Mes condoléances au pays nengoné (Denis Pourawa)

Après une flambée de violence sur l’île de Maré (Nouvelle-Calédonie), samedi 6 août, qui a opposé les chefferies kanak, sur fond de conflit sur le prix des billets de la compagnie domestique Aircal, en déficit chronique, et qui a causé la mort de quatre personnes et blessé une trentaine, le poète Denis Pourawa a écrit le texte suivant, qu’il nous a autorisé à publier sur Papalagui :

aoukolo Wénic mon frère :

le sang coule au paradis

coule mes larmes

mes larmes de frère

ce jour

le soleil qui s’est levé ce matin en kanaky

de quel feu a t’il chevauché les vagues de la mer

pour venir prendre la vie des enfants de notre paradis

prendre nos frères

le sang coule

kanaky

regarde tes mains

mon sang coule

et coule nos larmes

invisibles

mes condoléances au pays nengoné.

 

glanage et grapillage

Après une provision de pêches blanches de la Drôme, de reines-claudes, de deux petits melons – un mûr pour aujourd’hui, l’autre pour dans la semaine -, quelques tomates, deux gousses d’ail, une aubergine, un bouquet de menthe, des accras – dix pour 3,90 € -, ai retrouvé avec un certain bonheur (le mot, trop absolu, s’accompagne mieux d’une quelconque épithète) ma libraire habituelle. Il y a trois ans déjà, la découverte ici de Jean Onimus m’avait enchanté.

Ai glané quelques bribes de souvenirs chez Perec. Son Je me souviens ne lasse pas. Peut-être que le souvenir de chacun s’en trouve gratifié, comme une espèce de mise en abyme facilitée par la déambulation. Ainsi Je me souviens de Malcom X (…)  Je me souviens du premier métro à pneus Châtelet-Lilas. Édition à 15 €.

Ai glané ce titre  Aigremorts d’André Frédérique, poète au destin tragique, une édition à 20 €. France-Culture consacre une émission le 18 août à cet « homme de gags et de canulars, (qui) invente le mot « ringard » et dialogue sur scène avec un poireau ». et ce Manuscrit trouvé dans un chapeau (Fata Morgana) avec ce coup d’œil à cette tête de chapitre « La machine à filer des injures », du plus bel effet. Édition originale à 75 €.

Sur ces étals de marché, les prix me paraissent souvent excessifs, malgré le délice de ces rencontres, limitées à des feuilletages empressés. Le Web donne quelquefois des prix plus intéressants. Mais qui dira le plaisir de ces grapillages du dimanche matin ?

Le savoir du Nom polynésien (Flora Devatine)

Extrait d’une communication e Flora Devatine, Le savoir du Nom, publié dans la revue Littéramā’ohi, n°7 sur Facebook :

Parmi une multitude de petits savoirs d’hier et d’aujourd’hui de la société polynésienne, que ceux-ci aient été transmis ou perdus, qu’ils persistent, lambeaux émergeants, en partie, engloutis,

Comme nos îles, petits pâtés de coraux frangeants et pitons de roches volcaniques, disséminés dans le Pacifique, aux rivages coquilliers ou basaltiques,

Lieux d’enracinement ou de naissance, dans tous les cas, de croissance, de socialisation, de culture, donc, de civilisation,

De vie, tout court, pour ceux qui y vivent !

Mais, par ailleurs, objets de découverte et de redécouvertes sporadiques, ou par intermittence, et étonnamment, points de repères obligés, pour les navigateurs!

Et donc, en lieu et place de cela,

Nous avons choisi de voyager,

Nominativement,

Souvent,

Nommément, 

Nous arrêtant sur des Iles à Noms, Nom de ciel, Nom de terres, Nom de chef, sacré, interdit, Nom d’oiseaux, Nom de poissons, Nom de plantes, de nattes, d’étoffes, de liens, de plumes « jaunes, rouges, noires ou blanches », de navigation, de pêches, de maladies, de jeux, de musique, de danse,

Pour approcher l’Entité I’oa encore agissante dans les mentalités,

Nominalement 

Et     

Linguistiquement, 

Autrement dit, socialement en vie, quand bien même, en simple usage, et cela, dans les groupes d’îles de l’aire polynésienne,

Écartant, soulevant, le voile posé, dissipant la brume ‘ahinavai,

Pour découvrir   

Te I’OA, le terme tahitien traduisant le NOM (…)

Périphérie (Olivier Adam)

Dans Lexique nomade 2011, Titre 144 des éditions Christian Bourgois, publié lors des Assises du roman, du 23 au 29 mai, organisées par Le Monde et la Villa Gillet, chaque écrivain invité, a été soumis à la question : « Quel est, pour vous, le mot qui, telle une mèche enflammée, peut mettre le feu à l’imagination, à la pensée, à l’émotion – la vôtre et celle de vos lecteurs ? Le mot que vous emporteriez avec vous, bien caché dans votre poche, si par malheur tous les mots devenaient interdits ou dangereux… »

Rien que l’association de tel auteur avec tel mot, nous émeut, nous intrigue ou nous stupéfait : Impossible pour Étienne Klein, Possible pour Laure Adler, Partir pour Alain Mabanckou, Silence pour Carlos Liscano et… Silences pour Yanick Lahens.

