Purée septembrale : Rabelais ce n’est pas de la piquette littéraire

 

Septembre, mois des vendanges et de la dive bouteille… l’occasion de relire Rabelais. A sa naissance, comme tout le monde, Gargantua aime le lait, mais très vite, pour le faire taire (car il criait beaucoup le filz de Grandgousier), il fallait lui donner du vin, la « purée septembrale ».

Extrait de Gargantua (publié en 1534), chapitre VII,  » Comment le nom fut imposé à Gangantua et comment il humoit le piot  » [comment il buvait le vin]

« En cest estat passa jusques à un an et dix moys, onquel temps, par le conseil des medecins, on commença le porter, et fut faicte une belle charrette à beufs par l’invention de Jehan Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par là joyeusement ; et le faisoit bon veoir, car il portoit bonne troigne et avoit presque dix et huyt mentons ; et ne crioit que bien peu ; mais il se conchioit à toutes heures, car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses, tant de sa complexion naturelle que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale. Et n’en humoyt goutte sans cause, car, s’il advenoit qu’il feust despit, courroussé, fasché ou marry, s’il trepignoyt, s’il pleuroit, s’il crioit, luy apportant à boyre l’on le remettoit en nature, et soubdain demouroit coy et joyeulx.

Une de ses gouvernantes m’a dict, jurant sa fy, que de ce faire il estoit tant coustumier, qu’au seul son des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme s’il goustoit les joyes de paradis. En sorte qu’elles, considerans ceste complexion divine, pour le resjouir, au matin, faisoient davant luy sonner des verres avecques un cousteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle, auquel son il s’esguayoit, il tressailloit, et luy mesmes se bressoit en dodelinant de la teste, monichordisant des doigtz et barytonant du cul. »

« Alors, difficile à lire, exigeant des connaissances précises de vocabulaire obsolète et d’anciennes syntaxes ? se demande François Bon (http://www.tierslivre.net/ftp/rabelaisPref.rtf) dans François Rabelais, grand traverseur des voies périlleuses. Qu’on fasse l’essai au hasard, et qu’on pense tout cela dit à grande voix. « Une langue étrangère qu’on se découvrirait savoir d’avance », dit Valéry, et c’est déjà assez pour se risquer en terrain dont même l’étrangeté ajoute à la lecture, éclairages dont nous sommes déshabitués, et la verdeur, et le bas-ventre : au théâtre on sait apprécier et désirer ces effets qui immédiatement vous déroutent, et rendent les mots plus flottants. Le Pantagruel ne s’est jamais présenté comme le livret populaire qu’on prétend. La difficulté où nous sommes nous-mêmes chaque fois qu’on reprend l’extrême de syntaxe qu’est encore Mallarmé, et ce qu’on se sait lui devoir pourtant, et cette pulsion qu’on a d’y revenir, voilà plutôt le point de départ exigeant pour lire Rabelais. Une difficulté est là, qui n’est pas due au décalage des temps, mais à ce qu’affronte en elle son écriture. »

A lire avec Georges Picard, Du bon usage de l’ivresse (José Corti) :

 Tout le monde devrait écrire “Je crains que les vrais lecteurs, ceux qui s’enivrent vraiment de lecture, ne soient aussi peu nombreux que les livres qui les méritent. La piquette littéraire qu’on nous sert en abondance s’avale et se pisse en toute innocuité”.

Glissant et Chamoiseau appellent à protester contre le « mur-ministère » de l’immigration, de l’intégration, etc.

Linton Kwesi Johnson   Edouard Glissant
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C’était ce soir à la Serpentine Gallery de Londres, une rencontre avec Edouard Glissant, le poète martiniquais et Linton Kwesi Johnson, poète britannique d’origine jamaïcaine, considéré comme le père de la poèsie dub. L’occasion pour l’auteur d’une Nouvelle région du monde (Gallimard), titre de l’un de ses derniers essais qui a servi de thème à la soirée, d’évoquer pour la première fois en public un texte coécrit avec Patrick Chamoiseau : « Les murs, Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité ». Dans cette critique placée sous l’égide de l’Institut du Tout-monde et qui sera publiée à la mi-septembre, Chamoiseau et Glissant s’élèvent contre la création d’un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement. Le texte est divisé en sept chapitres : Identité nationale ; Faire-Monde ; Mur et Relation ; L’imaginaire libre ; Mondialité ; De la repentance ; L’appel. 

