Tatie Danielle

Dans une pharmacie, une dame à l’âge canonique se confie à voix haute au maître de l’officine :  » Je suis malade et j’ai des pique-assiette pour le réveillon, c’est un comble ! Moi-même, j’ai du mal à me faire à manger, je vais au restaurant…  »

Encore un artiste tué par balle… de la police (la presse)

O Pais Online, site de presse mozambicain, nous apprend la mort du chorégraphe et danseur Augusto Cuvilas tué chez lui par la balle d’un policier. Consulter également le blog du sociologue mozambicain Carlos Serra.

Africultures titre  » Encore un artiste tué par balle  » :  » Le danseur mozambicain Augusto Cuvilas est décédé dans la nuit du 23 décembre, tué chez lui par une balle de la police dans un contexte encore flou. Il venait d’être victime d’un cambriolage. Souhaitant développer ses recherches, il avait notamment été primé lors des Rencontres de l’Afrique et de l’Océan Indien en 2003 « .

 » Sur la base de son expérience de danseur et chorégraphe, il souhaitait que l’espace de création qu’il avait ouvert à Maputo, capitale du Mozambique, soit ouvert à la confrontation non seulement entre danse mozambicaine et danse contemporaine mais aussi à la réflexion transversale entre artistes issus du milieu chorégraphique et ceux qui pratiquent d’autres disciplines.  »

 Augusto Cuvilas était le chorégraphe de Solo para cinco, pièce par laquelle le scandale était arrivé lors des 5e rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’océan Indien, en novembre 2003 à Madagascar. Ses danseuses nues, récompensées du 2e prix, avaient provoqué l’émoi parmi les officiels, le protocole interdisant toute nudité devant le président de la République. On lira avec profit l’article passionnant d’Africultures à ce propos.

L’une de ses créations récentes, présentée en 2006 à Maputo portait le nom d’El Tango de la muerte :

Par ailleurs, un site belge fait la promotion des cultures mozambicaines, Amigos de Moçambique :  » S’il est une nation africaine qui ne défraye pas l’actualité, c’est le Mozambique. Nous voulons ici combler cette lacune, faire connaître ce riche pays d’Afrique australe, rendre compte de sa diversité culturelle, de ses potentialités économiques, de son histoire tumultueuse comme de ses perspectives d’avenir. «  

Sur le Mozambique, lire notamment l’excellent Mia Couto, Les Baleines de Quissico, un recueil de nouvelles publié par 10/18.

 » Internet, culture nationale « … il y a dix ans déjà

Classant, triant, jetant, gardant, relisant d’anciens carnets de notes, cet opuscule où est écrit une citation avec sa source (JDD, 13/09/98) :  » Internet est aujourd’hui notre culture nationale. « , attribuée à Hugh Sidey, chroniqueur de Time magazine, à propos de la diffusion du rapport Starr sur le Web.

Pour mémoire : le 11 septembre 1998, le Congrès américain avait publié sur son site Internet le rapport du procureur Kenneth Starr. Ce jour-là, pris d’assaut, le serveur du Congrès tomba plusieurs fois en panne, tant l’Amérique dite puritaine avait soif de tout connaître du « Monicagate ». On dit à son endroit :  » le rapport qui affole l’Amérique « . (Kenneth Starr détaillait les relations entre Monica Lewinsky, stagiaire à la Maison-Blanche, et Bill Clinton, 42e président des Etats-Unis, et analysait les onze motifs d’une procédure de destitution, qui échouera de peu).

Au Togo, le mot remue

Tout éberlués, les  » écrivains de la diaspora togolaise « , Sami Tchak et consorts (Edem et Julien, Alem avait décliné l’invitation), ont été reçus sous cette  » étiquette équivoque »  en leur pays d’origine pour une tournée littéraire assez édifiante. Sami la raconte sur le site Togocultures , dont on ne saurait trop recommander la lecture…

Ce texte de l’auteur du Paradis des chiots [Papalagui, 31/08/06 ], prix Ahmadou Kourouma [Papalagui, 6/05/07 ] est en soi une relation de voyage littéraire des plus instructives sur la non rencontre d’un public potentiel, l’utilisation nationaliste de la littérature et les échanges assez improbables a priori avec un authentique lecteur… un ancien Premier ministre… Où il est question de l’oeuvre dans sa structure brisée vs structure linéaire et de sa  » difficulté  » vs  » facilité  » de lecture.

