient qu’aux volontiers. Volontaire à la condition d’humain. Qui veut ? Mais surtout, qui dit mieux ? »

Introduction du recueil Ici commence ici, Sony Labou Tansi, éditions Clé, Yaoundé, 2013 (lire la critique de Tanella Boni, Africultures, 8/05/13).

Poète qui se demandait aussi [Papalagui, 01/08/13] : « Tu veux ? / Nommer le monde avec moi / Remplir chaque chose de la douce aventure de nommer… »

Poète qui confiait à à l’éditeur Bernard Magnier (Les Sept solitudes de Lorsa Lopez, Le Seuil, 1985, p. 27) : « J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque ». Car « L’art de nommer est d’abord avant tout art de ton ».

[Congo, J-30] Une question de formation, une question de forme

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 30 jours, retour sur une question de formation…

« Une formation à la critique d’art à Brazzaville. » L’énoncé dans sa simplicité trompeuse oblige à peser chacun des termes clés : formation, critique d’art, Brazzaville. Qu’est-ce qu’une formation ? Qu’est-ce que la critique d’art à Brazzaville ? Qu’est-ce que l’art à Brazzaville ? Qu’est-ce que l’art contemporain à Brazzaville ?

Chacun des termes associé à un second fait entrevoir de nombreuses autres questions : une formation à Brazzaville, qu’est-ce donc ? Comment accéder à l’art quand l’accès à l’éducation est un problème quotidien ?

On pressent toute l’ampleur de l’aventure. Ce qui ne doit pas nous empêcher de nous poser des questions d’ampleur. Par exemple, au Congo, en quoi l’œuvre d’art est-elle le bruit du monde ? À moins que ces questions ne soient que des interrogations boréales.

Envisageons l’expérience comme une aventure intellectuelle ambitieuse pour soi et pour les autres. Déplaçons l’angle de vue avec le philosophe Jean-Luc Nancy, que le pédagogue Philippe Meirieu (voir son site) aime citer :

« Le formateur est celui qui, dans la transmission elle-même, donne forme à son propre savoir. Ainsi, tout en transmettant une « information » il donne l’exemple de l’activité formatrice. Cela ne veut pas dire qu’il se donne comme modèle, mais qu’il se présente comme une figure singulière – une forme – en face de laquelle peut se constituer une autre figure. Il transmet ainsi son rapport à la vérité bien plus que la vérité. Et la possibilité pour l’autre, de se construire en se donnant sa propre forme… et en formant, à son tour, d’autres êtres humains. »

À hauteur d’homme, acceptons l’enjeu, ni plus ni moins. Car la forme [un radical de formation souvent oublié] du formateur rejoint la forme au sens esthétique…

Demandons à Jean-Christophe Bailly qui, comme le résume son éditeur, Manuella éditions, « interroge le rapport entre un objet ou une œuvre et sa forme, pour finir par remettre en cause cette attitude de nos sociétés de consommation qui sacralise certains objets au détriment d’autres qui seraient triviaux. Car la forme est le fruit d’une pensée, d’une évolution qui s’inscrit dans le devenir du temps humain et dans l’instabilité du mouvement et l’impermanence du monde.

La pensée de Jean-Christophe Bailly se développe au carrefour de la philosophie, de l’esthétique, de l’histoire de l’art et des techniques. À la manière des humanistes, son sujet est l’occasion de donner à penser et à comprendre le monde.»

Il ne reste plus qu’à déplacer les questions d’esthétique et de formation au Congo, qui est quand même un lieu central dans l’histoire du monde.

[Congo, J-32] Shéda de Niangouna édité façon bogolan et wax

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du 25 août au 30 septembre 2013, et avant de s’embarquer le 4 septembre, donc dans 32 jours, retour sur Dieudonné Niangouna, à l’occasion de l’édition de sa pièce Shéda parmi un ensemble de textes, intitulé Songe, chez Carnets-livres, une édition façon bogolan et wax…

C’est un livre… oui c’est bien un livre. Un livre fabriqué à la main, « maquette, façonnage et reliure Francine Chatelain et Daniel Besace ». On dirait un livre d’artiste au prix d’un livre commercial. Sa couverture est faite de « tissu Bogolan du Mali, tissé à la main, teintes naturelles et du Wax acheté à Barbès ». Chacun est donc unique. Pas de titre sur le tissu, seul un bandeau de papier annonce le titre et cet avertissement : « Mon théâtre est le drame du de ce qu’on veut du théâtre africain ».
Mon exemplaire porte le numéro 037/400. En 3e de couverture, les éditions Carnets-Livres ont apposé un tampon avec la date de fabrication écrite au feutre rouge : 08/07/13. Acheté par un temps de festival, librairie La Mémoire du monde, 36 rue Carnot, Avignon.
Ce livre signé Dieudonné Niangouna a pour titre Songe. On y trouve : Shéda, Un Rêve au-delà ; M’appel Mohamed Ali ; Le rêve de la maison dans la maison.

