Rambo et le devisement étonné du monde

L’une est à l’est de Toulouse, l’autre à l’ouest. Agen et Albi s’affrontaient samedi 6 janvier dans le cadre de la 18e journée du Top 14 de rugby français. Match équilibré, quasi symétrique. Les deux équipes étaient au coude-à-coude au classement. Agen 7e, Albi 10e. Au final, les Albigeois sur leur terrain se sont imposés 10 à 6.

Le quotidien Libération du même jour consacrait deux pages à « Agen pack du monde ». Selon Stéphanie Platat le Sporting Union Agen (SUA) compte dix nationalités, des rugbymen qui viennent de l’Est, de Russie, de Roumanie, du Sud (Afrique australe) et des antipodes (Nouvelle-Zélande, Samoa, Tonga).

L’un des joueurs samoan d’Agen, Rambo Tavana, arrivé depuis peu dans le Sud-Ouest, est très étonné des différences de comportements entre Français et Samoans : « Ici les gens demandent de l’argent dans les rues, certains dorment dehors, ça me révolte, je me sens triste, ces différences me donnent envie de pleurer. » Quel Don Quichotte ce Rambo!

Sa réaction rappelle le récit de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, rapporté par le voyageur allemand Erich Scheurmann dans les années 1920 (Le Papalagui, les propos de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, dans les mers du Sud, éditions Pocket) :

 « Le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie; le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps; depuis il court sans cesse derrière. »

 

On pense aussi à Marco Polo (1254-1324) bien entendu, dont Le devisement du monde, rédigé après vingt-quatre années de voyage en Extrême-Orient sur le Route de la soie notait, comme on le voit ci-dessus, que les Mongols ont été les premiers à utiliser la monnaie sous forme de papier…

Moins connu, mais tout aussi saisissant est le témoignage de Luís Fróis, jésuite qui a passé trente ans au Japon, au XVIe siècle. Un petit livre liste ses observations méticuleuses sur des comportements qui semblent aux antipodes (Européens et Japonais, Traité sur les contradictions et différences de mœurs, préface de Claude Lévi-Strauss, éditions Chandeigne, 1998).

On relève, page 28 : « Chez nous il est rare que les femmes sachent écrire; une femme honorable au Japon serait tenue en basse estime si elle ne savait pas le faire. »

Mais: « Chez nous, les prénoms des femmes sont empruntés aux saintes; ceux des Japonaises sont: marmite, grue, tortue d’eau, espadrille, thé, roseau, etc. »

Et si l’étonnement gouvernait le monde ? 

Ainsi Agen et Albi sont géographiquement symétriques, Français et Japonais du Moyen Âge avaient des comportements inverses (explique Claude Lévi-Strauss dans sa belle préface), comme les deux faces d’une même médaille, qui les font se rejoindre paradoxalement, et les rugbymen samoans qui jouent dans le Sud-Ouest font connaître la cité du pruneau au-delà des mers…

Noté sur le blog du quotiden La Dépêche du Midi, ce commentaire signé Sualex :

JOHN Carter stops Rupeni Caucaunibuca.  « Ce qui est bien c’est que grâce à des joueurs comme Rupeni Caucaunibuca (de dos, à droite sur la photo), Agen est connu dans le monde entier. Souvent il m’arrive d’échanger sur des forums « sudistes », telle ne fut pas ma surprise de voir qu’on parlait regulierement d’Agen au fur et à mesure des exploits de Caucau. Les Tongiens demandent des nouvelles des deux jeunes Fonua et Ahotaeiloa. Les Samoans croient beaucoup en Rambo Tavana, ils le voient comme futur ouvreur de leur équipe nationale (poste qu’il n’occupe pas à Agen barré par Gelez, Miquel et Tesquet en espoirs).