On lira avec curiosité pour ses compléments enrichissants les commentaires sur le blog de Kangni Alem : Polémique à Lomé :  » c’est quoi un écrivain togolais ?  » Un blog à lire véritablement comme une université littéraire permanente.

Jusqu’àlors, ce distinguo entre écrivains du dedans / écrivains du dehors traversait d’autres littératures. On pense bien entendu à Haïti… Les dernières pérégrinations des caravanes littéraires, de leurs usages et de leurs questionnements sont bien la preuve que le mot remue.

A Wellington, tout est paisible (Nicolas Kurtovitch, chronique 6)

Depuis le 18 novembre, on retrouve avec plaisir et amitié Nicolas Kurtovitch pour sa chronique hebdomadaire depuis Wellington (Nouvelle-Zélande). L’écrivain calédonien est en résidence d’écriture au Randell Cottage .

Aujourd’hui dimanche 23 décembre, la ville grouille de monde, les derniers achats de Noël… bien qu’il reste lundi pour les retardataires (mais lundi n’est pas chômé), les magasins ont font le plein, les trottoirs débordent, les cafés aussi à l’heure du repas, et tout est paisible. C’est ce qui me frappe : c’est paisible, pas de bousculade, pas de précipitation, pas de tension. « Alors tout est mort », penseront certains, et bien non, pas du tout, la vie peut aussi être autre chose que de l’agressivité, de la défiance ou « moi d’abord ». La vie de la cité est palpable, on l’entend, on la voit, on l’écoute. Des orchestres prennent place un peu partout, des musiciens de tous âges font la manche, deux jeunes filles tentent du Tchaïkovski avec leurs violons, un peu plus loin, un grand rouquin, pas plus de quinze ans, développe son Dylan puis son Led Zep acoustique ! Il y a même un duo de breakers débarqués de Nouméa, logeant au Backpacker du coin. Ils ont récupéré en deux minutes à la mairie l’autorisation d’aller exercer leur talent dans la rue, et depuis deux jours ils font un tabac, leurs homologues Wellingtoniens les reconnaissent dans la rue. Ils les invitent à venir danser avec eux sur le front de mer, puis leur payent la soirée quand ils n’ont pas eu le temps de glisser le billet dans le chapeau pendant l’une de leurs représentations quelque part dans Cuba Street. Au supermarché, un guitariste chanteur maori nous gratifie d’une très belle version de … « Whiter shade of pale » ! La ville sera ainsi jusqu’au 26 décembre, « boxing day », tout est fermé ce jour-là, mieux vaut ne pas s’aventurer en ville sous peine de dépression.

Et puis il y a la marche dans le parc avant d’atteindre Tinakori road avant de rejoindre le cottage.

C’est l’heure d’être en chemin / jusque chez moi / un carrefour une rue / que je connais / j’y séjourne / de temps à autre / hélas / j’en perds l’adresse trop souvent / il faut aller / de marches en marches / de nouvelles marches / taillées dans la terre brune / sans pierres ni rondins / celle-ci est battue ferme / après une vingtaine de ces marches / c’est le calme et la beauté / là / offerts / pour rien d’autre / quelques pas / merci aux habitants de Wellington / ils ont su / ne pas signer leur présence / laissant à la montagne / la place en totalité / merci à ces jardiniers / de Wellington / du chemin qu’ils ont tracé / c’est le jour aujourd’hui / d’être esprit et corps / en montagne.

Dans quelques heures / rien ne restera / de ces pas / l’œil en aura fait le tour / l’un après l’autre / des sentiers de terre ou d’herbe / ceux-là s’élèvent depuis le ciment / à l’assaut de la colline / ils osent / ils s’insinuent entre les immenses pins / venus d’Amérique / ils les accompagnent dans leur élan / je suis à la remorque / je suis pas et pas / au plus près de mes nouveaux amis / aujourd’hui est le jour / d’entendre les oiseaux inconnus / dans les hauteurs / trop d’invitations lancées / je ne peux assumer de conquérir le ciel / aujourd’hui est le temps de me trouver / là à aimer marcher pas et pas / dans le silence au cœur de Wellington / et dans d’autres heures / de mon passage rien ne restera / il y aura encore pour moi seul / l’exaltation.