Une nouvelle région du monde 

Extraits relatifs au dit ministère : « Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous (…) Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole (…) « Et dans sa conclusion (« L’appel ») :  » Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des « Droits de l’Homme  », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible. Tout le contraire de la beauté. » 

Extraits relatifs à l’identité (notion citée 39 fois) et au « mur » (cité 9 fois) : Identité nationale, identité racine et identité relation…  » La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir (…) « Extrait sur la repentance : » Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C’est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre.  »

Mots réunionnais au Petit Larousse 2008

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La babouk donne-t-elle la gratelle ? se demande-t-on sur l’îlet sur un air de séga.  Ces mots du français de l’île de la Réunion sont les seuls de l’outre-mer entrés au Petit Larousse 2008, aux côtés du mérengué dominicain et des T.O.M. ultramarins. Voici les définitions qu’en donne le Larousse : 

BABOUK n.f. Araignée marron des régions tropicales vivant dans les jardins et les maisons, et prédatrice de blattes. (Genre Heteropoda ; famille des sparassidés.)

GRATELLE n.f. Avoir la gratelle : avoir des démangeaisons. [mais la  » gratte  » ou  » ciguatera  » n’est pas mentionnée, malgré sa présence massive de l’île Maurice à la Nouvelle-Calédonie].

ÎLET n.m. Hameau, petit village. [Définition qui s’ajoute au registre antillais  » petite île « , mais ne dit rien des registres haïtien ou louisianais :  » pâté de maisons « ].

SÉGA n.m. Danse très rythmée de l’océan Indien, d’origine africaine. – Musique accompagnant cette danse. [ » danse très rythmée  » est un définition un peu juste, non ? existe-til des danses peu rythmées ? A noter que  » maloya  » figurait déjà dans le Larousse, comme  » samoussa  » depuis 2006].

Remarquons aussi que  » savane  » défini dans le Larousse 2005 dans son registre antillais par  » place principale d’une ville  » (belle confusion nom commun / nom propre) a disparu de l’édition 2008… Comme quoi même le Larousse peut se tromper.

On a l’impression que les lexicographes patentés courent après les mots… Face à la concurrence d’Internet, de Wikipédia et autres ressources en ligne [blogueur et postcast font leur entrée dans l’édition 2008], l’année 2006 a été une année de recul pour les ventes de dictionnaires et encyclopédies : – 23,5% ! Du coup le Petit Larousse illustré édition 2008 propose à tout acheteur un an gratuit d’encyclopédie en ligne…

Sélection du prix RFO du livre 2007

On apprend par le blog d’Alain Mabanckou (le Verre cassé des blogs littéraires) que la sélection des romans pour le prix RFO est bouclée… Le prix sera décerné le 15 octobre, Alain Mabanckou en est l’un des jurés.

En 2006, la lauréate était Ananda Devi pour Eve de ses décombres (Gallimard).

  • Appollo et Lewis Trondheim, Ile Bourbon 1730, Delcourt, 2007 [cf. blog Papalagui du 21/01/07] ;

  • Alain Foix, Venus et Adam, Galaade, 2007 [curieux que ce blog n’en ait rien dit alors qu’il en pense du bien] ;

  • Fabienne Kanor, Humus, Gallimard, coll. Continents noirs, 2006 [cf. blog du 14/10/06] ;

  • Marcel Melthérorong, Tôghàn, Alliance française du Vanuatu, 2007 [cf. blog du 3/04/07] ;

  • Wilfried N’Sondé, Le Cœur des enfants léopards, Actes Sud, 2007 [cf. blog du 24/08/07] ;  

  • Sami Tchak, Le Paradis des chiots, Mercure de France, 2006 [cf. blog du 31/08/06 et 6/05/07].

