Rentrée littéraire 2 (Ouessant, suite et fin)

Le Grand prix du livre insulaire a récompensé à Ouessant cette année un livre de Roger Boulay, ethnologue spécialiste des arts de Nouvelle-Calédonie: Hula hula, pilou pilou, cannibales et vahinés, publié il y a un an aux éditions du Chêne. Une bonne surprise! Il se réfère à une exposition de très belle facture que l’ancien Musée des arts africains et océaniens, à Paris, avait présenté, à Paris en 2001 en pleine controverse sur les zoos humains et l’image de l’autre dans la France coloniale des XIX et début du XXe siècle. Une histoire des mentalités qui retrace les stéréotypes racistes du "bon" ou du "mauvais sauvage".

Exemple de deux images du monde océanien véhiculées par l’imagerie populaire. L’une illustre la couverture du livre de Michel Droit, Chez les mangeurs d’hommes (La Table ronde, 1952), la seconde représente la vahiné en pin-up.

Hula20honey2_3                                                    Cet examen de Michel_droit_chez_les_mangeurs_dhommes_2conscience vient à point nommé: le recul historique saisit d’effroi le moindre papagali. Il y a un siècle "l »Autre" était loin, exotique, méconnu. Aujourd’hui, nous sommes à l’ère de la mondialisation et du "monde fini" (Voici le temps du monde fini, Albert Jacquard, Le Seuil, 1991).

Aujourd’hui quelles seraient les images de l’Autre ?

Frankétienne/Zozobistes: 1-0

Franketienne_ed_vents_dailleurs_1 Papalagi est heureux de saluer l’écrivain haïtien Frankétienne, 70 ans, qui vient d’être récompensé du prix Prince Claus. Ce prix d’un montant de 25 000 euros "rend hommage à Frankétienne pour tout ce qu’il a accompli dans le domaine artistique, dans un contexte politique d’une grande complexité. Il récompense aussi l’usage poétique qu’il fait de la langue, son engagement en faveur des langues locales et l’importance de sa contribution à la littérature et à la culture régionales. C’est
le premier Prix Prince Claus décerné à Haïti.» (Fondation Prince Claus pour la culture et le développement.)

Frankétienne avait été récompensé, en avril 2006, du Prix Union latine de littératures romanes.

Franktienne_loiseau_schizophone_2 De l’oeuvre surréaliste, démesurée, fracassante, de Frankétienne, co-fondateur du mouvement "spiralisme", Papalagi s’est procuré quelques titres hors norme (parmi une trentaine). Tout d’abord L’Oiseau schizophone publié une première fois à compte d’auteur puis en 1998 par les éditions Jean-Michel Place à Paris. Livre démesuré où s’affiche par quintaux une typographie tantôt géante, tantôt minuscule qui raconte les mésaventures de l’écrivain Philémond Théophile, plus connu sous le pseudonyme de Prédilhomme. Poursuivi et  kidnappé par des agents secrets attachés au service d’espionnage du régime zozobiste, il sera jugé par un redoutable tribunal inquisitoire. L’écrivain est condamné à manger son livre, feuille par feuille.

Papalagi se souvient d’une pièce de Frankétienne, Foukifoura, jouée il n’y a pas si longtemps par l’auteur lui-même au Théâtre international de langue française, à Paris: "monologue pluridimensionnel qui présente sous forme de séquences le drame d’un artiste comédien acculé à vivre caché, tout seul dans un lieu retiré. Accusé d’être un créateur subversif à cause de la dimension de son théâtre, il a été appréhendé, torturé et emprisonné."

Parmi les oeuvres de cet écrivain, ancien professeur (de physique), peintre déconcertant, Papalagi conseille volontiers de se pencher sur le travail entrepris par les éditions Vents d’ailleurs, qui rééditent petit à petit son oeuvre. Franktienne_dun_pur_silence_inextinguibl A lire en particulier Un pur silence inextinguible, premier volume des huit ouvrages des Métamorphoses de l’Oiseau schizophone, écrits, souligne l’éditeur, "dans un seul souffle gigantesque, monumental en moins de deux ans.
Aussi bien poésie et prose, ces mouvements illustrent l’esthétique fondamentale de la Spirale et le concept de l’écriture quantique où les mots sont traités à l’intérieur du texte comme des particules d’énergie sensuelle."