 

Le long de cette pente

après la tourmente

les forestiers ont tout ôté

branches cassées arbustes brisés

Les jambes sont lourdes

à l’assaut du sommet

par l’un des côtés ou droit devant

pourquoi y aller ce matin encore.

 

la culture, une phrase simple avec des mots compliqués

En guise de mot du jour ou du stage de journalisme culturel :  » Pour la majorité des téléspectateurs, la culture c’est obligatoirement une phrase simple avec des mots compliqués, et donc, ils zappent quand ils entendent le mot culture ».  Formule issue des réflexions échangées avec le documentariste Arnaud Contreras, dont on conseille le site A360 .

Autre phrase du jour (preuve que pour un jour, plusieurs phrases sont possibles) celle de Jean-Luc Godard, cité par Olivier Poivre d’Arvor dans sa défense et illustration de la culture française (Le Monde, daté du 20/12) :  » La culture, c’est la norme, l’art c’est l’exception. « 

En somme (expression toute faite qui ne résume en rien notre brève histoire du jour), le journalisme culturel c’est la quadrature du cercle (ex  » de minuit « ).

Djembé congolais à Wellington (Nicolas Kurtovitch, chronique 5)

Depuis le 18 novembre, on retrouve avec plaisir et amitié Nicolas Kurtovitch pour sa chronique hebdomadaire depuis Wellington (Nouvelle-Zélande). L’écrivain calédonien est en résidence d’écriture au Randell Cottage .

 

Dimanche, tout commence à partir de 11 heures du matin. Le « brunch », le « breakfast », la simple tasse de café, ce ne sera pas avant 11 heures, avec un peu de chance. Le café en bas de la rue ce sera 10 heures. Mais à partir de 11h, tout fonctionne à plein régime, dans le commerce s’entend. Les librairies sont ouvertes, les restaurants, les cafés donc, les boutiques spécialisées, vêtements, aménagement, cuisine, équipement, quincailleries, magasins alternatifs, macrobiotiques, disquaires, dont le fameux et très intéressant « New boat », concurrent du « Real Groovy », parfumeries, bijouteries, tout fonctionne, il y a du monde partout, il est maintenant quinze heures, et cette agitation n’est pas uniquement due à la proximité des fêtes, me dit Geoff Cush, avec qui je suis. Il me dit que tout à changer dans les années quatre-vingts. C’est ainsi dans le monde entier me dit-il, sauf en France d’où il arrive après six mois de voyage dans toute l’Europe du nord. Il y a encore beaucoup de « choses amusantes » en France, ils sont « encore dans la nostalgie », ce sont ses propres termes. C’est donc ainsi que les Anglo-saxons voient les Français, sur cette question de l’ouverture des commerces le dimanche. Le débat n’a pas duré à Wellington, tout le monde était d’accord. Ce qui lui semble une évidence, et Geoff n’est pas un suppôt du capitalisme sauvage et triomphant. Non : « réaliste », me dit-il. Le sommes-nous en Nouvelle Calédonie où il est toujours impossible de faire admettre « l’heure d’été », adoptée dans pratiquement le monde entier, même en France, malgré la nostalgie ! Serions-nous à deux cent cinquante mille habitants, plus malins que les six milliards de terriens restants ? Et encore ! Je suis certain que beaucoup de Calédoniens y sont favorables ! Le ratio devient carrément surréaliste. Alors, quid de l’explication ? A propos, en ce moment il fait jour à Wellington jusqu’à vingt heures trente, facile, et nuit à Nouméa dès dix-huit heures trente, devinez où sont les rues les centres ville les plus agréables en fin de journée ? Et ce n’est pas qu’une question de latitude.

Geoff m’a emmené au lancement organisé par une petite maison d’édition de Wellington, Headworx , spécialisée dans la poésie – elle reçoit chaque année un budget suffisant à l’édition d’une demi-douzaine de recueils, et d’une complète.-

HeadworX invites you to their Launch/Xmas Party 2007 (Aujourd’hui trois livres sont présentés) :

Speaking in Tongues de L. E. Scott. A book of all new poems by jazz poet/writer L E Scott. 80 pages.


