Du désir selon Devi

Dans Indian Tango, la romancière d’origine mauricienne Ananda Devi, a voulu placer une femme devant un choix de vie radical. L’écrivain a situé la trame du roman en Inde, pays où les assignations identitaires, sociales et religieuses fixent les gens dès leur naissance, surtout les marginaux, les femmes et les filles… L’auteur nous emmène donc, nous lecteurs oisifs, dans un pays où la transgression, plus qu’ailleurs, est difficile, plus difficile qu’en Occident, plus difficle qu’à Maurice aussi, encline à l’Occident.

La transgression ? Subhadra, l’héroïne d’Ananda Devi doit choisir entre « aller à Kashi », lieu des femmes en ménopause, pélerinage synonyme du « délitement annonciateur de la mort de la femme avant sa mort », objet du désir familial et de l’ordre établi, et sortir du rang, dire son refus de cet ordre séculaire, par exemple en choisissant la pente de son désir, tout sa vie tu. 

Dans son roman précédent, Ève de ses décombres, Ananda Devi dessinait avec une savante subtilité les vies sans issue de quatre adolescents mauriciens de 17 ans, dans leur quartier périphérique, répondant au nom maudit de « Troumaron ». Livre récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le prix RFO du livre et le prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec Subhadra, Ananda Devi réussit à esquisser un personnage de tragédie, dont le décor est le quotidien indien, et le dilemme la possibilité d’une renaissance… 

Ce questionnement incessant fait passer tout le reste au second plan. Et pourtant « tout ce reste » n’est pas rien :

– un écrivain face à ses doutes et à la question des personnages : réalité ? ficiton ?

– des seconds rôles entiers : belle-mère archétypale, femme à tout faire, intouchable mais fière (merveilleuse « Mataji, déchet irréparable »), mari falot, fils universitaire, à la rébellion incommunicable pour sa famille ;

– réalité effrayante de l’Inde tels que les journaux la relatent ;

– sombres frictions religieuses.

Indian Tango n’a pas grand chose à voir avec le tango, beaucoup plus avec le sitar, instrument de musique avec lequel Devi joue, d’harmonies en couacs, et si peu avec l’Inde d’ailleurs… Fallait oser écrire un roman où l’héroïne semble partir à la découverte du sous-continent, alors que seule la découverte d’elle-même vaut tout…

Indian tango, roman de la transgression et de la désaliénation, réussit à nous faire oublier l’Inde, à la réduire à un décor, à nous prendre aux rets du littéraire, à l’épaisseur de ses personnages, petits ou grands, de la jeune fille acrobate à l’éphémère première Dame, Italienne de naissance, à reléguer loin « l’illusion de la grande Inde philosophale « …

Extrait Indian Tango, p. 41 :

Comment raconter l’histoire d’un dessèchement ? Quoi de plus banal, de plus abject que l’écrivain qui se raconte en prétendant croire que le lecteur n’a qu’une envie, celle de suspendre quelques heures de sa vie pour en suivre une autre dans laquelle ne se passe rien d’autre que le mortel silence du tarissement ?

Extrait Indian Tango, p. 110-111 :

Elle les fait disparaître dans ce rempart de chairs douces, dans la molesse maternelle de sa personne. Son individualité a disparu, remplacée par la représentation du vide, par l’écorce d’un arbre pourri à l’intérieur : épouse, cinquante-deux ans, mère, bientôt grand-mère, ne reste plus qu’une vieillesse à vivre. Le cheminement du couple est contraire : plus l’homme se simplifie et se débarasse de ses épaisseurs, plus la femme se concentre, se referme sur ses noeuds, devient une inconnue pour elle-même.

Prolongements :

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1. Ananda Devi cite un film de Satyajit Ray, La Maison et le monde, et la figure de son héroïne, Bimala, qui naît à la modernité, « lourde de ses apparats d’épouse, sari somptueux, gros point rouge sur le front… ». Ce film dont le DVD est semble-t-il introuvable, sera projeté le 26 septembre à 12h15, dans le cadre du festival de cinéma « Eté indien », organisé par le musée Guimet à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde.