Extrait: « L’esthétique spiraliste m’a conduit progressivement à l’élaboration de l’écriture quantique. Que de mondes avortés pour un seul grain de vie, aux turbulences des nœuds de l’œil raturé de violences, au sida de la langue saturée amèrement de ne pouvoir se taire ! Au vertige de ma terre soûlée de catastrophes, au naufrage de mon île suspendue sans réchappe au balancier de la mort, je chevauche ma chute, mes abîmes insondables. Inachevablement, j’allume des paradoxes aux brûlures de mes mots, propulsant tous mes rêves aux nageoires de ma voix. » Chrysanthème de cris en fleurs à travers les morpholunes de l’art et les gravures de l’âme. Elle croît ma crise en t’aime aux glauques récits du vice. Elle croise mon île en rut ma chienne récidiviste. Rienne rive hors de saison, de pure raison, la mort active la dérision que rien ne meurt quand tout arrive en paradoxe. Et d’y naître par mes lèvres, à l’étreinte de mes reins, au si crime de mes rimes, au réflexe de mon sexe en déroute, la queue au feu du risque.

Pour aller plus loin, à lire l’ouvrage de Philippe Bernard, grand connaisseur de l’oeuvre et du poète: Rêve et littérature romanesque en Haïti, de Jacques Roumain au mouvement spiraliste, éd. L’Harmattan.

Voir le site de Frankétienne.

Papalagi au pays des Ultrapériphériques

Les écrivains francophones seraient le dernier avatar d’une certaine idée que la France se fait de sa littérature. Mais aujourd’hui qui peut encore défendre la définition selon laquelle « l’écrivain francophone serait un auteur étranger écrivant en français » ?

Insulaires exotiques et baroques, griots saltimbanques à l’oralité ravageuse, tous écrivains voyageurs aux racines nomades, leur visage est double : français par la langue, étranger par l’origine. Ce double nous trouble. Comme est troublé Papalagi d’entendre qualifier Césaire d’« écrivain francophone » sur un plateau de télé, déniant en cela implicitement son exigence poétique et sa haute culture.

Et ce trouble nous fait classer les écrivains francophones dans des catégories incertaines. Imagine-t-on parler une langue francophone en lieu et place d’une langue française ?

Comment s’y retrouver ? En demandant à chaque auteur de se classer lui-même sur les gondoles ? Pourquoi pas. Ou peut-être de se classer autrement, emboitant le pas à Georges Perec (Penser/classer, Hachette, 1985) ou à Georges Vignaux (Le démon du classement, Le Seuil, 1999). A chacun sa catégorie…

Ecrivains mal classés : Tahar Ben Jelloun. L’auteur de La nuit sacrée (prix Goncourt 1987) se qualifie d’« écrivain français », malgré la disposition de ses livres dans certaines librairies au gré de son origine (marocaine) ou d’une culture présupposée (arabe).

Ecrivains assignés à résidence. Maryline Desbioles s’insurge (Libération, 21 février 2006) : « Lorsque l’écriture assigne à résidence ("féminine " vs "masculine"), il y a vraiment de quoi désespérer. », remarque acceptable pour les écrivains francophones.

Ecrivains périphériques. « L’avenir du français, ce sont les périphériques. » (Claude Hagège, émission de France 3, Cultures et dépendances, 8 mars 2006).

Ecrivains voyageurs : marque déposée et malouine, d’un fameux festival.

Ecrivains effracteurs. « Je suis entré en langue française par effraction » prétend l’écrivain mauricien créolophone Edouard Maunick. (Les effracteurs est le titre d’une pièce de l’auteur dramatique José Pliya).