Du coup ils demandent : « Mais où est passé Rambo ? » Aussitôt après, un autre répond : « Il est à Agen, le club à Caucau ». Agen restera comme le club à Caucau pour les sudistes.
Souvent décrié, cette internationalisation de l’effectif, bien qu’elle soit la conséquence d’un meilleur rapport qualité/prix permet à Agen d’etre reconnu mondialement. Que ce soit au Canada, en Argentine, en Afrique du Sud, Agen est connu de tous. »

Aux dernières nouvelles donc, Agen a été battu par Albi. Mais Rambo n’a pas dit son dernier mot…

Bayard, lecteur sans peur et sans reproche

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?Pierre Bayard, professeur de littérature à l’université de Paris 8, publie un livre roboratif, digne de désacraliser la lecture… Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (éditions de Minuit, collection « Paradoxe » [sic]). Dans un entretien à Jean-Maurice de Montremy pour Livres Hebdo, daté de ce jour, cet auteur, par ailleurs psychanalyste, annonce :

« Comment parler… s’adresse à ceux qui se croient à l’écart de la culture. Je leur montre que celle-ci n’est qu’une forme d’organisation du savoir, un art de l’enquête. Il faut en finir avec cette obligarion de tout lire et tout savoir, de A à Z. Obligation qui s’accompagne d’un tel sentiment d’infériorité, chez le « mauvais » lecteur, qu’elle peut tuer le désir de lire. Avouer n’avoir pas lu certains livres suscite une culpabilité inconsciente qu’une culture assumée permet de soulager. Se cultiver, c’est apprendre à se promener. »

Glanée au fil de la lecture de l’article, cette citation prêtée à Oscar Wilde [que seraient les dictionnaires de citations sans Oscar Wilde?] : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique: on se laisse tellement influencer. » Et cette précision de biobibliographie : Pierre Bayard est aussi l’auteur de cet essai, publié en 2000 par L’Olive: Comment améliorer les oeuvres ratées ? Autant de titres commençant par « Comment? » rendent forcément leur auteur sympa, tout imprégné qu’il est d’interrogations et de doute…

Dans une bibliothèque, le dernier ouvrage de Pierre Bayard, trouverait sa place à côté de Comme un roman, manifeste salutaire de Daniel Pennac, publié il y a une dizaine d’années. Ce livre désacralisait à sa manière la lecture. Pour mémoire, il énonce « Les droits imprescriptibles du lecteur » et place en tout premier, le credo de Bayard, lecteur sans peur et sans reproche :

Comme un roman
1. Le droit de ne pas lire.
2. Le droit de sauter des pages.
3. Le droit de ne pas finir un livre.
4. Le droit de relire.
5. Le droit de lire n’importe quoi.
6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).
7. Le droit de lire n’importe où.
8. Le droit de grappiller.
9. Le droit de lire à haute voix.
10. Le droit de nous taire.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? est annoncé pour le 11 janvier.

Comment attendre la semaine prochaine pour le lire ? En lisant d’autres livres de Pierre Bayard, tels Qui a tué Roger Ackroyd ? ou Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?  

« Journalistes, qu’est-ce qui va vous rester comme boulot ? »

Au début de l’été dernier, l’Ecole de journalisme de Sciences-Po, terminait son année par une journées Portes ouvertes et un débat au titre d’actualité: « Demain, tous journalistes ? ».

En octobre, à l’occasion de son soixantième anniversaire, le Centre de formation des journalistes (CFJ), organisait une table ronde : « Journaliste, un métier à réinventer ».

Deux essais très documentés ont enfoncé le clou dans la tête des journalistes. Une presse sans Gutenberg de Jean-François Fogel et Bruno Patino (Grasset) a montré en quoi les frontières sont tombées entre les journalistes et leur audience (auditeurs, télespectateurs, lecteurs) puisque les internautes interviennent dorénavant dans les journaux en ligne… plus que les lecteurs naguère dans les courriers des lecteurs. La fin de la télévision de Jean-Louis Missika (Seuil) présente un nouveau paysage, celui des images dans les flux de Web…

Il n’y a pas un jour où la migraine ne gagne la profession journalistique…

Entendue ce dimanche 26 novembre, à l’émission Arrêt sur image sur France 5, la confession et le constat d’impuissance du directeur de l’information de France 3, Paul Nahon, réagissant à l’influence des vidéos en ligne et des messages d’internautes sur les sites des politiques (l’émission portait sur une vidéo montrant Ségolène Royal dévoilant sa position sur les 35h gratuites des enseignants à l’école), interviewé par Daniel Schneidermann, journaliste et présentateur de l’émission :

« – Daniel Scheidermann : Est-ce que la responsabilité des journalistes ou un de leur nouveau rôle dans le nouveau paysage, ce ne serait pas de s’assurer de la sincérité de ces démarches des uns ou des autres?