 Julien Hourcade et Thomas Petitjean Humus  Le paradis des chiots

Sélection à laquelle on aurait volontiers ajouté le dernier opus de Lyonel Trouillot, L’Amour avant que j’oublie (Actes Sud), roman dont on parlera prochainement, comme il se doit.

Hypertextes ? Quid des hyperlecteurs ? Quid des cyberdissidents ?

D’un côté il y a les cyberdissidents, qui risquent la prison….

 » La censure sur internet / Etats contre cyberdissidents « , une enquête du Monde (29 août) nous apprend que les quelque 1,1 milliard d’internautes dans le monde ne sont pas logés à la même enseigne, celle de la liberté. Il n’y a rien d’étonnant à retouver parmi les états censeurs la Chine, Cuba, la Tunisie ou l’Arabie saoudite. Plus sournoise, cette attitude des  » entreprises complices  » (des entreprises américaines de l’Internet complices de censure d’état… en Chine) :

 » Un nouveau pas vient d’être franchi le 24 août, écrit Le Monde : les hébergeurs de blogs chinois, mais aussi Yahoo et Microsoft (MSN) ont signé un  » pacte d’autodiscipline  » à travers lequel ils s’engagent à ne pas diffuser des  » messages illégaux et erronés  » et à  » protéger les intérêts de l’Etat et du public chinois « . Ce  » pacte «   encourage aussi les hébergeurs à identifier les blogueurs.  » 

De l’autre, il y a les hyperlecteurs, qui ne savent où donner du clic…

Il y a presque une décennie, en 1998 exactement, la lecture des hypertextes était jugée « complexe » par les spécialistes… De nouveaux champs et de nouvelles conditions de lecture laissaient apparaître de nouvelles formes d’accès au savoir (Internet et la profusion des textes, les hypertextes et la navigation à l’infini)

Ainsi Robert Caron dans Les Actes de lecture, n° de septembre 1998, revue de l’AFL (Association française pour la lecture) [numéro consultable en ligne] :

 » Plus que jamais, à cause de ces supports [de lecture], le lecteur est livré à lui-même. A cause de la profusion et de la diversité des documents, de la multiplicité des navigations possibles, de l’absence d’auteur identifiable ou de ses intentions clairement affichées et perceptibles, des facilités d’accès et de manipulation, du mélange des genres… le lecteur, qui ne peut plus s’appuyer sur la matérialité de l’objet et que ne guide plus la linéarité des supports traditionnels, doit tenir encore plus ferme la barre de son projet s’il ne veut pas se perdre dans l’offre multiple de documents du fait de son impuissance à gérer la complexité. Les nouveaux supports exigent des lecteurs de très haut niveau capables en permanence de négocier et de construire le sens et la structure.
Et nous ne sommes qu’au tout début de ces nouveaux types d’écrits, de ces nouvelles écritures. « 

Nous ne sommes qu’au tout début… Le Grand Robert de la langue française définit hypertexte et hypermédia, mais pas encore hyperlecteur ou hyperlecture… ni cyberdissident.

On trouve néanmoins dans la documentation « hypertextuelle », cette pépite de Jean Clément, Hypertexte et fiction : la question du lien  » Quant aux hyperlecteurs, ils auraient tort de croire que la lecture de l’hypertexte s’apparente au zapping. « 

Cyberdissidents et hyperlecteurs devraient pouvoir se rencontrés, non ?

Nathacha Appanah collectionne les  » A « , les prix littéraires et les traductions

 Le Dernier frère est le quatrième roman de Nathacha Appanah, paru aux éditions de l’Olivier. Les trois premiers ont été édités par Gallimard dans la collection  » Continents noirs « . Vu l’accueil des libraires et la qualité du texte, Nathacha Appanah a remporté un prix supplémentaire lors de cette rentrée littéraire, le prix du roman Fnac 2007. Les trois premiers romans avaient été récompensés par cinq prix, avec une constance : les prix du public.

a) Les Rochers de Poudre d’Or, prix RFO du livre en 2003, prix Rosine Perrier 2004 ;

a) Blue Bay Palace, grand prix littéraire des océans Indien et Pacifique en 2004 ;

a) La Noce d’Anna, prix Passion 2006, prix grand public du Salon du livre de Paris en 2006. 