Dream Boat de Tony Beyer
A must-have selection of Beyer’s poems, from the 1970s to the new millennium. 224 pages.

Private Detective de Mark Pirie
Handprinted book published by Dunedin’s Kilmog Press
A hand-made book published in Kilmog’s new poetry series that includes works by Peter Olds, Stephen Oliver, Bob Orr, and Sandra Bell.

Venue: Wellington Arts Centre, Upstairs, back room, Abel Smith Street (next to Real Groovy)
Time: 3.00-5.30pm
Date: Sunday 16 December 2007
Drinks and book sales from
3.00pm.
Launch speeches and music to follow.
Merry Christmas and a Happy New Year from HeadworX

C’était très sympathique, sans prétention, beaucoup de lectures, courtes, un peu de musique dont trois chants par un artiste congolais avec qui j’ai pu discuter en français. Il s’accompagne seul au « djembé ». Sa musique est d’une grande douceur, il joue de son instrument avec une précision extrême, variant les volumes et les tonalités, ne tombant jamais dans la démonstration ou l’exotisme bon marché.

Demain notre ami Yves Borrini arrive, d’autres arrivées vont se succéder. La première partie de ma résidence se termine, une autre débute. Je ne serai plus seul. L’écriture sera autre. C’est très bien.

« Le soir je lis Tchouang Tseu… » [Nicolas Kurtovitch, chronique 4]

Cette semaine rien de particulier. Le quotidien des plus simples, chaque jour. Celui que tout le monde peut imaginer. En arrière du cottage nous avons la chance d’avoir une colline épargnée par l’immobilier. Pour cela on peut encore faire confiance au « Néo », ils préservent le plus possible des espaces verts autour de chez eux. C’est là que se brise la routine du quotidien. Quelle que soit l’activité, avec le temps il se crée toujours une routine.

A part ces quelques kilomètres parcourus à flanc de colline puis en forêt, il n’y aurait de chronique que de mes activités de la semaine qui se sont résumées à « écrire », un peu de lecture et le plaisir de revoir le match N°4 de la finale NBA 1993. Admirer Michael Jordan m’a une fois encore apporté de la joie, du bonheur, de l’enthousiasme. Woody Allen a plusieurs fois dit et écrit qu’un match de basket-ball au plus haut niveau est une dramatique fantastique. Il était surtout un fan des New-York Knicks, comme Spike Lee. Ces matchs de Michael Jordan emportés dans mes bagages sont davantage qu’une dramatique au sens où Woody Allen l’entendait : il s’agit de créativité, d’inspiration, et d’art. Oui. Sa vie est engagée, le monde, le banal, l’habituel sont abandonnés au vestiaire, c’est le temps de vivre à la frontière, de regarder par delà l’horizon au risque de s’y perdre. Il faut avoir vécues de véritables, d’insupportables défaites, de celles qui vous laisse sur le bord de terrain démunis, désemparé au bord de l’asphyxie, incapable de reconnaître quoi que ce soit, d’entendre qui que ce soit, d’aimer un être aimé, pour comprendre qu’il s’agit bien d’art. Il me reste quelques autres matches, ce sera pour d’autres jours. J’ai aussi une pensée pour cet autre artiste qu’était Drazen Petrovic, parti beaucoup trop tôt sur une route d’Allemagne par un jour de pluie et de vent. Vous voyez cela ne concerne que les connaisseurs, ceux qui se souviennent de la détresse des supporters du Real Madrid lorsqu’ils comprenaient qu’ils ne seraient jamais champions parce que Drazen Petrovic se dressait sur le chemin. Ils l’insultaient le traitant de « hijo de p… » dès qu’il touchait la balle et ridiculisait son adversaire, rien n’y faisait. Ces même madrilènes pleurèrent de joie, l’embrassèrent, le portèrent aux nuex l’année suivante, lorsque jouant cette fois du côté de Madrid, il scora 64 points en finale et leur apporta le trophée avant de s’envoler pour l’Amérique. Affaire de passionnés encore.Une semaine trop intime, sans lecture de journaux ni véritable contact avec l’extérieur, pour qu’une chronique est un sens, un quelconque intérêt. Je crois que cette nuit ce sera le match N°6 de la série contre Cleveland, avec ce pauvre Greg Ehlo, qui ne connu jamais que la défaite contre Michael Jordan, il avait l’impossible tache d’empêcher notre artiste de nous emmener au ciel. Et si Michael Jordan nous y emmenait à chaque fois, c’est certainement parce que la qualité de la défense du désespéré Greg Ehlo, l’obligeait à se surpasser, créant chaque fois de nouvelles trajectoires pour son corps, ses bras, ses mains -là est peut-être l’un des secrets de la réussite de Michael Jordan, des mains surdimensionnées qui lui ont permis des milliers de fois de se jouer des défenses en portant la balle d’une seule main, hors de portée des défenseurs se succédant à ses trousses, lorsqu’il planait au-dessus de notre quotidien.        

