Même plus peur !

Les enfants de Mayotte venus à la Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand avaient trois  peurs :

1. Peur de tomber de la Tour Eiffel.

2. Peur des M’zougou (les Blancs);

3. Peur d’être pris pour des Anjouanais.

Après avoir vu la neige, ils n’ont plus peur de rien. Ils continuent d’écrire un carnet de voyage dont nous reparlerons.

Carnets d’Auvergne

La Biennale du carnet de voyage a lieu chaque année. « On aimait bien le mot biennale, alors on l’a gardé », nous dit un bénévole. Une parole à l’image de la manifestation organisée à Clermont-Ferrand, capitale de l’Auvergne. C’est bon enfant, on ne se prend pas au sérieux. Entre mode carnettiste et goûts salutaires pour la découverte de nouveaux horizons et surtout, maintenant que la planète mondialisée offre moins de recoins inconnus, pour se réchaffer le coeur et l’âme auprès des autres, lointains semblables/dissemblables.

Le carnet de voyage est d’abord l’herbier du monde, avec cette obsession de collecter puis de coller tous les objets, récits, photos, dessins recueillis dans un pays.

De nombreux carnettistes on un stand et sont à la recherche d’un éditeur. Ils déroulent au visiteur une passion, celle du voyage graphique, scripturaire et photographique. Pour ce chevronné qui a fait l’Inde comme d’autres empruntent la ligne B du RER hors les jours de grève, « c’est un carnet de vie le voyage, une manière de croquer le monde et l’autre en un tour de main » et aussi « une manière de fixer sa mémoire dans chacune des photos. »

Pour telle autre, ambassadrice de l’outremer (sans trait d’union) c’est l’affirmation que « l’outre-mer c’est multiculturel ».

Hors l’ombre portée de Titouan Lamazou dont les carnets nous donnent actuellement une exposition monumentale au musée de l’homme, à Paris, d’autres surprises nous sont heureusement offertes. Comme ce travail publié par les éditions Magellan et cie, L’exporateur, le photographe et le missionnaire. Un travail remarquable de Gwenaëlle Trolez qui utlise les techniques du carnet de voyage pour faire revivre sur un mode non raciste des photos coloniales de l’Afrique du XIXe siècle.

Olivier Adam, prix du roman France Télévisions

C’est donc au 5e tour de scrutin que les 25 jurés télespectateurs ont choisi l’un des 6 romans en compétition pour élire par 14 voix contre 11 à Christophe Donner, auteur de Un roi sans lendemain (Grasset), le livre d’Olivier Adam, A l’abri de rien, publié par L’Olivier, annonce faite par Olivier Barrot, président du jury de présélection. Au 4e tour avait été éliminé Indian Tango d’Ananda Devi, sans qu’on puisse dire qu’il s’est classé 3e, puisque en l’occurence, seul le 1er se voit décerner le prix du roman France Télévisions. Olivier Adam était 2e du Goncourt, derrière Gilles Leroy, auteur d’Alabama Song, roman éliminé assez tôt par les jurés télespectateurs.

A l’abri de rien est le roman intérieur de Marie, mère de famille du Nord de la France. Sa situation personnelle la confronte quotidiennement avec l’ennui -du couple et de la famille. Sa situation géographique l’amène à considérer l’Autre comme une planche de salut possible. L’Autre, c’est-à-dire les Kosovars, ainsi nommés les étrangers par les gens du bourg. Ces étrangers sont réfugiés en instance de départ pour l’Angleterre. Mais essayer de donner un sens à sa vie en morceaux ne va pas de soi.

De cette réalité, Olivier Adam tire prétexte à dessiner le portrait d’une femme à la dérive, comme des  » millions d’hommes et de femmes, invisibles et noyés, d’existences imperceptibles et fondues « .

Plusieurs des jurés ont exprimé une identification possible à cette héroïne, anti-héroïne plutôt :  » J’étais comme morte, une momie qu’on baise dans la nuit froide. » Envie de « se dissoudre dans la route ».