Les rochers de poudre d'or  Blue Bay palace  La noce d\\\\\\'Anna

L’accueil des libraires :

Pour Anne Crignon du Nouvel Observateur (n° du 23 août), « les six favoris » de son panel de libraires sont pour cette rentrée littéraire : Le Canapé rouge, Michèle Lesbre, éd. Sabine Wespieser ; Le Rapport de Brodeck, Philippe Claudel, éd. Stock ; Le Dernier frère, Nathacha Appanah, éd. de l’Olivier ; La Délégation norvégienne, Hugo Boris, chez Belfond ; Cochon d’Allemand, Knud Romer, éd. Les Allusifs ; La Bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, Phébus et La Physique des catastrophes, Marisha Pessl, édité par Gallimard.

La qualité du texte : 

Ce roman est un rêve. Le rêve de Raj. Pas la rage en rêve, non, la vie de Raj, septuagénaire (quel mot septuagénaire !), la vie de Raj qui a perdu, lorsqu’il avait dix ans, ses deux frères, victimes d’un accident alors qu’ils jouaient tous les trois près d’une rivière en crue. La vie de Raj remémorée comme distillée au goutte à goutte des souvenirs d’enfance où chaque mot est pesé comme once de mémoire vive et flottante à la fois. 

Raj s’appelle Raj car il vit à l’île Maurice. Au soir de sa vie, Raj rêve de David quand, jeunes garçons, tous deux s’étaient pris d’amitié. David sera  » le dernier frère  » accordé en amitié au survivant de la catastrophe familiale, Raj. 

David comme l’étoile du même nom. Car David est juif, interné dans un camp, survivant d’une autre catastrophe, génocidaire celle-là. David était avec 1500 Juifs à bord de l’Atlantic qui accosta le 26 décembre 1940 à Port-Louis, capitale de Maurice. Ils avaient été refoulés de Palestine et déportés dans cette colonie britannique.

David et Raj sont frères en survivance.  

Le dernier frère n’est pas un roman historique où l’écriture serait simple vernis alibi. L’Histoire pourrait écraser l’histoire contée. Mais les personnages ont une épaisseur tragique qui prend au coeur dans une atmosphère faite des champs de canne, de violence paternelle et de tendresse maternelle. 

Le silence des Shagos Une autre auteur mauricienne s’était emparée de la mémoire récente mais oubliée de l’île. Dans Le silence des Chagos (chez l’Olivier déjà), Shenaz Patel reconstituait le fil d’une déportation de cet archipel à l’île Maurice britannique de centaines d’insulaires pour cause de base américaine (sur l’île de Diego Garcia). A la reconstitution et à l’évocation, Nathacha Appanah a préféré le travail littéraire du ressassement patient des souvenirs.

Le Dernier frère s’inscrit dans cette île littéraire dont la violence contenue, à la poésie permanente, nous a été apprise par des écrivains de talent : Ananda Devi, Carl de Souza, Barlen Pyamootoo, Edouard Maunick, Jean-Marie G. Le Clézio. Car Maurice est violente. Le rêve de Raj, pris entre Histoire et violence familiale nous subjugue. 

Extrait du Dernier frère (p. 52) :

Je pense que si j’avais été un garçon ordinaire, sans histoire – par là, je veux dire un garçon qui n’aurait pas vécu dans un taudis pendant les premières années de sa vie, qui n’aurait pas perdu ses deux frères le même jour, un garçon qui aurait eu des amis pour jouer et qui ne se blottirait pas dans des trous creusés à même la terre ou en équilibre, sur des branches, un garçon qui ne parlerait pas pendant des heures et des heures, un garçon qui en fermant les yeux la nuit verrait autre chose que le corps de son petit frère coincé sous un rocher -, je ne serais pas resté longtemps là et cette drôle de prison m’aurait ennuyé. Mais j’étais Raj et j’aimais les coins sombres et les lieux immobiles.