2. Ce film est une adaptation du roman du prix Nobel de littérature, Rabindranath Tagore, écrit en 1905.

 

Haka de bon aloi, littérature de Samoa

Le haka devient tendance. A Paris, pendant la coupe de monde de rugby, on peut suivre des stages. C’est un exotisme bon teint. On se ferait presque tatoué. A moins que la littérature prenne le relais comme nous le souffle les éditions tahitiennes Au Vent des îles, avec la saga d’Albert Wendt, écrivain d’origine samoane, Le Baiser de la mangue.

Pour ceux qui ont pu voir le match de rugby, à Paris, entre les Samoa et l’Afrique du Sud, sûr qu’ils en garderont souvenir bien ancré. Du haka d’ouverture au dernier essai springbok, l’empoignade était de qualité, entre deux équipes dont le point commun n’est pas que le rugby, puisque à l’origine il y a le… protestantisme.

Pour l’heure, on gardera le souvenir de Samoans au maillot bleu qui n’ont pas fait démentir leur haka, même s’ils ont dû s’incliner assez logiquement contre plus forts qu’eux.

Les paroles du haka samoan, le Siva Tau, ont cependant donné le ton :

Le Manu Samoa ia manu le fai o le faiva

Ua ou sai nei ma le mea atoa

O lou malosi ua atoatoa

La e faatafa ma e soso ese

Guerriers de Samoa que votre mission réussisse

je suis prêt, complètement préparé

ma force est à son comble !

Poussez-vous, écartez-vous !

[voir le Siva Tau très guerrier, billet Papalagui du 18 septembre 2007] 

Dans son roman, Le baiser de la mangue, l’écrivain d’origine samoane Albert Wendt, cite plusieurs dizaines de proverbes de son île. On pourrait en choisir un pour illustrer l’état d’esprit de ces sportifs « guerriers » : « Tautua pei o Ta’ape », c’est-à-dire : « Servir les gens comme l’a fait Ta’ape », pour signifier « d’une manière généreuse, sans compter » (p.354).

Le baiser de la mangue La saga d’Albert Wendt (The Mango’s Kiss, 2003) a été traduite en français en 2006 par Jean-Pierre Durix pour les éditions Au Vent des îles dans la collection « Littératures du Pacifique ». Le traducteur – par ailleurs auteur d’un article très éclairant sur Derek Walcott dans l’Universalis des littératures – présente ainsi l’auteur : « Albert Wendt est l’intellectuel le plus représentatif non seulement de son pays natal, le Samoa occidental, mais de toute la région du Pacifique ».

Le Baiser de la mangue est un roman historique, dont l’histoire évolue tout au long de ses 800 pages sur cinquante années, à partir de la fin du XIXe siècle. Le lecteur prend appui sur ce livre emblématique pour comprendre le travail des missionnaires venus entreprendre la conquête des âmes, alors que l’archipel passe de la domination allemande à l’hégémonie néo-zélandaise. Un roman traversé par la figure de la double culture, Peleiupu Mautu, la fille du pasteur…

Extrait du Baiser de la mangue, p. 340 :

 » Le concept de temps avant le présent et de temps en avance sur le présent, d’un temps qui progressait de manière unidimentionnelle, était papalagi, dit-il. Pour eux, le temps était partout, il sous-tendait l’Unité-qui-est-Tout ; si l’on changeait un élément, on modifiait le tout ; tout, y compris nos morts, se trouvait dans le présent toujours mobile, existait maintenant. Ils savaient déjà qu’elle était la société, la vie idéales ; le but consistait à maintenir et à équilibrer cette unité que les ancêtres avaient créée. Le « progrès » papalagi reposait sur la conviction que tout s’améliorait à mesure que l’on avançait.  »

Cette « Unité-qui-est-Tout » rappelle étrangement un autre cycle… celui d’un autre haka, le haka maori des All Blacks, dont les paroles sont enseignées actuellement au Musée du Quai-Branly : Ka Mate ! Ka Mate ! Ka Ora ! Ka Ora ! (C’est la mort ! C’est la mort ! C’est la vie ! C’est la vie !) 