Olivier Adam a écrit le roman de l’exil intérieur, de celle qui vit là, la mal-vie, l’ennui permanent. Ecriture sèche : « c’était ma vie », cet « amour conjugual planqué sous la graisse du quotidien ».

Le décor est fait du « gris de la mer », du « sombre de l’eau et du ciel mélangés », qui laisse entendre le « vacarme de la pluie ». Et l’accalmie est décrite comme un « ciel calmé, déchiré en lambeaux d’acier ». Quand le soleil brille, c’est : « la ville dégoulinait de partout et brillait comme un capot de coiture neuve. »

Beaucoup de ces observations sont faites à travers une vitre, face à la mer.

Exemples de critiques :

Pour : Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 13/09/07

A l’abri de rien est écrit à la première personne du singulier féminin. Olivier Adam réussit l’impossible. Il se glisse dans la peau frigorifiée et la tête chavirée de cette suicidée de la société. Pendant 220 pages, pas une fausse note, pas le moindre artifice, pas trace de démagogie. «La graisse du quotidien et des emmerdes» n’est pas factice, elle imprègne vraiment les pages. La dépression, il l’exprime en connaisseur. La solidarité des damnés de la terre, on a l’impression de la toucher du doigt. Marie, c’est lui. J’ai lu dans «le Figaro» qu’on accusait méchamment Olivier Adam d’être «un romancier populiste». C’est bien vite oublier Carco, Guilloux ou Dabit, qui rêvait de vivre assez longtemps pour «assister au triomphe des éternels vaincus». Et c’est ajouter, aux malheurs de Marie, le vain mépris des gens heureux.

Pour : Stéphane Hoffmann, Le Figaro

A l’abri de rien n’est pas un roman social, ni un reportage sur les réfugiés de Sangatte. Dieu merci, Olivier Adam n’est ni Gilbert Cesbron ni Hervé Bazin. Il est bien plus fort que cela. Ce qui touche, ici, c’est la détresse d’une femme qui ne savait pas que rien ne dure, que les rêves s’envolent, et qui lâche prise. Elle raconte son histoire. «J’aime le lyrisme sec, la guitare voix, précise Olivier Adam. J’écris décharné, au plus près du nerf, en serrant tout. Je trouve la gorge serrée plus importante que les larmes. On me reproche les sentiments ? Et alors ? Nos vies sont animées par ça, je suis un sentimental.»

Contre : Josiane Savigneau, Le Monde

Mais qu’est-il arrivé à Olivier Adam ? Qu’est devenu l’observateur aigu et un peu distant des ratages de l’existence, des perdants, des personnes déplacées, celui de Poids léger, de Passer l’hiver, qui avait su faire de Falaises beaucoup plus qu’un catalogue du désespoir ? Aurait-il soudain basculé dans le camp de ceux qui croient que la bien-pensance peut tenir lieu de pensée ? On peine à le croire. Il traverse peut-être seulement une période d’incertitude.

(…)

On lui a bien dit d’emblée, « tu sais, ici, ce n’est pas un centre aéré pour les femmes au foyer qui s’emmerdent. Faut savoir dans quoi tu mets les pieds ». Dans quoi elle s’engage vraiment, elle est incapable de le penser. Mais Olivier Adam lui fait tenir un discours sur ces réfugiés et sur la société qui les malmène. C’est là que le roman bascule et que le lecteur a le sentiment que Marie parle faux. Il y a une sorte de confusion entre ce qu’un narrateur extérieur pourrait expliquer, interpréter, et le discours de ce personnage paumé, qu’on sait inapte à formuler de tels propos, à la première personne. On n’y croit plus. Et tout s’enlise dans les bons sentiments et les faux-semblants.