– Paul Nahon : C’est une nouvelle posture, un nouveau questionnement pour nous, ça devient de plus en plus compliqué de surveiller les uns et les autres, il faut déjà surveiller les discours, savoir si l’on est pas manipulé, savoir ce qu’il y a derrière l’image, derrière les mots, et si on doit maintenenant savoir ce qu’il y a derrière les blogs et les messages Internet, ça fait vraiment beaucoup.

Daniel Scheidermann : Vous l’avez fait un peu, les gens de votre rédaction sont allés se plonger dans les profondeurs du site de Ségolème Royal ?

Paul Nahon : Chacun y va, mais on manque de temps, évidemment.

Daniel Scheidermann : Mais qu’est-ce qui va vous rester comme boulot, si tout le monde filme, si tout le monde fait les enquêtes, si toutes les contre-enquêtes sont mises sur Internet, qu’est-ce qui va rester ?

Paul Nahon : C’est le vrai défi de ce métier, du XXIe siècle. C’est le vrai défi.

Daniel Scheidermann : Oui, mais quelles sont les pistes de…

Paul Nahon : de réflexion ?

Daniel Scheidermann : de solutions !

Paul Nahon : On n’en a pas pour l’instant.

Daniel Scheidermann : C’est vrai ?

Paul Nahon : On patine, je vous le dis clairement. Je vous le dis comme je le pense.

Daniel Scheidermann : Vous pensez quoi de cette nouvelle concurrence, qui est celle des vidéastes amateurs, des gens qui viennent mettre des idées dans les sites, des gens qui viennent contre-enquêter sur les idées qui sont dans les sites, finalement les médias traditiionnels…

Paul Nahon : Finalement, il y a à réinventer à réinventer, à réinventer, un nouveau rôle du journaliste, c’est très compliqué, parce qu’encore une fois, on est face à un défi qu’on a jamais connu, et qui est tout à fait nouveau pour nous. Voir Bush qui a perdu énormément avec la diffusion dans le monde entier des images d’Abou Ghraib (prison irakienne où des soldats américains torturaient et humiliaient des détenus irakiens, le tout filmé par un militaire américain). « 

L’Afrique de Karen Blixen: « Elle s’en éprend à l’instant même et pour toujours, à en mourir. »

photo extraite du QuartoGallimard publie dans sa collection Quarto, Afrique de Karen Blixen. Ce volume de 1036 pages comprend La ferme africaine, dans une nouvelle traduction par Alain Gnaedig, Ex Africa, un poème inédit, ses Lettres d’Afrique, 1914-1931, un choix de Lettres du Danemark, 1931-1962, Ombres sur la prairie, dans une nouvelle traduction par le même Alain Gnaedig, des Essais, dont les titres donnent l’enjeu: Noirs et Blancs en Afrique; De profane à profane. Etc.Adaptation de La Ferme africaine par Sydney Pollack, en 1986

Rien que début de la préface de Martine Bacherich, met sur la voie d’une destinée hors du commun:bacherich-quest-ce-qui-vous-amene.gif

« 14 janvier 1914, sur l’océan Indien. En vue, l’Afrique-Orientale anglaise, Mombasa, le quai. La danoise Karen Dinesen y pose le pied, accueillie par un serviteur somali Farah, se marie avec son fiancé suédois Bror, devient baronne von Blixen-Finecke, grimpe dans un train et découvre, altitude 2000 mètres, le Ngong, six cents employés noirs, la plantation de caféiers. Une journée, une seule, elle s’en est emparée, ils seront dorénavant son Farah, son mari, son titre, ses collines, ses natives, ses acres. Une femme de vingt-neuf ans, à la quête improbable d’elle-même et d’une position dans le monde, se voit offrir en quelques heures un rang et un royaume, pas moins pour elle. Comme il tendrait un écran illimité à ses projections les plus démesurées, le destin lui sert l’Afrique dans sa grandeur brute. Elle s’en éprend à l’instant même et pour toujours, à en mourir. »

« La littérature peut sauver le monde. »

Après le Femina, Lignes de faille de Nancy Huston (Actes Sud) vient d’être récompensé par le prix Roman France Télévisions 2006. Autour des journalistes littéraires, étaient réunis vingt-cinq téléspectateurs jurés, choisis sur lettre de motivation. Chacun s’est exprimé à tour de rôle avant de voter. Relevées sur le carnet de notes d’un participant, quelques paroles sur la littérature:

  • « Je ne suis pas un spécialiste de littérature, je suis un lecteur. »
  • « Roman et mensonge sont synonymes. »
  • « L’étranger est au coeur de chacun. »
  • « L’Amant en culottes courtes [Alain Fleischer],c’est la version proustienne de ‘A nous les petites anglaises’. »
  • « Le livre est la référence culturelle absolue. » 
  • « La littérature peut sauver le monde. »

Léonora Miano, griotte de l’Afrique intime

Léonora Miano vient de remporter le Goncourt des lycéens pour Contours du jour qui vient, publié chez Plon. Preuve qu’il y a une vie après Les Bienveillantes, de Littell, lui aussi en lice…

Cette écrivaine née au Cameroun s’était déjà fait remarquer en 2005 pour un premier roman magistral au souffle puissant, L’intérieur de la nuit (Plon). Lire l’extrait: « Il y avait une indiscutable similitude entre elles et les villageoises. Outre le poids du monde posé sur leurs épaules, il y avait ce cadavre qu’elles trimbalaient au fond d’elles, depuis le premier jour. Celui du rêve, dont la dépouille avait été mise au tombeau pour l’éternité. »

Elle nous avait donné le frisson pour ce récit romanesque d’une Afrique violente hors de toute beauté: le siège d’un village par un groupe de soldats et d’enfants soldats, l’ordre donné aux villageois d’un crime rituel pour « purifier » l’Afrique, l’impossibilité d’en réchapper vivant ou d’en réchapper mort.

Contours du jour qui vient apparaît tout aussi violent avec dans le rôle principal une très jeune fille chassée du foyer par sa mère sous prétexte de sorcellerie. Elle ira, errante, chair humaine ballotée au gré des éruptions de violence et de crises mystiques ou religieuses.

Préférer le premier roman au deuxième n’est pas faire injure à l’auteur. Le trouble du premier laisse place à un travail visible, ou trop visible, sans la magie du précédent. Ce qui est sûr : un talent hors pair pour décrire de l’intérieur l’intimité violente de l’Afrique.

Miano décrit une Afrique trop réelle, là où le regard occidental ne voyait qu’une beauté exotique. Ses personnages ne sont pas ceux d’une Afrique fantôme mais les fantômes d’une Afrique qui advient au monde. Une Afrique des enfants errants dont elle est la griotte authentique. Son premier roman avait été accueilli en Afrique avec vivats et soupirs tout à la fois . Elle révèlait des tabous, des anthropophagies, des trafics humains et négriers, des rituels guerriers infâmes.

Final de compte, c’est une belle leçon donnée par les jurés-lycéens d’un prix littéraire! Une forme de jury exigeante. Les élèves de seconde, première, terminale de divers lycées de France, de Suisse et du Québec ayant passé deux mois à lire les romans sélectionnés dans la première liste du Goncourt. Mais pourquoi ne pas y adjoindre des lycéens d’Afrique ou d’ailleurs ?

Haka, tatouages et Kiwis

Yeux exhorbités, souffle puissant, posture belliqueuse, un groupe d’hommes (tatoués mais non armés) entonne un chant guerrier et intimidant, défi à un adversaire muet. Comme France 2 avait sous-titré les paroles, on était prévenu. Et pourtant ! Le haka des All Blacks a préfiguré une victoire écrasante sur une équipe de France : 47 à 3.  

Le haka est une danse maorie créée au XIXe siècle. C’est en 1987 seulement que l’équipe néo-zélandaise de rugby l’a fait sienne. Une équipe composée de blancs et de polynésiens. Un beau symbole où deux rituels se suivent, l’un culturel, l’autre sportif. Pour répondre au haka, il faut être Tongien, Samoan ou Fidjien. Ainsi sur ce site, un enregistrement présente deux haka face à face, mais à la fin ce sont toujours les mêmes qui gagnent !  http://media2.koreus.com/00040/200508/haka-all-blacks-vs-tonga.mpg

belles-etrangeres.jpg A partir de ce 13 décembre 2006, onze écrivains kiwis seront invités en France dans le cadre des Belles étrangères pour lire et présenter leurs oeuvres. On ne sait pas si les lectures seront précédées d’un haka. La littérature antipode pourrait cependant nous réserver quelques surprises si l’on en juge par l’excellent documentaire réalisé par Michaël Smith Ecrire au pays du long nuage blanc. 