Ecrivains détrousseurs. « La langue française est notre butin de guerre », a osé l’écrivain algérien Kateb Yacine.

Ecrivains locataires. Sony Labou Tansi, congolais : « Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement dans la baraque ; nous sommes en partance pour une aventure de “copropriation”. […] La francophonie, c’est le courage qu’auront les Français de savoir que des hommes font l’amour avec leur langue. » [1989], rappelle Greta Rodriguez-Antoniotti, éditrice de L’atelier de Sony Labou Tansi chez Revue noire Bleu Outremer.

Ecrivains propriétaires, synonyme d’écrivains académiques (voir ce mot).

Ecrivains métis. Senghor se définissait comme « métis culturel ».

«Mais on me posera la question : "Pourquoi écrivez-vous en français ?" Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègre, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s’adresse aussi aux français et aux autres hommes». Ethiopiques, 1956, Le Seuil, postface «Comme les lamantins vont boire à la source» p. 166.

Ecrivains archipéliques. Edouard Glissant: «Nous savons que nous écrivons en présence de toutes les langues du monde» (Introduction à une poétique du Divers, Gallimard, 1996).

Ecrivains académiques : incompatibles avec la catégorie suivante.

Ecrivains ultrapériphériques, pris dans la friction des cultures et dans la tectonique des langues. Ils sont le français à vif. Pour Dieudonné Niangouna, auteur dramatique et comédien, « Ecrire sur les pas de Sony Labou Tansi, c’est franchir le mur de la langue. »

Chez Alain Mabanckou, lauréat de trois prix littéraires en 2005 pour Verre cassé (Le Seuil), la prétendue oralité africaine ne se suffit pas à elle-même : « En Afrique, quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle. Mais tout dépend de quel vieillard. »

Frankétienne dans Mûr à crever (édité pour la première fois en Haïti puis par Vents d’ailleurs en 2004) : « Chaque jour, j’emploie le dialecte des cyclones fous. Je dis la folie des vents contraires. Chaque soir, j’utilise le patois des pluies furieuses. Je dis la furie des eaux en débordement. Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques. Je dis l’hystérie de la mer en rut. Dialecte des cyclones. Patois des pluies. Langage des tempêtes. Déroulement de la vie en spirale. »

Les écrivains ultrapériphériques n’écrivent pas seulement de loin, ils écrivent à travers la langue française.

L’incisif Kossi Efoui (La fabrique de cérémonie, Le Seuil) se dit « coupeur de routes, coupeur de récit ».

Quant à l’écrivain camerounais Mongo Béti (1932-2001) qui a en mémoire ses pamphlets ? Ainsi : « À mon avis, c’est se bercer d’une très dangereuse illusion que de prêter aux Français quelque capacité ou inclination à accepter le statut de peuple multiracial ou multiculturel. Tout dans l’histoire, les croyances et les mœurs des Français dément une telle espérance. Machiavélisme des dirigeants, abjection des médias, pusillanimité de la bourgeoisie, égoïsme des maîtres à penser depuis la disparition de Sartre, perversion persistante des mythes esclavagistes, et, naturellement, effets de la crise économique, tout se conjugue au contraire pour faire de l’immigration le problème explosif et en quelque sorte providentiel pour les aventuriers. »

Et Yambo Ouologuem, écrivain malien prix Renaudot en 1968 pour Le Devoir de violence, violente charge contre tous les esclavages, externes ou internes à l’Afrique, ostracisé pour « plagiat » par son éditeur Le Seuil et par des intellectuels comme Senghor, qui le reconnaît aujourd’hui comme écrivain maudit des lettres françaises ?

Périphériques ces écrivains qui font Salon mais sont-ils ultras ?

« Plus de cinquante ans après Chants d’ombres et Hosties noires –les premiers recueils de poèmes de Senghor- l’école africaine aura régressé au point d’envoyer en France, non plus des écrivains dignes de ce nom, mais une fournée d’écrivailleurs sénégalais, à l’instar de ceux dénommés autrefois tirailleurs. » Nimrod, Tombeau de Léopold Sédar Senghor, éditions Le Temps qu’il fait, 2003.