Contre : Alice Ferney, écrivain, Le Figaro, 30/08/07

À travers ce portrait de femme, Olivier Adam pourrait nous offrir un roman psychologique, réaliste et populiste. Hélas, il n’y réussit pas. Sans doute en fait-il trop, la voix chante faux. Bien sûr on croit parfois être ému. Pour tout dire, on s’y oblige : tant de tragique force la compassion. Le romancier est seul mis en cause : la matière de son texte et l’écriture font « fabriquées » (…)

Quand il frotte sa plume à l’actualité des sans-papiers, c’est un peu de Madame Royal contre Monsieur Sarkozy. C’est généreux et démagogique. Au fond, À l’abri de rien est un roman dans l’air du temps, peu écrit, peu senti, plein de bons plutôt que de vrais sentiments, à l’image de la quatrième de couverture qu’a rédigée son éditeur.

Notre avis : Cette lente dérive en folie est très maïtrisée. Marie va être emportée par la seule solution qu’elle a envisagée (aider les autres). Sa réalité, un moment parallèle à la réalité sociale, va se dissoudre dans la poisse. C’est glauque ? C’est une tragédie moderne : à la frontière infranchissable pour les Kossovars correspond la porosité des garde-fous personnels, qui n’offrent plus aucune protection dans ce monde. Les méchants sont tristement et strictement méchants. Risque de manichéisme. Certes c’est Marie qui voit les flics ainsi : « Ils les gazent un bon coup, ils les tabassent. » Mais pourrait-on dire cette curieuse impression qu’aucun effort littéraire ne leur est appliqué, alors que d’autres personnages secondaires (la famille de Marie) ont une belle présence ?

Cela pourrait donner une bonne pièce de théâtre, alors que l’on apprend qu’une adaptation du roman a été tourné pour la télévision. Diffusion sur France 3 prochainement de Maman est folle (sic). Le personnage de Marie est interprété par Isabelle Carré. Scénario, cosigné par Olivier Adam et Jean-Pierre Améris, également réalisateur.

Grève des haïkus

1.

En France grève des transports –

Endormi sur la grève,

File un transport amoureux.

2.

Cité par Le Grand Robert, Diderot, dans le Supplément au voyage de Bougainville, II :

 » Il n’y a qu’un moment, la jeune Taïtienne

s’abandonnait aux transports, aux

embrassements du jeune Taïtien ;

attendait avec impatience que sa mère

(autorisée par l’âge nubile) relevât

son voile,

et mit sa gorge à nu. « 

Nicolas Kurtovitch, NC vs NZ

En Nouvelle-Zélande, il n’y a pas que des All Blacks, des kiwis et des lecteurs d’Alan Duff (L’âme des guerriers, Actes Sud). Pour les écrivains, il est une résidence d’écriture convoitée : Randell Cottage . Nicolas Kurtovitch, écrivain calédonien est le septième lauréat de cette résidence d’écriture en Nouvelle-Zélande. C’est l’un des passeurs de culture(s) les plus dynamiques en langue française de ce côté-là de la planète. Il répond à quelques questions, histoire de faire connaissance. Après cet entretien, chaque dimanche, il nous livrera sa Chronique d’un écrivain en résidence en Nouvelle-Zélande. Pour en savoir plus, on ira visiter son site et son journal de résidence.

1. En guise de présentation, si tu devais conseiller un seul livre à un lecteur qui souhaiterait découvrir un Nicolas Kurtovitch qu’il n’aurait pas encore lu, ce serait lequel ?

Réponse au-delà d’un seul titre, dans la mesure où abordant plusieurs genres littéraires il m’est difficile d’avancer un seul titre alors j’en proposerai trois, couvrant l’ensemble de mes directions d’écriture.

Poésie : Le piéton du Dharma

Théâtre : La commande

Prose : Good night friend (roman)


Par lequel pourrait-il commencer ?

Pour commencer alors c’est Le piéton du Dharma, poésie, sans hésitation. [éditions Grain de sable, Nouméa, cf. site Bookin ].


2. Quels sont les livres qui t’environnent lors de cette résidence d’écriture ?
Sur ton site… tu cites notamment Alan Duff…

J’ai emporté avec moi plusieurs livres, mais pas une bibliothèque dans la mesure où j’ai le secret espoir de lire en anglais, des auteurs néozélandais parmi d’autres.