Ainsi l’auteur de L’Ame des guerriers (Actes Sud), Alan Duff, dénonce l’idéologie d’un enseignement fondé sur la seule tradition au détriment de l’accès au livre dans les classes populaires. Il insiste pour rappeler que ses ancêtres maoris « engraissaient leurs esclaves avant de les manger ».  Geoff Cush, lui, souligne que « tout Maori se doit de montrer une illustration d’un ancêtre cannibale ». Mais d’autres témoignages d’écrivains (Sia Figel ou Albert Wendt, notamment) valent le détour…

Si tant de violence effraie, il nous restera Le Clézio qui, de retour de Mélanésie, publie un récit sur l’île de Pentecôte (Vanuatu), que les tours-operateurs ont rendu célèbre pour son saut du Gaul… « On dit de l’Afrique qu’elle est le continent oublié. L’Océanie c’est le continent invisible. Invisible parce que l’les voyageurs qui s’y sont aventurés la première fois ne l’ont pas aperçue, et parce qu’aujourd’hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte. », écrit Jean-Marie Gustave Le Clézio en préambule de Raga, approche du continent invisible (Le Seuil).

Mabanckou, netwriter number one, Congolois magnifique

mabanckou.jpg La semaine a commencé avec un prix Renaudot pour le netwriter number one, Alain Mabanckou, blogman en chef de la Toile littéraire, quadra très vert, illustre successeur en lettres africaines de Kourouma (Renaudot 2000 pour Allah n’est pas obligé) et Ouologuem (Renaudot 1968 pour Le Devoir de violence). Même fracas décomplexé des académies chez Mabanckou et Kourouma, malédiction persistante pour le talentueux Yambo…  

   mabanckou-mains.gif  kourouma-1.jpgyambo_ouologuem_grioo_int.jpg

Tous trois sont des écrivains du Seuil, l’éditeur, et du seuil du XXIe siècle. Chez Mabanckou, sans doute la fluidité oralisée de Mémoires de porc-épic a-t-elle séduit le jury présidé par un Le Clézio dont la voix a compté double. Mémoire…roman du double où un mammifère à piquants se confie à un baobab silencieux, heureusement silencieux. Mabanckou qui aurait pu l’avoir ce prix avec Verre cassé en 2005 et qui l’a finalement emporté en cette année très ouverte aux influences extérieures.

Première réaction de l’intéressé lui-même aux micros tendus chez Drouant, restaurant où se réunissaient les deux jurys du Goncourt et du Renaudot: « C’est formidable pour la littérature, c’est la seule grande réaction qu’on puisse avoir… le Fémina est allé à une Canadienne, le Goncourt à un Américain, le Renaudot à un Congolois… joli lapsus que l’on n’a pas relevé sur le coup mais qui parachève une identité emblématique. [http://www.rfo.fr/article157.html]

Mabanckou a traversé cette année de la Francophonie en conquérant fraternel, toujours à dire un mot sympa sur ces confrères écrivains. Remarqué au salon du livre de Paris en mars, qui lançait le Festival francophone en France, il a fait sa rentrée littéraire et son métier en écumant les provinces françaises, de salons en discothèques, discothèques racistes pour certaines, ainsi à Nancy comme il l’a raconté sur son blog… 

Congolois, Mabanckou? pourquoi-pas… Après tout, l’auteur des Petits-fils nègres de Vercingétorix a su réconcilié langue française et oralité africaine. Elles n’étaient pas fâchées ces deux-là mais l’édition française semble avoir besoin de temps en temps de ces écrivains géographiquement périphériques. Mabanckou va plus loin, rendant jaloux certains de nos écrivailleurs nationo-franchouillards. Il est bien à Paris mais Paris lui est petit. Lui était petit plutôt. Mardi, il reprendra son cours à l’Université de Californie de Los Angeles (UCLA). En le lisant et l’élisant, un grand jury a déplacé la périphérie au centre des Lettres. En l’élisant de son côté, une université américaine prestigieuse et audacieuse dans ses études francophones lui donne la dimension d’un écrivain-monde. On en reparlera.