Auteur du roman Le cœur régulier (L’Olivier, 2010), dont la notice du Lexique nous dit qu’il a été lauréat du Goncourt des lycéens, ce qui ne nous avait pas frappé d’évidence (comment telle erreur n’a pas été corrigée, pourrait batailler Mathias Enard, du haut de ses Éléphants ?), Olivier Adam a choisi le mot « Périphérie », dont la déclinaison se révèle à travers ces quelques lignes :

« Nous avons grandi à la périphérie. On ne nous a jamais dit de quoi. On ne nous a jamais dit où était le centre. Et quand nous l’avons découvert nous avons compris qu’il n’était pas pour nous.

(…)

À la périphérie des villes, de nous-mêmes : c’est là que nous avons grandi. La périphérie nous a forgés.

(…)

À la périphérie. Ni dedans ni dehors. Ou les deux à la fois. C’est là que s’est forgée l’écriture. Sa nécessité même. Cesser de se tenir tout au bord. Pour enfin gagner le cœur. Briser la vitre. Revenir au mond. À soi-même. Y venir tout court. Prendre possession.

(…)

La dame âgée et le jeu de doigts

À Montparnasse, une dame âgée,

Sur le trottoir, fait la causette

À un bébé dans sa poussette

Mains tendues, crochues

Doigts arthritiques mais joueurs

On se souvient de la comptine,

de ce jeu de doigts

comme on dit :

« Petits pouces ont peur du loup

Ils se promènent par-ci,

Ils se promènent par-là.

Hou, hou,

Petits pouces cachez vous vite ! Voici le loup !! »

Amer et amers, fruits de poésie

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage
Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage, 
Et la mer est amère, et l’amour est amer, 
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer, 
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage, 
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer, 
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau, 
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau, 
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux, 
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux, 
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Poème de Pierre de Marbeuf (1596-1645), dédié À Philis, soufflé par Harold Horokx, analysé dans les Études littéraires, à rapprocher de Zweig, amer délice (Papalagui, 14/12/2008) et surtout cet extrait d’un poème de Saint-John Perse, Exil, (Gallimard, 1941) :

Celui qui erre, à la mi-nuit, sur les galeries de pierre pour estimer les titres d’une belle comète ; celui qui veille, entre deux guerres, à la pureté des grandes lentilles de cristal ; celui qui s’est levé avant le jour pour curer les fontaines, et c’est la fin des grandes épidémies [.. .], celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, celui qui marque d’une croix blanche la face des récifs ; celui qui lave d’un lait pauvre les grandes casemates d’ombre au pied des sémaphores, et c’est un lieu de cinéraire et de gravats pour la délectation du sage ; celui qui prend logement, pour la saison des pluies, avec les gens de pilotage et de bornage – chez le gardien d’un temple mort à bout de péninsule (et c’est sur un éperon de pierre gris-bleu, ou sur la haute table de grès rouge) ; celui qu’enchaîne, sur les cartes, la course close des cyclones ; pour qui s’éclairent, aux nuits d’hiver, les grandes pistes sidérales ; ou qui démêle en songe bien d’autres lois de transhumance et de dérivation ; celui qui quête, à bout de sonde, l’argile rouge des grands fonds pour modeler la face de son rêve ; celui qui s’offre, dans les ports à compenser les boussoles pour la marine de plaisance […], celui qui règle, en temps de crise, le gardiennage des hauts paquebots mis sous scellés, à la boucle d’un fleuve couleur d’iode, de purin […], ceux-là sont princes de l’exil et n’ont que faire de mon chant.

Chant poétique qui sert d’appui parmi d’autres à François Bon pour cet Écrire la mer, atelier à la BNF en 2004…

etc.

et notamment : À quoi rêvent les laveuses

Le « ceux qui » de Perse nous renvoie à ces contes palestiniens :

 » Ceux qui n’ont pas d’objet-relique, ceux qui ont perdu la clé de la maison qu’ils avaient attachée autour du cou lors de leur départ forcé, pensant revenir quelques jours plus tard, n’ont plus que des images à transmettre.
Ces images, ils les dessinent avec des mots, des récits, des chansons, de la musique, de la poésie.
Et comme pour ne pas oublier leur lien avec la terre, en bons fils de paysans fidèles à leur héritage, ils cultivent dans les quelques centimètres carrés d’une courette ou d’un bidon d’huile des jardins de rêve, même quand ils ne sont habités que par un pied de vigne ou par une plante grasse.
La Palestine, chacun la porte sur lui, où qu’il aille, et la raconte, la revendique, la rêve, à sa manière  »
Extrait de Contes Populaires de Palestine, Actes Sud, choisis, traduits et racontés par Praline Gay-Para)

Sète et le Printemps arabe de la poésie

أصدقائي الأوفياء..

هزة الرَّسالة أمانة اكم
فافُّو ابورَقهة الطرَّي سجائر كَم المُحرَّمة
ضعوا في جوفها القايلَ السُّداني الممَاَّح و ارموها تحتَ سريرِ اللَّيل
دوَّنوا بنعومةِ كلماتِها دمو عَكم.. و الأتبكو ا كثيرً

Extrait du poème de Khaled Bensalah (Algérie), Une lettre dans une bouteille, publié dans l’anthologie Voix vives de Méditerranée, éd. Bruno Doucey…

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=38596

Découvrez Sète à l’écoute de la poésie du Printemps arabe sur Culturebox !

Traduction du poème par Antoine Jockey :

Mes fidèles amis,

Cette lettre vous appartient

Avec son papier fin, roulez vos joints

Rajoutez-y quelques fèves soudanaises salées et jetez-les sous le lit de la nuit

Notez sur leur paroi les chiffres des infidélités et des rendez-vous secrets

Avec la douceur de leurs mots, essuyez vos larmes…

et ne pleurez pas trop (…)