J’ai tout de même emporté deux livres d’Alan Duff, ses deux premiers, livres exemplaires dans le contexte océanien que tout le monde dans cette partie du monde devrait lire et que tout le monde dans l’ensemble monde devrait lire tant le rythme est formidable.

Deux romans de Jo Nesbo, deux livres de Charles Juliet, un livre d’Albert Jacquard, le dernier tome de Harry Potter, une sélection des poèmes de Han Chan, en anglais, une sélection de Ryokan, Buson, Basho, Tokuboku, Omar Khayyam dont je ne me sépare jamais, une petite anthologie de haïkus mais aussi de divers textes Zen, une étude sur Tchouang-Tseu par Jean-François Billeter, un Yi Jing par Cyrille Javary (au Ed. du Cerf)

Egalement 16 gigaoctets de musique dans mon ordinateur (le premier achat à Wellington ont été des « baffles » pour le portable).

Quelques DVD : Corto Maltese, Kurosawa,…Neil Young, Jimi Hendrix, Bob Dylan, R.Thompson, Joni Mitchell, Tim Buckley (le père de Jeff…) Michael Jordan

Je lirai Katherine Mansfield, Fiona Kindman, Patricia Grace, et quelques poètes néozélandais dont Owen Bullock.

3. Où es-tu ? Quelle est cette résidence d’écriture ? Où es-tu sur cette ligne NC/NZ ? Vois-tu le monde de la même façon en NZ qu’en NC ? Dirais-tu que l’imaginaire maori a une place singulière dans ta démarche ? Ou  » l’urbanité néo-zélandaise  » ?

Je suis à Wellington, Nouvelle Zélande, 41°17’ Sud et 174°47’ Est. Le quartier est Thorndon, la rue au 14 St Mary Street, la maison s’appelle : Randell Cottage, du nom de la famille qui l’a fait construire et l’a par la suite cédé à un « Trust », une association, dans le but d’en faire un lieu de résidence d’écrivain. En association avec l’Ambassade France , il a été mis en place cette résidence en échos à celle de Menton qui accueille chaque année depuis plus de vingt ans un écrivain néo-zélandais pour 5 à 6 mois. Cet écrivain dispose pour travailler du lieu où à séjourné Katherine Mansfield à Menton. La résidence du Randell cottage accueille chaque année un écrivain français pour 4 à 5 mois, il y eut avant moi : Nadine Ribault, Charles Juliet, Pierre Furlan, Dominique Mainard, Annie Saumont l’année dernière.

Il est un peu tôt pour dire si ce lieu modifie ma « vue du monde », mais les rencontres avec les écrivains, le public, les gens dans la rue, les façons d’être, les façons de réagir aux grandes questions internationales qui se multiplient, sont de beaucoup différentes des réactions qu’il peut y avoir en Nouvelle-Calédonie. C’est très intéressant, vivifiant, utile, incontournable est donc la vision de l’autre. Ceci étant il ne me semble pas être représentatif de la pensée néocalédonienne, pensée souvent conformiste dont le travail d’élaboration n’est pas très poussé faute de recherches, de confrontations volontairement acceptées, de lectures. Ceci n’engage que moi évidemment.

L’imaginaire maori, je ne le connais pas tant que cela, il m’intéresse au titre où l’imaginaire polynésien dans son ensemble me plait et m’intéresse beaucoup. Il y a là une immense histoire, une conception du monde et des origines. Prenons la réelle dimension suivante : le triangle polynésien est grosso modo équilatéral de 5000 km de côté, Hawaï, Pâques, Nouvelle Zélande Aotearoa, l’ensemble des habitants de toutes ces communautés se comprennent ! Une seule langue, on retrouve les dieux de façon similaire, les légendes se recoupent etc. etc. !