Mardi c’est aussi le début des Belles étrangères qui invitent, de Paris à Ajaccio, les écrivains de Nouvelle-Zélande.

La semaine a commencé avec le triomphe des Lettres périphériques. La prochaine débutera avec les Lettres antipodes. C’est tout le Pacifique et ses archipels immenses qui font des vagues…

A Raiatea les livres sont sacrés

Raiatea_et_tahaa_photo_vidiot L’agence Tahitipresse nous apprend qu’un « collectif s’est mis en place à Raiatea (deuxième île de Polynésie française, située à près de 200 km au nors-ouest de Tahiti) pour organiser la première édition du salon du livre "Lire Sous-le-Vent". Il devrait se tenir les 1ers et 2 décembre prochains, à Uturoa, dans les locaux de la gare maritime. Le thème choisi pour cette première édition est : "Sources, Traditions, Patrimoine, Légende, Culture".

Huguenin_raiatea_la_sacre_1 Outre les animations auxquelles tout lecteur peut s’attendre dans un salon du livre, Affiche_lire_souslevent_01_et_021206 notons que les organisateurs entendent mettre l’accent sur : « la transmission du savoir, avec des animations et espaces de paroles, pour que celles et ceux qui sont détenteurs de la mémoire, de l’histoire, des légendes, qui concernent directement la population de Raiatea, des îles Sous-le-Vent, de Polynésie, puissent échanger et transmettre leur savoir. »

Segalen_les_immemoriaux Dernière information, qui convaincra les éditeurs encore hésitants à faire le déplacement : à Raiatea, les stands sont gratuits.

Idéogrammes, idées en grammes, immensité de notre ignorance

Avec Lire en fête réapparaissent les citations sur la lecture. A coup de bons mots, on célèbre un plaisir, un flot d’émotions, un ébranlement nécessaire, une rencontre décisive, un ravissement.

Le_journal_de_jules_renard Ainsi Jules Renard (1864-1910) qui fait toujours son petit effet. Le Grand Robert de la langue française met à contribution celui qui étouffait (« Mon style m’étrangle ») avec 543 citations, de « ablette » à « voltiger »… Cet inestimable dictionnaire ne cite pas l’auteur de Poil de carotte à propos de la lecture, mais du livre: « Un bon mot vaut mieux qu’un mauvais livre. » (Journal, 18 janvier 1895). C’est assez bien expédié, non? Citation citée 26 600 fois sur un moteur de recherche du Net.

Concernant la lecture, une citation puisée dans son Journal court les blogs et les sites et que l’ami Thierry vient de rappeler à Papalagui : « Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux. », citation elle-même référencée 16 000 fois sur le même navigateur de recherche. Citation rajoutée comme effet multiplicateur à un argument sur un forum, à une vision du monde dans un discours, au frontispice d’une pensée, comme la sanction définitive du destin de la lecture.

La_montagne_de_lme_gao_xingjian Journal_chinois_bnf A cette vision sereine (ou candide comme on voudra) de la lecture, Papalagui préfère considérer l’étendue de son ignorance… Qu’on se souvienne d’un certain salon du livre de Paris au printemps 2004 consacré aux lettres chinoises. Rien de tel pour imaginer l’insondable, au vu de cette montagne de l’âme chinoise, écrite en idéogrammes. L’immensité de notre ignorance s’étalait là comme un horizon de caractères sans fin, vaguelettes graphiques qui soulevaient un léger vague à l’âme.

Autre citation très courue, celle de Mallarmé qui étonnait et tonnait en 1891 : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre. » (9150 googlisations). A utiliser pour tout essai sur la beauté du monde irrépressiblement liée à son chaos.

Mallarm_1 Une citation qui met K.O. excepté Bertrand Vergely, auteur d’une très pédagogique Petite philosophie de la connaissance, publiée en cet automne par Milan. Ce livre est écrit en courts chapitres très digestes pour amateur de philo qui aurait fait une indigestion lors de son unique classe de lycée consacrée à cette discipline. Chaque chapitre est une question. La dernière du livre nous intéresse ici: « La vérité ne se trouve-t-elle pas dans les livres ? ». Et notre auteur, par ailleurs professeur de philosophie à Science Po, de rappeler justement (p. 161) : « Personne ne niera qu’il existe un savoir livresque qui est la caricature du savoir. On cherche un homme, on trouve un livre. L’homme s’est effacé derrière le livre. Il répète au lieu de juger des choses par lui-même. Il cite au lieu de penser. Un manuel lui tient lieu de raison. Son rapport au livre est de ne pas en avoir. Rien n’est lu de l’intérieur. Tout est dominé par l’homme extérieur qui ne cherche qu’à intimider les autres en étalant sa culture. »

