Le XXIe siècle sera migrant ou ne sera pas

« Après le drame de ce week-end, qui a vu le chavirage d’un navire qui pourrait avoir fait jusqu’à 700 morts [bilan réévalué le 21/04 à  800 morts, selon le HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et l’Organisation internationale pour les migrations], deux bateaux avec plusieurs centaines de migrants à leur bord ont été signalés en difficulté non loin des côtes libyennes. Des navires italiens et maltais se sont portés à leur secours. De leur côté, les ministres de l’intérieur et des affaires étrangères européens sont réunis en urgence à Luxembourg pour tenter de résoudre une situation face à laquelle l’Europe est démunie. » (Le Monde.fr, 20/04/2015, 18h45)

 

 

Le XXIe siècle sera migrant ou ne sera pas

Combien de noyés en route pour Lampedusa ?
« En 2015, un migrant meurt toutes les deux heures en moyenne en Méditerranée » (un journal)
Combien le passage pour cette mer au cœur de tous les hommes ?
États-Désunis de la Méditerranée, combien de divisions ?
Combien de Mers à traverser, hein Depestre ?
Combien d’Histoires, hein Walcott ?
Femmes puissantes du sud, combien de viols, hein NDiaye ?
Garçons et filles du fleuve, combien d’espoirs ?
Combien le passage du crépuscule, hein El-Daïf ?
Combien d’assassins d’aube, hein Césaire ?
Combien de Syrie, de Libye, d’Ethiopie, de Kabylie, de Tunisie, de Tripoli ?
Combien de ruches d’hommes et de grappes en suspens ?
Combien le passeport ? le visa ?
Combien de nationalités… au « cœur de tous les hommes », hein Darwich ?
Combien d’i grecs, de têtes de Turcs ? de W ? de K ? hein Le Men ?
« Étranges étrangers, hein Prévert ?
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez. »
Combien de gouffres ?

Mon nom est Lampedusa !

Combien d’années de migrations ?
Dans ce métro, combien d’écumes de rêves inaboutis, de ressacs et de houles ? de nostalgies concassées ?
Combien d’horizons chimériques, hein Dagneau ?
Combien d’outre-mers ?
Combien d’infranchissables ?
Combien de contritions ? d’imaginaires numérotés ? d’idéaux en tiroirs ?
Combien d’émasculations ?
Combien de langues entre la Libye et l’Italie ?
Combien de parlures, de dialectes, d’accents toniques ou non ?
Combien de créoles en cale sèche ?
Combien de cerfs-volants ?
Combien de libellules ?
Combien de papillons envolés dans les embruns du petit matin ?
Combien de Cahiers ?
Combien de négrailles suspendues aux culbutes du destin ?
Combien de trajets, de transits, de traits tirés sur le temps en palimpseste ?
Combien de maisons abandonnées ? de cahutes ? de cases ? de carbets délaissés ?
Dans le grand balan du monde, combien toutes ces qualités d’hommes, de femmes, d’enfants, de rêves, de futurs proches, combien avorteront l’espoir ?
Combien de nègres majuscules ? de vies minuscules englouties ?
Combien de limites ourlées, de hurlements tapis ?
Combien de tentatives rêvées, noyées ?
Combien d’héroïsmes quotidiens ?
Combien d’âmes désamarrées ?
Combien de souffrances ?
Combien de vies ?
Combien la vie ?

[Le monde est une figure de style]

« Ça a commencé comme ça. » Au distributeur de la poste d’Odéon, moi, blafard comme la lune encore plein les yeux, je les vois pas venir, deux jeunes roms jouent la surprise et me piquent un bon butin, j’ai pas le temps de respirer. Embrouille parfaite. Travaillent-ils pour eux-mêmes ? Pour un réseau ? J’en sais fichtre rien.
Dans la journée, j’apprends qu’un certain Jean-Marie a été condamné pour ses propos rapides et visqueux sur les Roms qui, dit-il « comme les oiseaux » volent « naturellement ». Condamné à 5 000 € d’amende par le tribunal correctionnel de Paris qui l’a déclaré coupable d’injure publique envers un groupe de personnes en raison de son appartenance à une ethnie. Travaille-t-il pour lui-même ? Pour un réseau ?
[Je continue le Voyage« Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. » Marie-jeanne… anagramme imparfaite de l’autre, des paroles et des actes qui s’inversent sans équivalent. Le monde est une figure de style.]
Sur ces entrefaites, Laferrière, élu sans coup férir à l’Académie, au premier tour de scrutin, débarque au jité et mets les points sur les i : le Canada c’est le Canada, le Québec, c’est le Québec. Les Québécois apprécieront cet amour de la patrie. Il balance « le français comme butin de guerre ». Ah Kateb ! Nedjma notre amour… de la langue. Quel style Yacine.
Dany, le plus jeune des immortels, le premier « non-français » élu à l’Académie, les autres étrangers avaient acquis la nationalité au préalable.  Dans le bureau du secrétaire perpétuel, j’avais maté auparavant cet immense tableau d’une séance des années 30, Pétain au milieu, oui Pétain… élu puis exclu de l’illustre Compagnie, au milieu d’hommes, que des hommes blancs et chenus. Laferrière a su profiter d’une ouverture comme Toussaint. Coup de panache, il s’est engouffré dans la brèche. Élu. Bravo l’artiste. Une victoire à célébrer jusqu’au bout de la nuit.