L’accueil des éditeurs étrangers : 

Voici le communiqué que les éditions de l’Olivier publient à l’occasion de la parution du Dernier frère :  » Après le gros succès de vente à l’étranger d’Agnès Desarthe (Mangez-moi) en 2006, c’est maintenant au tour de Nathacha Appanah de battre des records : avant sa parution en librairie le 23 août, Le Dernier frère a fait l’objet de 7 contrats de traduction, y compris en langue anglaise. En Italie (Rizzoli), en Allemagne (Knaus) et aux Pays-Bas (De Bezige Bij), le montant des à-valoir a atteint un niveau très élevé. Les droits ont été négociés par le service des droits étrangers du Seuil.Née à l’île Maurice, Nathacha Appanah a publié trois romans aux éditions Gallimard avant de rejoindre L’Olivier. « 

Anecdote : 

Une note A dans le système ECTS signifie « résultat remarquable, avec seulement quelques insuffisances mineures ». La Commission européenne a mis en place un système de crédits universitaires dit ECTS pour « European Credit Transfer System », dans le but d’harmoniser la structure de l’enseignement supérieur européen, et donc de favoriser la mobilité en facilitant la reconnaissance des études effectuées à l’étranger

Le Roi absent de Moetai Brotherson, roman inachevé de l’oraliture polynésienne

Le roi absent de Moetai Brotherson est édité par Au vent des îles (Tahiti). Il est diffusé depuis juin en Polynésie. Il sort ces jours-ci à Paris… et participera donc à la rentrée littéraire au côté de quelque 700 romans… Malgré son épaisseur (500 pages), il semble comme inachevé.

Le mot de l’éditeur : 

 » Roman du quotidien polynésien plein d’ironie, de fureur, de douleur, de tristesse et de quelques joies aussi… L’histoire d’une vie extraordinaire, celle de Moanam — de Nuku Hiva (Marquises) à Papeete en passant par Huahine et Paris — qui passe du choc culturel à la réussite sociale et, de là, au pire des déclassements. Médusé le lecteur suit le personnage — un muet surdoué d’une vallée marquisienne — le long d’un récit tissé de drames : de la mort de la mère à l’accident mythique du père et au meurtre de la fiancée. Ces 500 pages très romanesques décrivent le quotidien avec trivialité mais aussi avec onirisme —rêves ou cauchemars, faille peuplée de messages mystérieux venus d’un autre temps, de chamans et d’une malédiction vieille de plusieurs générations lancée à travers le temps et les continents…
Moetai Brotherson se définit comme conteur. Il aime inscrire les histoires dans l’Histoire, et tresser les fils du réel à ceux des légendes. Enfant de Huahine (archipel des îles Sous-le-Vent), il écrit depuis l’âge de quatorze ans.
Passionné par son pays et sa culture, il part pourtant s’installer et travailler à New York. Là, il vivra directement les événements du 11 septembre 2001 qui le feront revenir au fenua [pays]. Paradoxalement, il écrit par amour de l’oralité, considérant que le livre n’est que la partition d’une mélodie que chaque lecteur est libre d’interpréter. »

 

Un extrait (p.95) :

Ce matin ma mère me tend des feuilles, un encrier et une plume. Mon tour est venu. Je connais bien les signes maintenant et comme pour elle, les oiseaux du large son mes yeux au-delà de moi. Au soir de mon récit j’ai vu mourir ma grand-mère et ma mère. L’ancienne eut la force de s’arracher elle-même les yeux vant sa mort, la précipitant du même coup. Ma mère n’eut pas ce courage et il m’incomba la lourde tâche de le faire. Qu’en sera-t-il pour moi ? Je ne sais pas.

Un extrait (p.301) :

Je me suis lancé dans la construction d’un marae. Les souvenirs d’Henri et John, les rires, les discussions, tout ça me donnait de l’energie. Ici, la technique était différente : je construisais un marae de montagne. Mes souvenirs du marae Ofata, sur les auteurs de Maeva étaient troubles. Mais ici, personne ne m’en voudrait si telle pierre levée n’était pas à la bonne place. Après tout, il s’agissait plus de disposer d’un autel, sur lequel je pourrais faire des sacrifices pour remercier les dieux de m’avoir guidé jusqu’ici. 