Papalagi découvre Ouessant

Papalagi n’aime rien tant que le décentrement. Pour la rentrée littéraire 2006, il a choisi Ouessant, île battue par des flots atlantiques sans répit, une lumière extrême et changeante, du très poisseux au grand brillant, et les couleurs bleu profond d’une mer à la houle puissante. Courants obligent, même par beau temps, la mer d’Iroise secoue près du phare de la Jument les touristes emmenés par le Patron-François-Morin, ancien canot de sauvetage reconverti depuis cette année en bateau découverte de l’île. Lquipier_le_film Au salon du livre insulaire, s’affichent les photos du film de Philippe Lioret, L’équipier, "de la belle ouvage" jugent les Ouessantins, des insulaires qui parlent l’or. A la cantine "trois étoiles" (dixit les bénévoles Augustin, Marine et sa soeur Yette), transpire le chef Pierrick Le Roux, maître en cuisine aux algues.

Deux grandes rencontres culturelles encadrent le mois d’août à Ouessant. En début, les Rencontres de musiciennes, dont le pittoresque est assuré par le débarquement des pianos du continent pour des concerts féminins…

L’île aux femmes

(Affiche_ouessant_2006_7 "L’île aux femmes" doit son nom au temps de la marine marchande quand les hommes partaient longtemps et loin.) Et fin août, le Salon du livre insulaire conclut la saison touristique, avant l’hiver qui viendra vite. Cette année, Mayotte et Tahiti sont courtisées par les Ouessantins qui ravivent des liens anciens. Naguère, Sardes, Marquisiens, Haïtiens, Mauriciens ont séduit les Bretons de cette finisterre.

Papalagi a rencontré des auteurs mahorais enchantés de l’accueil, car c’est Ouessant qui les reconnaît comme auteurs, et non Paris. Quant aux Polynésiens, ils sont heureux pour une autre raison: ils accaparent les prix (voir le palmarès). Cinq livres primés sur huit viennent du Pacifique. En retenir un? Papalagi n’a pas hésité. C’est "le" Karl Von den Steinen, livre Bible des tatouages marquisiens, référence absolue en la matière.Karl_von_den_steinen_1Marquisiens vos papiers!

Publié la première fois en 1925 en allemand, cet ouvrage vient d’être traduit en français. Pour en mesurer son importance, Papalagi s’est fait expliquer que les jeunes marquisiens s’inspirent de ces illustrations irremplaçables, qui datent du XIXe siècle, et dont certaines étaient effacées des mémoires. Or, chacun sait du côté des Samoa, Tuvalu ou Tuamotu, que le tatouage est la véritable carte d’identité de "ceux-qui-courent-le-monde-à-pirogue"…

Papalagi salue le travail de Jacques Bayle-Otteinheim dont la bibliothèque insulaire virtuelle réunit 2100 titres.

Papalagui et le carte du monde « upside down »

Papalagui a l’habitude de considérer la carte du monde avec le nord en haut, le sud en bas. C’est tout naturel. Ou plutôt tout culturel. Il n’est pas rare de voir s’afficher dans les rues de Brisbane, Sydney ou Melbourne des cartes « Upside Down » ou « Upide Down Map of the World ». Ces planisphères présentent l’Australie et la Nouvelle-Zélande en haut de la carte et l’Europe en bas. « Le monde vu depuis Adélaïde » ne manque pas de gueule… Ainsi sur l’un des sites les plus visités et les plus référencés The Upsidedown Map Page, où la couleur est annoncée d’emblée: « On n’a pas besoin d’un monde eurocentré, eurocentrique ».