Du Petit Robert au Grand Izzo, épisode 2

Résumé des épisodes précédents :

Une citation de Jean-Claude Izzo illustrant le mot  » REBEU  » nouveau mot entrant dans Le Petit Robert 2008, a provoqué l’ire de deux syndicats de policiers. L’un a annoncé « engager une action en justice ». (Interrogé par nouvelobs.com, Joaquin Masanet, secrétaire général d’Unsa-Police, syndicat majoritaire de la police nationale, juge « inadmissible qu’une institution comme la police, qui porte aide et assistance à la société, soit ainsi bafouée ». Son organisation s’est portée partie civile pour que la citation soit définitivement retirée. 
L’autre organisation syndicale a déclaré que « Le Petit Robert n’est pas une fiction, c’est un instrument éducatif » (Jean-Claude Delage, secrétaire général d’Alliance). La ministre de l’Intérieur a « déploré la sélection de cette phrase ».
Le Petit Robert a répondu que ses « choix ne sauraient être dictés par des pressions extérieures ».

Episode 2 :

1. Les forums du Net se font l’écho de la controverse en prenant plusieurs directions :

– défense de la population policière ;

– moquerie gentille sur l’orthographe approximative d’un communiqué d’un syndicat de police ;

– rappel d’autres citations du Robert particulièrement vachardes pour la profession ;

– attaque en règle contre Le Robert.

2. L’entrée dans le dictionnaire serait-elle de l’ordre du sacré ? La polémique semble l’attester, comme si la diffusion d’un polar ne serait pas de l’ordre de « l’éducatif ». En passant dans le dico, la citation quitterait le domaine profane pour entrer dans un domaine réservé. Lors de la sortie de Total Kheops en 1995, Jean-Claude Izzo n’a pas été poursuivi. Douze ans après, il devient… l’auteur à écarter du dictionnaire.

3. En avertissement de ce roman, il écrivait (prémonitoirement ?) : « L’histoire que l’on va lire est totalement imaginaire. La formule est connue. Mais il n’est jamais inutile de la rappeler. »

Du Petit Robert au Grand Izzo, épisode 1

La trilogie marseillaise  » REBEU « , pour  » Arabe « ,  » Beur  » en verlan, nouveau mot du Petit Robert 2008, s’attire les foudres de deux syndicats de police à propos de la citation qui l’accompagne : « T’es un pauvre petit rebeu qu’un connard de flic fait chier, c’est ça ! ».

L’un demande le retrait de la citation dans une prochaine édition, l’autre appelle au boycott  » d’un ouvrage de référence à but éducatif « , un appel dans un communiqué qui comporte plusieurs fautes d’orthographe, preuve que le dictionnaire ne serait pas inutile. Leur ministre n’a pas voulu  » s’imiscer » [sic] mais  » a déploré l’utilisation de cette phrase « . Bref, la citation fait une certaine publicité à la Trilogie Fabio Montale de Jean-Claude Izzo (1945-2000), et dont le premier volume, Total Kheops a été publié en 1995 dans la collection Série Noire de Gallimard.

Sortie de son contexte, la citation n’en traduit pas moins le propos ironique de son auteur, le personnage central du roman policier, le flic Fabio Montale.