Derrière la maison il y a la colline        

la maison est au milieu de la pente        

la journée je marche dans la colline

le soir je lis Tchouang Tseu avant de me coucher.

Nicolas Kurtovitch, chronique (3)

A Wellington il y a plusieurs musées, dont le TE PAPA, qui n’est pas à proprement parler qu’un musée. Il est plus que cela:c’est un lieu d’apprentissages, de rencontres, de réflexion sur le devenir des gens, une leçon d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, en pleine ville, sur le front de mer. On y passerait de journées entières, une par étage. J’ai hâte d’y retourner, ce sera pour le mois prochain.

Le PATAKA, un autre centre culturel, en fait un ensemble de différentes galeries sous une même administration, est situé à une demi-heure de Wellington, dans la commune de Porirua. Aujourd’hui est le dernier jour de « kanakart », une manifestation organisée conjointement par la Nouvelle Calédonie et le PATAKA. Cette exposition proposait « Traditional and contemporary indigenous art from New Caledonia » ; nous avons pu la visiter avec le renfort de commentaires et d’explications bienvenues sur les différentes pièces et les objectifs de cette exposition, merci Marianne Tisssandier pour la simplicité et les paroles essentielles. L’ensemble des pièces présentées forment un tout compact disposé à l’intérieur d’un espace de dimension moyenne, on est proche des objets, pas de vitre de séparation ni de « distance de sécurité », nous ne sommes pas, non plus, noyés dans une masse d’objets dont on ne saurait quoi penser, l’impact est immédiat d’autant que les pièces ont été très bien choisies, en petit nombre. Elles suffisent à donner un premier aperçu de la culture patrimoniale kanak. La présence d’œuvres d’art contemporaines, elles aussi choisies parmi le meilleur de ce qui se crée aujourd’hui, permet de réaliser, entre autres, l’importance pour les artistes kanak de s’inscrire dans une relation forte avec leurs anciens. Cette exposition va vraisemblablement être présentée en Nouvelle-Calédonie, Nouméa mais aussi l’intérieur de la Grande Terre et pourquoi pas les Îles. Suggestion : qu’il y ait toujours un guide lorsque les groupes d’élèves se présenteront. Car la compréhension, l’analyse, le commentaire, le regard critique, ça ne s’invente pas et ne s’improvise pas sur le tas ! Il est urgent de développer un véritable esprit critique dans un pays où la tendance, dans les différents domaines artistiques, est de tout mettre sur le même plan par ignorance, par facilité, parce qu’on pense que ce n’est « pas si important que ça », par crainte de froisser, heurter, attrister, ou carrément crainte de se tromper.