Mais autant je m’intéresse à l’imaginaire Maori autant je m’intéresse à l’imaginaire des Pakeha. Je m’intéresse à la Nouvelle Zélande en tant que communauté unique qui cherche à relever l’ensemble des défis qui lui sont obligés, dont l’usage d’une double langue officielle Anglais et Maori. Je m’intéresse à l’intégration des communautés maorie mais aussi pakeha à la société néozélandaise, qui semble vouloir aujourd’hui se construire tout autant autour de valeurs européennes que de valeurs océaniennes. Ce sont là les deux grands défis qui s’ajoutent au défi premier des colons : celui de créer une société juste et équitable, d’où les luttes syndicales importantes ici dès le XIXème siècle.

4. Tu as déjà bénéficié d’autres résidences d’écriture (en particulier théâtrale à Villeneuve-lès-Avignon avec Pierre Gope , ce qui a donné « Les Dieux sont borgnes »). Quel objectif as-tu avec cette résidence d’écriture ?

Trois objectifs :

Un roman, une pièce de théâtre, un recueil de poèmes. Ce dernier sera un recueil rassemblant des textes déjà écrits autour et à propos de la Nouvelle Zélande, certains lieux, certaines situations, déambulations…et des textes que j’écris en ce moment, que j’écrirai dans les semaines de résidence.

Le roman et la pièce de théâtre, j’y pense, je prends des notes à leurs sujets depuis le début de cette année-ci en projetant la résidence qui a débuté effectivement il y a trois semaines aujourd’hui.

Le Médicis à Jean Hatzfeld, le Femina à Eric Fottorino

 Le prix Femina  2007 a été attribué à Eric Fottorino pour Baisers de cinéma (Gallimard).    Le prix Médicis  2007 du roman a été attribué à Jean Hatzfeld pour La stratégie des antilopes (Seuil).

Le prix Femina 2007 du roman étranger a été attribué au Britannique Edward Saint Aubyn, pour Le goût de ma mère (Christian Bourgois). Et le Médicis étranger est allé à l’unanimité à l’Américain Daniel Mendelsohn pour Les disparus (Flammarion).
Le Femina et le Médicis de l’essai ont récompensé respectivement Gilles Lapouge pour L’encre du voyageur (Albin Michel) et l’Américaine Joan Didion pour L’année de la pensée magique (Grasset). Cécile Ladjali a reçu un  Femina spécial de la défense de la langue française pour Mauvaise langue (Seuil).  

Le Prix Goncourt des lycéens a été décerné à Philippe Claudel pour Le rapport de Brodeck paru aux éditions Stock. 

Dits du dimanche

Un dimanche se doit de commencer, café devant soi, avec la lecture des pages littéraires du JDD. Les signatures guident la lecture. Pivot puis Delorme. Delorme puis Pivot. Experts tous deux en exercices d’admiration autant qu’en critique. Prenez la page du jour. Pivot voit en Lapouge (L’encre du voyageur chez Albin Michel), écrivain voyageur, le talent de poser des mots sur des lieux connus, ce qui le distingue nettement du touriste :

 » Il est de plus en plus compliqué d’être un écrivain voyageur. Les multitudes de caméras, d’appareils photo, de banques de films et d’images, de télévisions ont rendu la planète minuscule. Sur des centaines de millions de clichés, le pittoresque et devenu un cliché. Seul le style permet de départager les artistes des touristes. « 

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Delorme exalte en Mailer, star américaine des lettres, qui vient de mourir à l’âge de 84 ans, cette ampleur qui fait la marque des grands. Elle cite Manuel Carcassonne qui l’avait rencontré en juillet pour Le Point et Le Magazine littéraire :

 » Ses deux détestations sont restées les mêmes : le plastique (à cause de la laideur) et la télévision (à cause du formatage).  »

On peut lire l’interview complète de Mailer par Carcassonne sur le site Le Point.fr :

 » Ecrire sur la vie en Amérique me passionne moins, d’autres ont pris la relève. J’ai perdu dans ma guerre au plastique, à la publicité, à la télévision. Qu’est-ce que la publicité d’ailleurs ? De la manipulation. (…)

Dans The Spooky Art, j’évoquais déjà le triomphe du plastique, matière inhumaine. L’abrutissement des jeunes par la télévision, mais surtout l’influence des coupures publicitaires : impossible d’avoir le sens de la narration quand un récit est sectionné, charcuté toutes les cinq minutes ! Voilà pourquoi nous avons de si pénibles lacunes dans notre système d’éducation. « 

Le style et la télé ne font décidément pas bon ménage. Bonnes lectures !