Le condé (ce n’est pas la moindre de ses qualités) pratique la lucidité comme un sport de combat. Ainsi, p. 133 de Total Kheops :  » La haine du flic, ça les unissait les mômes. Faut dire qu’on ne les aidait pas à avoir une haute image de nous. J’étais payé pour le savoir. Et sur mon front, il n’était pas écrit : flic sympa. Je ne l’étais pas d’ailleurs. Je croyais à la justice, à la loi, au droit. Ces choses-là que personne ne respectait, parce que nous, les premiers, on s’asseyait dessus. « 

Dans la belle présentation que consacre Nadia Dhoukar à la Trilogie (édition 2006 en Folio policier), on peut lire :  » Jean-Claude Izzo ne rêvait sans doute pas de succès, mais être publié dans la Série Noire, c’était un rêve de gosse. Quand Total Kheops fut édité l’auteur passa de longues heures dans le métro. Un soir enfin, il raconta, heureux, qu’il avait vu un voyageur en train de lire son roman.. « .

Ce n’est pas la première fois qu’Izzo est cité dans Le Robert. Comme pour le mot  » meuf  » du Grand Robert avec cet extrait de Total Kheops :  » Tire-toi, y a des keufs qui arrivent. Y en a qui matent devant ta meuf. « 

Nul doute que si Izzo avait pu entendre le ramdam que provoquerait un extrait de son polar dans un dico, il aurait jubilé.

Un écrivain africain en Indonésie

Un rêve d'albatros Kangni Alem est un écrivain né au Togo, résident girondin un peu girond, en voyage en Indonésie, invité pour une Biennale littéraire. Il raconte ses pérégrinations dans son blog – référencé ci-contre – avec une sensibilité et une curiosité insatiables. Ses rencontres et notations valent le détour. Elles vous font voyager au fil du texte.

Les blogs aiment les écritures brèves, la relation faite par Kangni Alem est longue, mais on ne s’en lasse pas… A méditer, à l’image de cette réflexion, au cœur du texte, au cœur de Jakarta : « Dans cette situation de vie précaire, les artistes et les écrivains sont des illusionnistes parfaits : ils sont pauvres, souvent, mais mènent une vie de voyages qu’un vrai pauvre ne pourra jamais s’offrir. »

Des écrivains pour l’alphabétisation

Vient de paraître – L’alphabet de l’espoir. Les écrivains s’engagent A l’occasion de la Journée internationale de l’alphabétisation 2007, le 8 septembre, des écrivains s’engagent dans une anthologie, L’Alphabet de l’espoir, que publie l’UNESCO. Vingt-quatre auteurs dont Gisèle Pineau, Fatou Diome, Abdourahman A. Waberi et Margaret Atwood, Paul Auster, Philippe Claudel, Paulo Coelho, Philippe Delerm, Chahdortt Djavann, Nadine Gordimer, Amitav Gosh, Marc Levy, Alberto Manguel, Anna Moi, Scott Momaday, Toni Morrison, Erik Orsenna, El Tayeb Salih, Jose Sionil, Wole Soyinka, Amy Tan, Miklos Vamos, Wei Wei, Banana Yoshimoto. 

Extrait de L’alphabet de la misère, texte de Gisèle Pineau (née à Paris de parents guadeloupéens) : 

Aujourd’hui, je pense à tous ces enfants, d’ici et d’ailleurs, qui n’iront jamais à l’école, à cause de la misère, à cause des guerres, à cause de l’enfer quotidien. Je pense à tous ces enfants.

Ceux qui entrent chaque matin dans les champs.

Ceux qui creusent des mines, usent leurs mains et leurs yeux et leur innocence.

Ceux qui ne vont pas à l’école parce qu’ils servent d’esclaves, parce que leur corps est une marchandise convoitée.  

Ceux qu’on prostitue.

Ceux qui filent la laine et bâtissent des maisons. Ceux qui mendient du matin au soir, sous le soleil et sous la pluie. Ceux qui marchent le long des routes pour de l’eau croupie et du pain rassis.

Ceux qui ne connaîtront jamais le bonheur de lire et d’écrire.

Aujourd’hui, je sais que j’ai eu de la chance. 