Papalagui a appris que certains se servent de ces cartes pour le plaisir, pour l’enseignement, ou comme manière de voir le monde. Justin Jamail de l’université du Massachusetts a utilisé dans son « exercice de la semaine » une carte muette de l’Afrique inversée, Le Cap en haut, Alger en bas. Intéressante perspective, non?

Les étudiants de première année de l’université Harcum de Philadelphie, eux, ont droit a un séance de bizutage géographique: ils doivent situer leur lieu de naissance sur une carte Upside Down…

Un éditeur de jeux propose même un puzzle de cinq cents pièces du monde sens dessus dessous! Bonne chance: Upside Down World Jigsaw Puzzle.

Il existe des cartes Upside Down d’Amérique du Nord, de la Californie, du Japon, des Caraïbes, etc. Mais existe-t-il des collectionneurs de cartes le nord en bas?

Papalagui s’est procuré une « Upside Down Map of the World » naguère dans un aéroport australien comme souvenir exotique. Depuis, elle s’affiche.

Papalagi, qu’es aco?

Papalagi (ou Papalagui en orthographe française) désigne en langue des îles Samoa, la « Blanc », « l’Européen », « l’Etranger », « l’Autre ».

Ce « papalagi » est survenu dans le récit de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, propos recueillis par le voyageur allemand Erich Scheurmann dans les années 1920.

Touiavii nous livre son étonnement empreint d’ironie à découvrir l’Europe à la fin du XIXe siècle:

« Le Papalagui vit dans des coffres de pierre empilés, séparés par des fentes bruyantes et grises;

le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie;

le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps; depuis il court sans cesse derrière. »

En 2004, les éditions Pocket ont réédité une version de poche du livre d’Erich Scheurmann (1878-1957): Le Papalagui, les propos de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, dans les mers du Sud. Analyse littéraire du livre : voir le texte de Valérie Martin-Perez .

La même année, une adaptation théâtrale est présentée par Hassane Kouyaté et Léon Kouyaté à Limoges (compagnies Umané Culture, So (La Parole), Deux Temps Trois mouvements (Burkina Faso, Mali, France) puis en 2005 à Paris, au Théâtre international de langue française.

D’un mot, Papalagi nous emmène à voir le monde autrement, comme un exemple de littérature-monde, d’une littérature ultrapériphérique. Dans ce renversement, Papalagui pratique un devisement du monde à l’inverse des paparazzi.

[L’Union européenne compte sept régions ultra-périphériques à savoir : les quatre départements français d’Outre-mer (DOM) : Guadeloupe, Guyane, l’Ile de la Réunion et la Martinique; les régions autonomes portugaises des Açores et de Madère et la Communauté autonome des Îles Canaries en Espagne.] :

Périphérie ou dissémination ?

A l’occasion de la Biennale d’art contemporain de Lyon « Partage d’exostismes », Jean-Hubert Martin était intérrogé par Carole Boulbès pour la revue Rue Descartes sur « L’hybridation culturelle ».

Notons la question sur le rapport Centre / Périphérie :

Pensez-vous que l’on peut parler d’un monde occidental et d’un monde « périphérique » (comme le faisait Bourriaud et Restany dans le numéro de Beaux-Arts sur « l’art dans le monde » en 1999-2000) ?

La dichotomie « centre-périphérie » utilisée depuis fort longtemps dans le discours sur l’universalité de l’art illustre parfaitement cette perspective ethnocentrique. Il faudrait aujourd’hui substituer la notion de dissémination. Il ne s’agit pas pour autant de produire un de ces discours désincarnés à la troisième personne qui représenterait une autorité planétaire. L’art doit être analysé en termes de flux et de relations à l’échelle de la planète, en partant d’un point de vue identifié.

« Train fou », d’Axel Gauvin (Le Seuil)

Le livre de la semaine :

« Train fou », d’Axel Gauvin (Le Seuil)

L’HISTOIRE :

Un arriviste fraîchement débarqué dans l’île de la Réunion, un prévaricateur à la petite semaine et ses deux commensaux forment cette chenille des écoles maternelles et des banquets trop arrosés, ce train fou qui se dirige vers l’océan (…) Qui mourra dans cette folie ? Qui en réchappera, et pour quoi faire ?