L’éditeur est un peu fada, non parce qu’il laisse quelques défauts de fabrication (une page 163 au texte imprimé en miroir, comme une carte à jouer). Non, il est fada de son auteur. Daniel Besace écrit une post-face pleine d’amitié pour Niangouna et des comédiens compatriotes. A ses débuts dans l’édition, il « s’est familiarisé avec le congolais (…) cette pensée à étage, cette pensée fusée et arbre, qui n’a rien à voir avec le développement rectiligne du monde, et où prédomine l’intuition de la formule, les raccourcis poétiques, les enchevêtrements elliptiques… » 

Songe est le quatrième livre de Dieudonné Niangouna qu’il édite après Trace, Souvenirs des années de guerre, Mantsina sur Scène. Songe est présenté comme « une partition de pensée. Vous vous asseyez face au livre, vous éteignez tout, la radio, la télé, le portable, la lumière et vous allumez votre conscience, prêt à être envahi par une symphonie déchirante et émouvante. »

La couverture de « Souvenirs des années de guerre »    

Le texte Un Rêve au-delà est précédé par un échange de lettres entre l’éditeur et son auteur. Besace avoue son « incompréhension » et semble en plein désarroi : « Qui suis-je pour publier ces textes ? Qui-suis pour ne pas les publier ? »

Réponse de Niangouna : « C’est un conte de ma grand-mère (…) raconté aux jeunes garçons en dernière phase de leurs initiations au Kinguinzila, le théâtre de guérison ; sous la direction d’un maître initiateur les garçons vont apprendre la science de la nature, la parole, le courage, la mort, la force du pardon, les métiers de la main, le mystique, la relation au sacré et au profane. (…) Les échoués deviennent renégats, fous, idiots du village, errants, bannis. Pour ceux qui réussissent leur ultime épreuve demeure: « Un rêve au-delà » ».

Extrait Un Rêve au-delà p. 162 :
Oyé ! Notre impuissance : Oyé ! Oyé ! Soutiens !
Je ne veux pas être un donneur de leçon. Et pourtant je le suis. Merde ! Puis-je sortir de moi-même ! Et je ne peux autrement que moi-même. Merde ! Je ne peux vous parler qu’en étant moi-même. Merde ! Et je suis dégueulasse comme tout « moi-même ». Merde 8 Mais c’est beau. Pourtant ça me fait chier, merde, et c’est bien là la raison de la merde. Dégueulasse en étant moi-même. Avec mon égo démesuré, mes emportées qui vous bouffent l’oxygène, mes agneaux, mes sautes d’humeurs à répétions, et qui se prennent pour quelque chose de pensé, merde, mes frustrations imbéciles, mon nombrilisme, mon regard dans mon bide, merde, mon cœur têtu, mes pensées qui ne vont qu’à moi-même, mon écoute qui écoute mon cœur battre et jamais le cœur des autres, merde !

Et pour le plaisir, citons ce proverbe Kongo, en langue lari : Wa bâ gûna wé na messo (On ne trompe que celui qui regarde) p. 127

Et pour rappel, ces 2′ sur la Générale de Shéda, Carrière de Boulbon, au festival d’Avignon, le 6 juillet 2013 :

[Congo, J-33] Écrire ou voyager, il faut choisir

Étonnant voyageur que ce Frederick Marryat (1792-1848), tel qu’il nous apparaît dans la Petite collection des éditions du Sonneur. Sa traductrice en français, Moea Durieux, nous apprend que ce capitaine de la marine britannique délaissa sa carrière pour écrire. Bien lui en prit : il est considéré comme l’un des précurseurs du roman maritime.
Officier de marine, il baptisa une expédition insolite. En 1821, à la tête du Beaver, il est chargé d’acheminer depuis Sainte-Hélène vers l’Angleterre la missive annonçant la mort de Napoléon.
Écrivain, il suscita l’admiration de Mark Twain, Joseph Conrad, Ernest Hemingway pour son roman Le Vaisseau fantôme.
Sa nouvelle Comment écrire un livre de voyage (Les éditions du Sonneur, mai 2013) délivre un certain nombre de clés pour accomplir une tâche où l’inspiration le dispute à la technique narrative. Elle  n’est pas à la portée de tous et tient moins du guide pratique que du conte philosophique.
Aurons-nous l’état d’esprit nécessaire ? Il faudrait tout lire d’un auteur, le porter aux nues, dénigrer ses concurrents… Disposerons-nous des ingrédients indispensables, tel qu’énumérés dans un dialogue savoureux d’ironie entre le maître (Barnstaple) [on ne disait pas « coach » au XIXe siècle] et l’écrivain en mal d’inspiration (Ansard) ?
On laissera découvrir tout cela au lecteur, tant la nouvelle est brève mais réussie. Elle raille avec un humour très british les mœurs de l’édition et des lecteurs qui se contentent de peu et de beaucoup de précédés.
Comment écrire un livre de voyage peut prendre place à côté de Voyage autour de ma chambre, écrit par Xavier de Maistre en 1794, et l’essai de Pierre Bayard, Comme parler des livres que l’on n’a pas lus, tant le titre complet de la nouvelle de Frederick Marryat pourrait être : « Comment écrire un livre de voyage sans quitter sa chambre ».