Extrait de L’instituteur, texte de Fatou Diome (née en pays sérère) : 

Je lui dois Descartes,

Je lui dois Montesquieu,

Je lui dois Victor Hugo,

Je lui dois Molière,

Je lui dois Balzac, Je lui dois Marx, Je lui dois Dostoïevski, Je lui dois Hemingway,

Je lui dois Léopold Sédar Senghor,

Je lui dois Aimé Césaire,

Je lui dois Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar, Mariama Bâ et les autres.

Je lui dois mon premier poème d’amour écrit en cachette,

Je lui dois la première chanson française que j’ai murmurée, parce que je lui dois mon premier phonème, mon premier monème, ma première phrase française lue, entendue et comprise.

Je lui dois ma première lettre française écrite de travers sur mon morceau d’ardoise cassée.

Je lui dois l’école.

Je lui dois l’instruction.

Bref, je lui dois mon Aventure ambiguë.

Parce que je ne cessais de le harceler, il m’a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde. Et parce qu’il a comblé mon premier désir conscient, aller à l’école, je lui dois tous mes petits pas de french cancan vers la lumière. 

Extrait de Lire en pays dominés, texte d’Abdourahman A. Waberi (né à Djibouti) : 

Pour pouvoir écrire sereinement, il suffit de s’armer de patience, de travailler de jour comme de nuit et pour cela de se soustraire à la chaleur amicale et bruyante du mabraze (la pièce où l’on broute le khat dans chaque foyer) où la parole déliée, intelligente ou rabâchée mais toujours volatile, fuse certes mais ne trouve malheureusement aucun support pour s’accrocher ne serait-ce qu’au lendemain. Jusqu’à présent, très rares sont les pages de cahier, les pellicules de film, les écrans de vidéo ou les espaces picturaux qui ont pu conserver cette parole « mabrazienne » pour la transmettre aux générations futures. Cela viendra un jour prochain, j’en suis convaincu. Ecrire et lire. Lire, beaucoup lire pour peut-être écrire un jour. Ecrire, beaucoup écrire parce que ce que l’on vient de lire sur tel ou tel sujet ne vous rassasie pas. 

[La présentation anaphorique des textes de G. Pineau et F. Diome est de Papalagui].

Chamoiseau et Confiant  » robertisés « , pas Condé

Signe de notoriété ? Le Robert encyclopédique des noms propres, édition 2008, réserve une entrée aux deux écrivains dits de la créolité, les Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, deux romanciers dont on reparlera début octobre pour leur prochain livre.

Notice Le Robert des noms propres 2008, p. 458 :

CHAMOISEAU (Patrick) • Écrivain français (Fort-de-France 1953). Ardent défenseur de la créolité, il fait dire à l’un des personnages de Chronique des sept misères (1986)  » Qu’allez-vous faire de toutes ces races qui vous habitent, ce ces deux langues qui vous écartèlent, de ce lot de sangs qui vous travaillent? « . Il s’attache dans ses oeuvres à rendre compte de la culture populaire martiniquaise, s’efforçant d’en traduire l’oralité par écrit, mêlant l’objectivité scientifique de l’analyse historique à la subjectivité du fictif romanesque. On lui doit notamment Manman Dlo contre la Fée Carabosse (1981), Solibo Magnifique (1988), Eloge de la créolité (manifeste rédigé avec Raphaël Confiant*, 1989), Texaco (prix Goncourt, 1992), Antan d’enfance (1993), Ecrire en pays dominé (1997), A bout d’enfance (2005).

[curieux cet oubli de son roman majuscule Biblique des derniers gestes, publié en 2003 par Gallimard que Le Robert nous a assuré de réparer lors d’une prochaine édition].