Au PATAKA, j’ai raté l’exposition de Michel Tuffery, d’il y a deux semaines. Aujourd’hui, j’ai récupéré la plaquette de présentation, plusieurs de ses peintures placent James Cook dans le monde maori et sous des traits maoris. On m’a dit avoir pensé au « Dieux sont borgnes » en visitant cette exposition. C’est vrai pour l’affiche du spectacle, bien qu’elle ne représentait pas Cook, mais c’est aussi l’ensemble du personnage de James Cook dans cette pièce qui peut avoir laissé l’impression d’un Capitaine momentanément devenu polynésien ! L’artiste, comme quelques autres à travers le monde, dont un de Papouasie-Nouvelle- Guinée qui a exposé au Centre culturel Tjibaou il y a quelques années, a fait un « bœuf » en boîtes de corned beaf de récupération, en fait il en a fait quatre de ces « life-sized bull sculptures ». Alors que la plupart de ses bœufs en boîtes de conserve aplaties, de couleurs multiples et savamment disposées, sont posés les quatre pattes au sol, celui présenté ici, toujours en place alors que l’expo est terminée, a une attitude similaire à celle du taureau que l’on peut voir dans une fresque crétoise, provenant du palais de Cnossos, si je me souviens bien : les deux pattes arrières violemment projetées en l’air, alors que la tête lance furieusement sa paire de cornes vers l’avant et qu’un athlète plane littéralement au-dessus de la bête.

Je me demande si Michel Tuffery a vu des reproductions de ses fresques. J’espère que les enfants d’aujourd’hui ont toujours, en classe, la possibilité d’aller à la rencontre de civilisations merveilleuses, inaccessibles autrement qu’en rêve.

Haïti condamné à la beauté

La pensée procède par écarts, déplacements, bifurcations.  » Prendre des chemins de traverse « ,  » déjouer les attendus « , autant de démarches, autant de marches à prendre pour avancer. Le piéton pensant plutôt que le roseau pensant, tel est l’homme, nous disent les écrivains voyageurs . Hommage à Jacques Lacarrière.

C’est à Port-au-Prince, une bibliothèque. Je saisis au vol (l’Albatros de Baudelaire donne des ailes à la pensée, comme ces Fleurs du mal, titre haïtien s’il en est…), ce mot du poète breton Yvon Le Men, en conférence, presque chuchotée, devant un parterre de jeunes auditeurs, à l’écoute appliquée, attentive et dense :

 » La poésie c’est quand un mot en rencontre un autre pour la première fois. « 

Ce dialogue à deux mots, producteur de sens, comme l’oxymoron  » cette obscure clarté qui descend des étoiles « , ou tel  » cadavre exquis « , issu d’un jeu de mots surréaliste, nous propulse l’imaginaire vers un certain horizon du langage en mouvement.

Plus tard, Yvon Le Men nous apprendra que le mot sur la poèsie, il le tient de Jacques Lacarrière, citant un poète turc. La Turquie et l’Europe, autre binôme de mots, comme une équation insoluble. D’autres l’attribuent à Yves Bonnefoy. D’autres encore à Nicolas Bouvier citant Jacques Meunier citant un bûcheron canadien.

Les écarts de langage sont producteurs de sens. Et les écarts inhérents au voyage tout autant. Le mouvement, non plus celui de la pensée, mais des corps pensants dans leur geste planétaire (d’Europe en Haïti, d’Amérique du Nord en Haïti, d’Afrique en Haïti, pour ce qui est des participants à Etonnants voyageurs) sont les corps de la bifurcation. Chez eux, nulle contrainte (nous ne sommes plus au temps des négriers), mais une geste volupueuse à se coltiner les deux rives de l’Atlantique en une accolade démesurée, qu’Haïti révèle magnifiquement.

Que dire de ce grand écart du monde ? de cette Haïti, demi-île, où un monde entier se livre petit à petit ? Nous y sommes portés par cette projection de l’imaginaire où, pêle-mêle, s’accumulent images, clichés, lectures, rencontres, désirs, dialogues. En vrac donc : le vaudou, les macoutes, la peinture naïve, les scupteurs de la Grand-Rue, la genèse mythifiée de la première république noire, les dictatures, les chimères, les vévés, les loas, un prêtre-président illuminé, le commandant Philippe, chef d’une rebellion moderne, les bos-métals, le monde paysan, Malraux en pèlerinage intellectuel et esthétique.

Haïti existe-t-il aux yeux du monde autrement que par sa culture ?

L’ardeur du poème, l’oeuvre qui foudroie, la culture d’Haïti nous épate par ce chaos-monde qu’elle sublime en la nécessité permanente du survivre. Haïti, qui n’a pas d’autre choix que la beauté.