La critique : 

La lecture du roman de Moetai Brotherson est à la fois éprouvante et enrichissante.

Eprouvante, car le lecteur souffre à lire ces 500 pages. C’est trop ! Raconter la vie de Vaki, surdoué des échecs, étudiant d’une grande école de l’aéronautique, aussi à l’aise avec les chiffres qu’il est trourmenté devant la gente féminine, est une noble ambition. Mais sa vie chaotique devient narration tourmentée. Formules creuses, fades ou naïves, accompagnent une intrigue échevelée.

Ce roman est à deux voix. Celle du narrateur dans la vie réelle. Le roi absent est-il une forme d’autobiographie d’un auteur que l’on ne connait pas, directeur des Télécommunications dans son pays, la Polynésie ? La seconde voix est celle d’une petite voix intérieure, celle d’une femme écoutée quand Vaki est dans un état second, conte provoqué par l’absorbtion de champignons hallucinogènes…

Mais le procédé est systématique : il lui faut absorber ces champignons, quelquefois d’autres substances et le récit onirique survient. Roman du double donc, entre réalité et délire. Cette seconde voix pourrait nous enchanter. Hélas, on se perd dans la quête de ce roi absent… Le recours au glossaire en fin de volume, l’abondance de détails au détriment des épreuves sensées traverser la vie du héros, l’abondance de personnages sans lien apparent ou clairement identifié, autant d’épreuves… pour le lecteur.

Malgré ces réserves de fond et de forme, la lecture est enrichissante. Jolie contradiction ? Sans doute l’absence même de roman polynésien sur la scène éditoriale internationale (et ce n’est pas faire injure aux quelques tentatives contemporaines que de le constater) rend nécessaire ce type de roman. Après tout, il est bon de ne pas laisser aux seuls Gauguin ou Loti une certaine façon d’enchanter les  » mers du sud « .

L’écriture de Moetai Brotherson réussit néanmoins à maintenir un suspense sur la vie chaotique de cet enfant des Marquises. Après tout, Vaki est aussi le révélateur de la société qui l’entoure, soucieuse de héros qui réussissent à l’école et dans leur vie professionnelle. Une société qui abandonne aussi vite les héros qu’elle a créés quand ils ne marchent pas dans le droit chemin.  

Prolongements théoriques :

Dans la forme encore… L’écriture de Brotherson nous fait penser à l’oraliture créole, où l’oral vient s’imposer comme contre-culture dans le système littéraire, que ce soit sous forme enrichie en apparents régionalismes désuets chez Confiant (désuetude très moderne en réalité) ou sous la forme d’un récit total chez Chamoiseau (lire Biblique des derniers gestes) ou encore sous l’emprise de la spirale de la parole centrifuge de Frankétienne. Mais chez Moetai Brotherson l’oral et l’écrit semblent cohabiter douloureusement… Son roman Le roi absent devrait permettre d’alimenter les études sur l’oralité dans le monde littéraire…

Le contexte éditorial :

Au Vent des îles est un éditeur au catalogue impressionnant. Sa politique de traduction des auteurs anglophones du Pacifique l’a fait participer en 2006 aux Belles étrangères consacrées à la Nouvelle-Zélande. C’est l’éditeur français de l’écrivain kiwi d’origine samoane Albert Wendt, Le Baiser de la mangue (traduction Jean-Pierre Durix). Le baiser de la mangue

Ouessant délie les langues

Existe-il une île où l’on récompense les littératures en langue française, langue malgache, langue shetlandic des îles Shetlands, et langues kanak fwaî et pijé de Hienghène ?