Notice Le Robert des noms propres 2008, p. 546 :

CONFIANT (Raphaël) • Écrivain français (Le Lorrain, 1951). Après quelques oeuvres en créole comme la nouvelle Jik Dèyè do Bondyé (1979), le poème Jou Baré (1981) ou les romans Bitako-a (1985), Marirosé (1987), il choisit le français et, dans une écriture iconoclaste et passionnée, écrivit Le Nègre et l’Amiral (1988), Eau de café (1991), Bassin des ouragans (1994), Nuée ardente (2002) ainsi qu’un livre-hommage à Aimé Césaire : Aimé Césaire, une tragédie paradoxale du siècle (1993). Il est le grand défenseur de la créolité avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau*.

[ » livre-hommage  » est une expression, en l’occurence, pour le moins approximative].

Mais cette notoriété lexicographique ne s’accompagne pas curieusement d’un article  » créolité  » dans le Nouveau Petit Robert de la langue française 2008 (mais  » créolisation  » dispose d’une entrée). Quant à Maryse Condé, elle devra attendre son entrée au Robert, contrairement au Petit Larousse illustré qui l’a intégrée dans l’édition 2005. Comme Chamoiseau et Confiant entrés dans le Larousse en 2004, Glissant étant entré en 1998, Césaire en 1976.

Notice du Larousse 2008,  » Maryse Condé « , p. 1244 :

CONDÉ (Maryse), Pointe-à-Pitre 1937, femme de lettres française. Dans le courant de la  » négritude « , elle s’efforce de rapprocher la culture antillaise de ses origines africaines, évoquant dans ses romans le présent (Heramakhonon, 1976) et le passé (Ségou,  2 vol., 1984-1985) du continent noir.

[notice passablement datée, comme si l’auteur n’avait pas écrit depuis 1985 !]

Revoir le monde à la baisse

L’histoire des atlas est vieille comme le monde… mais le monde a la fragilité d’une onde au vu de la douzième édition du Times comprehensive atlas of the world. Depuis la précédente édition, il y a quatre ans, les cartographes ont constaté les effets sinistres du réchauffement climatique. Ils ont dû le redessiner pour cause d’inventaire à la baisse.

– au Bangladesh, le niveau de la mer monte de 3 mm par an, ce qui contribue à redessiner la côte ;

– en Alaska, la mer grignote la côte de 3 m par an ;

– la forêt tropicale diminue au rythme de 1% par an ;

– le lac Tchad a perdu 95% de sa surface depuis 1963…

 

Donc, en 1967, quand on m’offre mon premier livre, l’Atlas de Reader’s Digest, il était déjà trop tard ? le lac Tchad commençait à régresser et la mer Morte à baisser de niveau.

Depuis le bouclage du monde par Colomb en 1492, notre imaginaire surfait sur des mappemondes en expansion.

Le summun de l’exploration, l’extase des cartographes a pour date précise 1644, date clé de la découverte de l’Australie et de son rattachement au monde dessiné en planisphères…

Aux antipodes, on pratiquait le déséquilibre cartographique, le recentrage des points de vue avec les cartes upside down des Wallabies, façon de voir le monde à l’endroit – du point de vue des habitants antipodiaux…

En 1993, Albert Jacquard écrivait Voici venu le temps du monde fini.

Le 21 août 2006, le blog Papalagui publie sa célèbre note sur les cartes « upside down ».

Le 3 septembre 2007, un atlas de référence doit revoir le monde à la baisse.

Un livre tombe d’une fenêtre…

Après son Bicentenaire, finaliste des prix Renaudot et Femina 2004, Lyonel Trouillot déploie depuis Haïti où il réside, une parabole à la mesure de son talent dans L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Ce tout dernier roman raconte un écrivain dans ses doutes et sa pudeur, aux prises au mentir/vrai de la fiction/réalité, par ailleurs thème des Premières assises du roman, à Lyon, en mai-juin dernier, auxquelles participait Trouillot.

Dans L’amour avant que j’oublie, le héros – nommé « L’Ecrivain » – est le participant à un colloque qui ne trouve pas d’autre moyen pour s’adresser à une inconnue dans l’assistance que lui narrer sa jeunesse et sa formation aux contacts de trois Aînés.