[Congo, J-34] Le Cœur des enfants léopards

J’écoute France-Culture. Il est 20h. C’est l’Été de lectures, coordonné par Blandine Masson, enregistré il y a peu au festival d’Avignon. Au menu le Congo (et Paris) du Berlinois Wilfried N’Sondé, rencontré naguère lors de la sortie de son premier roman, le très beau Cœur des enfants léopards. Un manuscrit envoyé par la poste, un éditeur curieux et passionné (Bernard Magnier), un beau succès.

Une adaptation de Criss Niangouna, le frère de Dieudonné, artiste associé au festival :
« C’est pas pour ça que tu es venu en France mon fils ! J’ai peur des interrogations, des années de questions qui encombrent mon cerveau. T’es qui ? Tu viens d’où ? T’as bien travaillé à l’école ? C’est comment ton pays ? »

Puis j’écoute :
« N’oublie pas l’histoire, d’où tu viens, où tu vas, rappelle-toi toujours la brousse, la jungle, les léopards, nos esprits qui appellent et agissent jusqu’au-delà des chaînes de la servilité. Ils sont grands, puisqu’ils ont vaincu la mort. Écoute avec la peau pour entendre les
images, plonge-toi tout entier en elles, elles te guideront, géomètres fidèles et
infatigables. »

Je relis le résumé de l’éditeur :
« Un jeune homme retrouve ses esprits au fond d’une cellule, en garde à vue. Que s’est-il passé ? Mireille, son grand amour, l’a quitté brusquement, il a beaucoup bu… Comment se rappeler ? Un policier le bouscule, l’interroge, mais les vraies questions viennent d’ailleurs : dans le brouillard de ses pensées, c’est la voix des ancêtres qui résonne soudain, comme un chant intérieur venu d’Afrique, invoquant les valeurs du partage, de l’honneur, de l’héritage et de l’espoir. Mais l’Afrique est loin pour le narrateur qui vit en région parisienne, dans le quartier métissé où, dès l’enfance, il a connu Mireille et les amis avec lesquels il a grandi, au milieu desquels il a changé. »

Afrique lointaine pour le narrateur. Mais très proche pour moi.

À écouter sur France-Culture.Fictions.

[Congo, J-34] Un atelier de critique d’art : Tu veux ? Nommer le monde avec moi

Façade des Ateliers Sahm, quartier de Diata (photos Sean Hart)

À quelques jours d’une Rencontre internationale d’art contemporain, organisée aux Ateliers Sahm de Brazzaville, du 25 août au 30 septembre 2013, et avant de s’y embarquer le 4 septembre, donc dans 34 jours, demandons-nous avec Sony Labou Tansi :

« Tu veux ?
Nommer le monde avec moi
Remplir chaque chose de la douce aventure de nommer –
Tu veux – Les suffoquer Les ensoleiller
Dans le tic au tac des mondes
Les aveugler d’une charnelle intensité Phonétique
Et pour qu’à ma mort Aucun seul de tes mots ne m’oublie
Tu veux ? Faire et défaire la chair
Dans la douce morsure du langage Tu veux ?
Des mots cassés – Et cassés à quel point José – Parce qu’après tout il faut que moi j’écrive. Le tam-tam est une écriture bien sûr. Mais que peut-il bien à voir avec ma violence de nommer ? J’en ai écouté des très farcis – Par rapport au vieux mot qui tombe dans l’autre vieux mot et qui gueule avec – Nommer tout – Tout nommer, nommer jusqu’à ce que la gueule démissionne – Évidemment il y a vos vendeurs de papier plein de vent, plein de trous d’air – je dirais des trous de gueule. Ça vide – Et parfois la culture inondée des slogans. Ça pose le problème d’être vif ou de ne pas l’être – Ça ne réconcilie pas la tête qui pose les questions et la gueule qui doit faire des réponses à ces questions. Qu’est-ce que je raconte fiche ! Tout est contact. Le reste c’est du baratin. Une façon de remplir – »

Sony Labou Tansi, L’Autre monde – écrits inédits,  L’Atelier de Sony Labou Tansi, Volume I. Correspondance, 1973-1983, Vol. I. Correspondance, 1973-1983. Lettre à José Pivin, datée du 3 mai 1975. Préface Nicolas Martin-Granel, Édition Greta Rodriguez, Editions Revue Noire, 1997. [voir RFI : Sony inédit : les écrits d’outre-tombe d’un « Congaulois » trop tôt disparu]