Beau temps sur l’archipel des livres… et sur les langues… Ouessant à la mi-journée vient d’annoncer sous le soleil le palmarès des prix du livre insulaire 2007… Un palmarès très polyglotte… à l’heure où l’on nous confirme la création d’une résidence d’auteurs sise dans le phare du Créac’h et la naissance d’une revue L’Archipel des lettres…

 Grand Prix des îles du Ponant : Jean-Yves Quellec, Passe de la Chimère, Un moine à l’île de Quéménès, Publications de Saint-André, Cahier de Clerlande n°11, 2006 . Inspiré par Saint-John Perse, Quellec cite Amers : « La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s’en vint à nous sur ses anneaux de python noir … »

 

Mention spéciale : Jean-Joseph Rabearivelo, Presque-Songes / Sari-Nofy,  co-édition Sépia (France), Tsipika (Madagascar), 2006. Recueil de poèmes bilingue. 

Prix Fiction : Hugo Hamilton, Le marin de Dublin, Phébus, 2007 

  Prix Beaux livres : Jean-Pierre Alaux, Voyage au bout des phares, photographies de Philippe Candelon, illustrations de Jean-Michel Charpentier, Elytis, 2006 

Prix Sciences : Alain Gauthier, Des roches, des paysages et des hommes, Géologie de la Corse, Albiana, 2006    Prix Essai : Yves-Béalo Gony, Thewe men jila : la monnaie kanak en Nouvelle-Calédonie, Expressions-Province Nord, Nouméa, 2006 

Prix Poésie : Christine De Luca, Mondes parallèles, poèmes traduits de l’anglais et du shetlandic par Jean-Paul Blot, Fédérop, 2007.

Sélection du prix des Cinq continents de la francophonie, édition 2007

Prix des Cinq continents de la francophonie dont la lauréate 2006 est Ananda Devi pour Eve de ses décombres (Gallimard). Pour les dix romans finalistes de l’édition 2007, résultat le 26 septembre. Montant du prix : 10 000 euros.  Quatre comités de lecture  ont sélectionné ces dix romans : Association des écrivains du Sénégal, Association du Prix du jeune écrivain francophone, Collectif des écrivains de Lanaudière de Québec et Association Entrez lire de Belgique. 

Kebir M. Ammi, Le ciel sans détours, Gallimard (France). Fresque du Maroc depuis l’occupation par la France en 1912 jusqu’aux émeutes de Fès en 1990. 

Jean-Pierre April, Les ensauvagés, éditions XYZ (Canada-Québec).  » Un roman sur le délire religieux et sur l’inceste «  (l’éditeur).

Djilali Bencheikh, Tes yeux bleus occupent mon esprit, Elyzad (Tunisie). En Algérie, à la veille de la guerre d’indépendance, le portrait de Salim, un jeune garçon du douar. 

Dai Sijie, Par une nuit où la lune ne s’est pas levée…, Gallimard. (France). Hommage aux créations de l’esprit, de la langue écrite à la calligraphie. 

 Contours du jour qui vient Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Plon. (France). En Afrique, dans un pays imaginaire, le Mboasu, la petite Musango, accusée par ses parents de sorcellerie se retrouve à la rue. Trafic humain derrière les activités d’une secte religieuse. Prix Goncourt des lycéens 2006.    Marie Ndiaye, Mon coeur à l’étroit, Gallimard (France). Nadia, la narratrice, est institutrice à Bordeaux dans la même école que son mari, Ange. Mais depuis quelque temps le couple est l’objet d’une vindicte générale, harcelante et inexplicable.  

 Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, éditions Impressions Nouvelles (Belgique). Cahier d’un retour au pays natal d’un Rwandais de Belgique. 

Eric Nonn, Butterfly II, Actes Sud (France). Dans un bidonville des faubourgs de Tokyo, au bord des rails, un homme vieillissant et une adolescente trouvent un mort et le veillent – en souvenir de Tamiki Hara (1905-1951), le poète suicidé, le grand témoin d’Hiroshima. 

Wilfried N’Sonde, Le cœur des enfants léopards, Actes Sud (France). Autofiction où les ancêtres ont des comptes à rendre.

 Absent de Bagdad Jean-Claude Pirotte, Absent de Bagdad, La Table Ronde (France). Dans une cave, un homme entravé se demande qui il est, pourquoi il est là, et finit par penser qu’il vit sa vraie vie. 