[au bout du petit matin, je lis sur FB la mésaventure d’Anderson Laforêt : « Vendredi 20 décembre 2013, J’ai été pillé hier soir à Petion-Ville vers 10h. Ils ont emporté ma valise contenant tous mes matériels de travail incluant mon laptop. Je continuerai toujours à aimer mon pays malgré tout…ma foi est inébranlable. »

C’est pas beau, ça ? Kimbé rèd ! Y a que les liens qui nous tiennent…]

La mort d’André Schiffrin, un hommage des éditions La Fabrique

André Schiffrin nous quitte à peine et déjà nous savons combien il va nous manquer.
Avec lui, il ne fallait pas se fier aux apparences : cet homme souriant à la voix très calme était un combattant. À la tête de Pantheon Books, il avait publié des quasi inconnus dont personne ne voulait aux États-Unis, l’Histoire de la folie d’un certain Michel Foucault, la Formation de la classe ouvrière anglaise d’E.P. Thomson, et Georges Duby, François Jacob, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras… Lorsque Pantheon Books fut acheté par l’énorme Random House, Schiffrin partit pour fonder une maison d’édition à but non lucratif, The New Press. Ce personnage si doux a délibérément dirigé cette maison dans le sens d’un combat politique pour l’émancipation, pour la défense des opprimés, non seulement en publiant de grands noms – de Noam Chomsky à Eric Hobsbawm, Louis Althusser ou Studs Terkel – mais aussi en soutenant les luttes noires, celles des femmes, des immigrés… Récemment encore, il a déniché le manuscrit de The New Jim Crow de Michelle Alexander – jeune chercheuse noire alors inconnue – devenu un énorme succès au moment de l’assassinat de Trayvon Martin, victime d’un crime raciste en Floride.

Le combat de Schiffrin a beaucoup porté aussi sur la défense de l’édition artisanale face à la concentration capitaliste, sur le soutien de la librairie indépendante, sur la notion de gratuité. Il était au courant de tout, fondant ses arguments aussi bien sur l’expérience norvégienne que sur la presse japonaise, toujours accueillant, toujours bienveillant, toujours déterminé. Il est pour nous, avec François Maspero, le plus bel exemple de ce que peut être le métier d’éditeur.

L’équipe des éditions La Fabrique.

La mort d’André Schiffrin, un hommage de Liana Levi

André Schiffrin, auteur d’Allers-retours et figure mythique du monde de l’édition, est mort ce week end.  Son parcours est emblématique. Chassé de France par l’arrivée des Allemands, il est parti pour New York à l’âge de six ans. Depuis quelques années il vivait 6 mois par an à Paris. Se sachant condamné par un cancer, il a choisi de revenir se faire soigner à Paris. Il est mort dans un hopital situé dans la même rue que l’hôpital où il était né, à 200 mètres. Le destin répare parfois certaines cruautés des hommes…   Liana Levi

Ci-dessous, le texte que j’ai écrit à la demande du Monde :

Paris-New York. New York-Paris. « Allers-retours ». C’est ainsi qu’André Schiffrin a voulu intituler la version française de son livre de mémoires. Y voyait-il une sorte de revanche sur ceux qui l’avaient chassé de France? Une façon de boucler symboliquement la trajectoire de sa vie?

Un douloureux départ l’avait arraché à son pays natal en 1941, à l’âge de six ans. Ses parents avaient dû abandonner Paris pour fuir les Allemands et les persécutions raciales. Son père Jacques, le génial concepteur de la Pléiade, et sa mère Simone le tenaient peut-être par la main le jour où, à Marseille, tous les trois sont montés sur le bateau pour un voyage qui, après une longue étape à Casablanca, les emmena à New York. Il racontait que ce fut uniquement grâce à André Gide que ses parents avaient pu réunir l’argent nécessaire à ce périple.