L’Armistice, la Mémoire et les Poilus

L’Armistice du 11 novembre 1918 est plus que jamais l’occasion d’un  » devoir de mémoire « .

A 11h ce jour-là, les Alliés et l’Allemagne signent un armistice qui marque la fin de la Première guerre mondiale (9 millions de morts, dont 1,3 pour la France). L’Allemagne restitue l’Alsace et la Lorraine à la France. Voilà pour l’Histoire. Et la mémoire ?

C’était écrit : plus le temps passe, plus les poilus de la Grande Guerre disparaissent. lls ne sont plus que 2 aujourd’hui : Louis de Cazenave et Lazare Ponticelli, nés respectivement le 16 octobre et le 7 décembre 1897. Alors que le Haut conseil de la mémoire combattante avait décidé d’organiser des obsèques nationales pour la mort du Der des ders, ils ont dit tout deux  » NON « . Non à cette cérémonie. Ils refusent les honneurs. Ils l’ont dit au Monde :  » De la fumisterie ! «  pour Louis de Cazenave, qui vit dans son village de Haute-Loire. Depuis le Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), Lazare Ponticelli est tout aussi catégorique : « Je refuse ces obsèques nationales. Ce n’est pas juste d’attendre le dernier poilu. C’est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu’ils méritaient. « 

A l’instar des derniers poilus, des historiens pensent aussi qu’il y a trop de commémorations. Il y a une semaine, l’association des Amis du Mémorial d’Alsace-Moselle (AMAM) organisait un colloque sur les « embarras de mémoire »… au mémorial à Schirmeck :
 » La multiplication des journées de commémoration dans la société française est l’illustration d’une mémoire devenue otage des lobbyings au détriment d’une identité collective « , ont estimé des historiens lors de ce colloque.

Selon les historiens, la France aurait la mémoire  » embarrassée « . Les poilus , eux, ont une excellente mémoire. Il ne réclament aucun mémorial. Ils ne sont nullement concernés par le plan Alzheimer 2008-2012, en cours d’élaboration. Pour le Haut conseil de la mémoire combattante, c’est assez embarassant.

A lire : Tardi. tardi.1194784753.jpg

A découvrir : le site Ders des Ders .

Chamoiseau, entretien (2)

A l’occasion de la sortie de son dernier livre, Un dimanche au cachot (Gallimard), Patrick Chamoiseau nous répondait, dans un précédent entretien [Papalagui, 18/10/07],sur la genèse du roman [critique : Papalagui, 9/10/07 ].

Question suivante :

– Un dimanche au cachot n’est-il pas le roman d’un trou noir ? J’ai eu l’impression d’un écrivain en train d’explorer la richesse d’un trou noir, comme une ancienne étoile dont la masse s’est effondrée en elle-même ?

– Ce qui m’a toujours amusé (lorsque je regarde les chroniques littéraires ou les émissions littéraires)… le chroniqueur va dire :  » alors c’est quoi l’histoire du roman ? « … comme si l’histoire du roman pouvait déterminer ce qu’est le roman.

Un roman c’est pas une histoire. Un roman c’est un événement esthétique, artistique. C’est une exploration de l’impossible. Je dirais… c’est un surgissement langagier, c’est un surgissement, enfin tous les termes sont possibles.

En tout cas, c’est un événement esthétique qui ne peut pas se résumer par une histoire. La narration, la fiction narrative telle qu’on la connaissait au XIXe siècle n’a pratiquement plus d’intérêt. Donc ce qui constitue un roman c’est peut-être le prétexte de l’histoire.