Avant la France, Liverpool inaugure un Musée international de l’esclavage

Les faits : 

Liverpool inaugure aujourd’hui le Musée international de l’esclavage dans le cadre des festivités organisées pour le  » Bicentenaire de l’abolition de la traite négrière dans l’ancien Empire britannique et pour la Révolution haïtienne.  » C’est le premier musée permanent dédié à la traite transatlantique. Le musée fera partie de l’enceinte du Musée maritime de Merseyside sur le Albert Dock. La Grande-Bretagne est donc bien en avance sur la France…

Le contexte muséographique : 

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Liverpool s’était déjà distinguée avec un lieu de référence, la Transatlantic Slavery Gallery. Inaugurée en 1994, cette galerie a mis en lumière les conséquences de la traite sur le monde moderne. Le succès de cette galerie a poussé le groupe des Musées nationaux de Liverpool à aller plus loin. Le futur musée se propose d’identifier, au travers de nouveaux espaces d’exposition, « les problèmes contemporains induits par l’esclavage et le traite négrière, cherchant par là à dépasser le caractère strictement historique et à s’intéresser aux aspects contemporains qui en découlent ».

Les thèmes des nouvelles galeries :

        Les droits de l’homme, la liberté et le sous-développement en Afrique et dans les Caraïbes ;

        les identités culturelles, le pluralisme et la discrimination raciale ;

        les contributions majeures des descendants africains en Amérique et en Europe.

Dans un futur proche, il est également question de développer l’enseignement et la recherche, principalement grâce à la création d’un institut de recherche (prévu pour 2010) et un centre de ressources ouvert au public.

A noter sur le site du Musée, l’excellent dispositif pédagogique « Slaves Stories » (récits d’esclaves) : http://www.diduknow.info/slavery/index2.html

 

Le retard français :

1. En 2001, la loi Taubira stipule dans son article 1er : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVè siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »Aucun de ses cinq articles ne fait mention d’un musée de l’esclavage… Seul l’article 2 spécifie : « Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. »Et l’article 4 renvoie à « un comité de personnalités qualifiées, parmi lesquelles des représentants d’associations défendant la mémoire des esclaves, [qui sera] chargé de proposer, sur l’ensemble du territoire national, des lieux et des actions qui garantissent la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations. »  

2. Il faut attendre le rapport 2006, du Comité pour la mémoire de l’esclavage (présidente Maryse Condé) qui  » appelle de ses vœux la réalisation d’une exposition nationale sur l’esclavage, la traite négrière et leurs abolitions dans un musée national majeur. »

3. En 2006 encore, le président Jacques Chirac confie à l’écrivain martiniquais Edouard Glissant la présidence d’une mission de préfiguration d’un Centre national consacré à la traite et à l’esclavage. Le chef de l’Etat souligne que « la mémoire de l’esclavage doit s’incarner dans un lieu ouvert à tous les chercheurs et au public ».

4. En 2007, Edouard Glissant consacre un livre Mémoires des esclavages à la fondation d’un Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions (Gallimard).

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Extrait :

« S’il y a une raison de fonder un Centre national autour d’un pareil sujet, c’est-à-dire de cet esclavage-ci plus particulièrement, oui de cet esclavage-ci, africain, caraïbe, américain, transindien, européen, alors que nous savons que tous les esclavages sont également monstrueux et hors humanité, peut-être la trouvons-nous avant tout dans ceci qu’il a intéressé la plupart du monde connu à l’occident du monde, c’est-à-dire qu’il a établi un lien d’un ton nouveau entre pays et cultures, que ce lien, on a voulu le faire méconnaître, qu’il a brassé un nombre incalculable de beautés dans un nombre aussi incalculable de supplices, qu’il en est résulté la créolisation de ce grand pan du monde, créolisation aussi belle que sa démocratisation, qui a répercuté sur une partie de notre monde actuel et qui a fait que nous y sommes entrés, et qu’alors ce Centre doit être national parce que c’est là le meilleur chemin pour en démultiplier toutes les approches et toutes les résonances internationales. »

A ce jour, l’actuel gouvernement français n’a pas repris à son compte cette démarche.