EXTRAIT (page 54) :

« Et puis la tenue ! Lui est paré comme un nouveau marié, un nouveau marié qui se serait battu avec un concurrent de dernière heure : ce gommage de poussière à la jambe et aux genoux, et ses cheveux en plume de poule couveuse ! Les autres sont, d’habitude, en tee-shirt « Sea, Sex and Sun » ou encore « La Réunion for ever ». Et n’ont-ils pas, ces autres, pour tout cache-misère, une –à la braguette condamnée, malgré tout, Dieu merci ! – mauresque à fleurs, dénudant des jambes grasses, poilues – pinces de crabe mal rougies au poêlon ? »

CRITIQUE :

Axel Gauvin n’avait pas publié de roman depuis 1996 (« Cravate et Fils »), et le précédent –« L’Aimé »- était sorti en 1990. Un  rythme d’écriture lent qui prend son temps pour sortir cette fois-ci encore un modèle de chef d’œuvre, où l’écriture justement est celle d’un omnibus qui se serait pris pour un TGV, train fou lancé très vite sur les pentes de l’île de la Réunion.

Ecrite en « argot/créole » à la San Antonio au style foisonnant, cette cavalcade se précipite vers le drame final pour mieux dénoncer non pas les apparences des hommes (Zoreille, mot jamais écrit mais remplacé par Vazabé, Cafre, Créole, etc.), mais les comportements, les choix de vies.

« Mon frère », de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

Le livre de la semaine :

Mon frère de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

L’histoire :

Jamaica Kincaid raconte la disparition de son frère, mort du sida à l’âge de trente-trois ans, à Antigua, une petite île des Antilles. Avec délicatesse, avec précision, parfois avec une brutalité inouïe, elle décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent. Elle s’efforce de comprendre pourquoi cet événement l’oblige à repenser toute sa vie, et avec elle celle de sa famille.

Extrait (pages 131-132):

« Ce que je ressentis quand cela arriva, au moment exact où mes livres furent détruis par le feu, ce que je ressentis après que cela arriva, la destruction de mes livres par le feu, immédiatement après que cela était arrivé, peu après que cela était arrivé, je ne le sais pas, je ne me le rappelle pas. En fait, je ne me rappelais même pas que cela était arrivé, cela n’avait pas de place dans les nombreux événements horribles que je pouvais réciter à des amis, ou les nombreux événements horribles qui ont façonné et fait naître et vivre la chose que j’allais devenir, un écrivain. »

Critique :

Après Autobiographie de ma mère, Jamaica Kincaid, née à Antigua, poursuit l’exploration de ses relations à sa mère et à sa famille. La maladie (le sida) est l’occasion de retisser les liens qui unissent malgré eux les membres d’une même famille : mère dominante, homosexualité supposée d’un frère, promiscuité dans une île des Antilles anglophones.

Jamaïca Kincaid, qui vit aux Etats-Unis, développe une écriture de la répétition, du ressassement comme empreinte des cicatrices familiales, violences contenues ou non. C’est Proust né aux Antilles. L’auteur est servi par un gros travail de traduction française. Les quelques expressions en créole d’Antigua sont traduites en créole guadeloupéen francisé par Marie-Claude Mapaula.

Taos

Le mot « taos » signifie « saule rouge » en langue tiwa, une des langues amérindiennes parlées dans le sud-ouest des États-Unis.

Le mot « taos » signifie « paon » en langue kabyle, une des langues berbères du Maghreb.

Le nom de Taos est porté par une cité du Nouveau-Mexique, où vécut l’écrivain britannique D.H. Lawrence, auteur de L’Amant de Lady Chatterley.

Ce nom de Taos était aussi porté par l’artiste algérienne Taos Amrouche, chanteuse et conteuse, auteur du Grain magique.

Ma fille s’appelle Taos.