Chacun de ses Aînés dévide à son tour des histoires qui semblent s’échapper d’un quotidien ordinaire. Elles s’en échappent à la manière, pour certaines, de pépites. Comme la figure mythologique d’Isis qui, déployant son écharpe produisait l’arc-en-ciel… 

Ainsi pages 177-178, cet extrait d’anthologie :

 » Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère.  » Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel.  » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la petite fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel, pour faire plaisir à sa maîtresse. « La maîtresse nous dit toujours que ce qu’on écrit c’est pas trop mal, mais il manque toujours un petit quelque chose. » La mère va chercher des crayons, et la mère et la fille ajoutent le petit quelque chose : une couleur. La petite fille est contente. Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse estime en effet qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre. Et ainsi de suite.  »

Le mot de l’éditeur :

 » Lyonel Trouillot se livre à une bouleversante méditation sur la nécessité de réconcilier le temps réel de nos vies avec les mots qui s’efforcent de dire les mille images où s’abritent nos déchirures et nos rêves secrets.  » 

Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud.

 Cet extrait situé à la fin d’un roman qui n’est pas à proprement parlé un roman jeunesse rappelle un titre  » à partir de 3 ans « , La plage magique, de Crockett Johnson (1965, rééd. Tourbillon, 2006). C’est l’histoire de deux enfants qui découvrent le pouvoir des mots sur une île enchantée… où les lettres se changent en confiture. Elles pourraient tout autant se métamorphoser en arc-en-ciel. Il vaut mieux ne pas en dire plus. Parcourir ce livre provoque l’effet saisissant du pouvoir tremblant de la littérature.

Bonne nouvelle kabylo-kanak de Nouméa

Ce petit livre est une curiosité de 40 pages. Une (bonne) nouvelle éditée par Madrépores à Nouméa. Fallait-il donc oser publier une nouvelle et une seule, pas un recueil de plusieurs, non ! une seule ! Parmi 26 manuscrits originaux soumis à un jury lors du Salon du livre océanien en 2005, Le Poids des rêves a gagné le prix Michel Lagneau. Auteur inconnu, éditeur inconnu, prix inconnu… et pourtant ces quelques pages valent le détour…

Samir Bouhadjadj nous raconte les aventures d’un Elephant Man de la brousse calédonienne, moqué à Bourail pour son énorme tarin,  » une ignoble igname « . Cela ressemble à un exercice pour atelier d’écriture, exercice réussi :  » raconter un défaut physique en 40 pages « .

On y retrouve la Calédonie sans les clichés et un certain plaisir de lire quelque chose de frais, loin de certaines proses locales compassées… des annotations sur la culture et les lignages généalogiques, loin des traités ampoulés. On s’attache à cet anti-héros  » au sang mêlé kabylo-kanak « , à la dérive à cause de son difforme naseau, en quête d’une issue. On y fait des rencontres étonnantes comme ce Julien Trapatoni, sicilien noir ! à l’ascendance mondialisée nippo-aborigène ! Et même si la chute n’a rien d’extraordinaire dans son happy-end un peu convenu… on attend la suite, on nous promet un roman… Tout cela est très encourageant…

Extrait p. 26 :

 » Poussé par ma curiosité et toujours aussi sauvage, je décidai d’aller me perdre seul dans les odeurs du quartier chinois, de marcher jusqu’aux terminus des lignes de bus et d’user ma soif de béton jusqu’à l’épuisement. C’est ce que je fis, dès ma première année d’internat, depuis le Ouen-Toro jusqu’à la Vallée-du-Tir, de Ouémo à Nouville, j’ai usé chaque pavé de Nouméa, j’ai léché du regard chaque vitrine (…) mais voilà, j’étais toujours l’objet du recul des gens. Elephant man ne s’est pas transformé en jolie biche au contact de la ville. Les regards étaient moins bien collants, mais la gêne existait toujours. Je décidais d’en prendre mon parti, désormais, j’allais composé avec, et même en jouer. «