Je l’imagine petit garçon arraché à son école, à ses copains et à sa langue. Et je le vois à la fin de sa vie décider de revenir six mois par an à Paris dans ce quartier du Marais autrefois meurtri par les rafles des familles juives. Je le regarde dans une belle journée d’octobre il y a de cela quelques semaines marcher rue Saint-Antoine. Comme toujours élégant, réservé et discret. Il se sait inexorablement condamné mais il poursuit avec ses amis des conversations passionnées autour du monde de l’édition qu’il connaît sur le bout des doigts. Sa démarche seule a changé, elle est devenue plus hésitante. A quoi pense-t-il ? A sa mère dont il montre la photo prise par le photographe Wols dans les années 30 et dont le cliché est exposé en ce moment à quelques pas de son appartement parisien à la Maison de la photographie ? A son père qui lui a légué le métier d’éditeur alors que celui-ci possédait encore toutes ses lettres de noblesse ? Ce métier, il souhaite le défendre jusqu’au bout, et même au delà, puisqu’il formule le souhait d’écrire un livre qui pointerait à nouveau les dérives éditoriales et commerciales. Il a déjà forgé une formule qui a fait mouche et est devenue un slogan dénonciateur : « L’édition sans éditeurs ». Une phrase qui, aujourd’hui, est dans toutes les têtes.

À Montreuil, les livres aident à penser

« On nous a dit que le vrai sens de la vie était l’absence de sens et on nous a appris à vivre sans penser. Notre système ne produit pas d’adultes et nous, nous sommes les plus mignons des enfants du monde. » Murakami Takashi, artiste contemporain

Relevé dans Anne Frank au pays du manga, par Alain Lewkowicz, Vincent Bourgeau, Samuel Pott et Marc Sainsauve, BD documentaire interactive, Arte.

[« Mignon » fait allusion au style kawaï, ou comment voir la vie en rose (cf Wikipédia) ou dans une dérision inverse (cf  L’Express « Voir 10 choses à savoir sur l’inévitable Takashi Murakami »)]

Parions qu’au Salon du livre jeunesse de Montreuil, où les héros et héroïnes constituent le thème de cette édition 2013, les enfants ne sont pas que mignons, et que justement les livres les aident à penser…

Anne Frank au pays du manga, ouvrira les rencontres du Salon du livre jeunesse de Montreuil, le 27 novembre à 9h30. Pôle Numérique / E35. Public en « priorité scolaires et groupes inscrits ». À partir de 12 ans. Présenté ainsi :
« Au Japon, « Le Journal d’Anne Frank » reste un inusable best-seller. À tel point que son destin tragique est même réinterprété en manga. Que révèle ce succès sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale au sein de la société nippone ? »
Avec Alain Lewkowicz, réalisateur, Samuel Pott, écriture numérique, Arte et Anne Clerc, formatrice en littérature jeunesse.

« Les livres aident à penser » nous disait aussi cette femme dans un camp de réfugiés de Port-au-Prince, en février 2012 :

Le niqab, Kant et la liberté

À Trappes, le contrôle d’identité d’une femme en niqab dégénère. Une nuit d’échauffourées. Policiers contre émeutiers. Flash-Ball et de gaz lacrymogènes contre cailloux et mortiers.

Dans un quartier de Paris, une femme en niqab. En vitrine, une robe rouge. Tentation. Un conte moderne où une mère analphabète a pour liseuse, sa fille scolarisée. La fille lit à la mère le livre d’Emmanuel Kant, écrit en 1784, Qu’est-ce que les Lumières ?, où le philosophe développe l’idée qu’il est bénéfique de penser par soi-même.

Extrait p. 76 de ce beau petit livre, Kant et la petite robe rouge, signé Lamia Berrada-Berca (éditions La Cheminante) :
Une robe est une forme d’idée.
Une vision du monde.
Un grand désir d’être.
Une façon d’exprimer sa liberté à même le corps : voilà ce que cette robe au tissu si différent du gros drap grossier de tergal qui l’enveloppe habituellement incarne aux yeux de la jeune femme.
Mais encore faut-il la porter… La liberté ne se range pas au placard, elle s’affiche.

Dans le Gard… Vote FN, pourquoi ?

Seul département français à avoir placé Marine Le Pen en tête des présidentielles de 2012, le Gard a fait l’actualité nationale et internationale lors des dernières élections. Un collectif d’historiens et sociologues, réuni par les éditions Au Diable Vauvert ancrées dans ce même département, analyse les raisons de ce vote : « Retour aux chiffres, aux sources, aux statistiques, cet ouvrage décrypte, à la lumière d’un événement local, une actualité qui concerne la France mais aussi l’Europe. Il répondra aussi aux Gardois et Languedociens démocrates qui cherchent des réponses, des arguments, et ne se résolvent pas à laisser s’étendre le racisme et « le vote de la honte ». »