Vergely_petite_philosophie_de_la_connaisC’est une des questions examinées, au comble du doute, par Bertrand Vergely. A côté d’autres interrogations préalables: « Les mots nous empêchent-ils de nous exprimer ? » à propos des moyens de la connaissance. 

Malgré leur côté slogan à l’emporte-pièce, les citations elles-mêmes ne nous empêchent pas toujours de voir un auteur dans son entier. Ainsi pour reprendre cette inépuisable source qu’est le Grand Robert, Jules Renard illustre parmi d’autres auteurs un mot d’un autre âge, le mot « antijuif ». Dans son Journal, il note au 11 décembre 1907: « Nous sommes tous antijuifs. Quelques-uns parmi nous ont le courage ou la coquetterie de ne pas le laisser voir. » Renard est ici pris à son propre piège, celui d’un bon mot qui l’empêche de penser. A l’époque de l’affaire Dreyfus, cette belle unanimité supposée dans l’abject prémonitoire, en a laissé coi plus d’un.

Voltaire Vergely et ses questions philosphiques doit nous rappeler le toujours d’actualité Voltaire, auteur aussi du Philosophe ignorant, disponible sur Internet. L’auteur de Candide, écrit ici, chapitre LI:

« Je vous dirai que, tout étant lié dans la nature, la Providence éternelle me prédestinait à écrire ces rêveries, et prédestinait cinq ou six lecteurs à en faire leur profit, et cinq ou six autres à les dédaigner, et à les laisser dans la foule immense des écrits inutiles. 

Si vous me dites que je ne vous ai rien appris, souvenez-vous que je me suis annoncé comme un ignorant. »

Platon Dans l’allégorie de la caverne, Platon nous met sur une autre voie. Les hommes enchaînés au fond de la caverne n’ont pas d’accès direct à la réalité extérieure et donc à la connaisance, seul l’un d’eux, faisant des allers-retours, sera à même de les instruire. Au risque de ne pas être cru. Au risque de sa vie. Cet intermédiaire est le philosophe. Il est le déclic qui les fait accéder à la réalité.

La citation isolée pourrait être ce déclic qui nous ferait accéder par son ravissement à une prise de conscience ?

Inversement, la citation comme « pensée-confetti » pourrait être considérée comme le symbole même de notre ignorance, la petite connaissance qui cacherait l’étendue de notre ignorance.

Seul salut: cette ignorance serait utile, selon Frank Keil, professeur de psychologie à l’université de Yale, considère dans un article intitulé « L’ignorance est-elle une bénédiction? ». Cet universitaire américain envisage ce qu’il nomme « l’illusion de profondeur explicative »: nous croyons compendre le monde complexe dans lequel nous vivons parce que ce monde est décomposable en sous-systèmes. Mais l’ensemble ne nous est pas accessible.

Frank_keilKeil écrit: « Notre sentiment disproportionné de la compréhension des choses comporte peut-être un bon côté. Le monde est naturellement bien trop complexe pour être appréhendé dans sa totalité par une seule personne. Si le sentiment de notre ignorance nous rongeait au point de nous pousser à approfondir notre connaissance de tout ce que nous croisons sur notre chemin, nous pourrions étouffer sous les détails d’un seul domaine et rater complètement les autres. L’illusion de la profondeur explicative nous arrête peut-être juste au bon niveau de compréhension, celui qui nous permet de savoir comment obtenir des informations des autres quand nous en avons vraiment besoin sans être submergé. Il serait sans doute mieux que nous sachions reconnaître les limites de notre propre capacité explicative, mais ces limites ont peut-être elles aussi des valeurs d’adaptation. »

Manguel_la_bibliothque_la_nuit Pour l’heure, Papalagui préfère s’engager dans la lecture de La bibliothèque la nuit qu’Actes Sud vient de publier, signé d’un certain Alberto Manguel, dont les citations d’auteurs sont comme du miel pour un gourmet.