Ici le prétexte c’est une jeune fille dans un cachot. mais ce qui constitue l’événement littéraire ou l’environnement esthétique, que ça suppose comment on peut organiser une conscience, témoigner d’une aventure humaine, témoigner d’un courage, témoigner d’une résistance lorsque l’individu disparaît complètement dilué dans une obscurité totale,l’obscurité du cachot.

Et quand on regarde bien, chaque fois que nous avons à réorganiser notre vie, à organiser notre identité, à organiser notre résistance, nous sommes toujours au départ dans un cachot, une sorte de cachot psychique, un cachot culturel, un cachot identitaire, les cachots sont très ouverts (sic), un cachot politique aussi, ça existe largement.

Et le point du départ du cachot est toujours le point de départ de la résistance et le point de départ de la réhumanisation. Je crois que s’il fallait donner une définition de la littérature, je dirais (il y en a plusieurs de possible) : je pense qu’un texte littéraire intéressant est ce qui nous permet de nous humaniser un petit peu, légèrement plus.

Prochaine question : La question ne serait-elle pas alors, non pas  » D’où je viens ?  » mais  » De quel cachot je suis originaire ? « 

Haïti : rentrée littéraire (suite)

A en juger par un rapide revue de presse des journaux haïtiens, la rentrée littéraire bat son plein de ce côté-ci de la Caraïbe [Papalagui, 5/11/07].

A se demander s’il restera quelque curiosité littéraire pour le festival Etonnants voyageurs (1er au 4/12/07).

Frankétienne est qualifié de  » colosse de la littérature haïtienne  » par Le Nouvelliste . Ecrivain sans modèle, si ce n’est lui-même, ou à la rigueur Edouard Glissant comme compagnon de route (l’un théoricien de la Poétique, l’autre praticien), Frankétienne rencontre les élèves enthousiastes du lycée Toussaint Louverture pour leur parler de Mots d’ailes en infini d’abîme, sa dernière  » spirale « , un genre apparenté au surréalisme.  » C’est une réflexion sur la manière d’écrire, le social, la politique. Il faut le lire aussi comme une révolte. C’est une oeuvre subversive et succulente. « , conclut le quotidien.

A lire un extrait de ce dernier ouvrage sur le site de La République mondiale des Lettres, revue électronique de recherche en écriture.

L’agence Alterpresse est tout aussi séduite par  » le colosse « , avec ce titre à l’appui : « L’écrivain Frankétienne propose une révolution culturelle par l’éducation « .

A côté des 45 titres publiés, explique l’article, il a peint 6 000 tableaux, joué 12 pièces. Mais sa principale besogne demeure l’écriture. Rejetant toute forme de petitesse, d’étroitesse, de médiocrité del’esprit humain, Frankétienne invite les élèves à s’efforcer de sortir de l’ordinaire et de penser « grand » à la manière de Dieu, en laissant transparaître en eux le souffle de l’esprit, innovateur et créatif.

Par ailleurs les écrivains se font chroniqueurs littéraires. Exemple avec Lyonel Trouillot, dans un article du Matin. L’auteur de Thérèse en mille morceaux et Bicentenaire (Actes Sud) «  aurait préféré une vraie rentrée, avec des ouvrages de plusieurs éditions et un peu plus de concertation entre toutes les personnes et institutions concernées par cette chaîne du livre. Il nous apprend la réédition par Les Presses nationales d’Haïti de Bamboola Bamboche de Jean-Claude Charles, un texte et un auteur peu connu. Mais on peut faire confiance à Trouillot comme critique littéraire. Il a du nez  :

 » Avec aussi une conscience aigue du social, le droit à la révolte et l’interpellation du politique. Il y a quelque chose d’insoutenable et d’admirable devant la prise de risque d’une écriture qui semble n’avoir peur de rien.

Bamboola Bamboche, c’est un journaliste envoyé en reportage (Charles a beaucoup travaillé dans le journalisme en tant que reporter, producteur et envoyé spécial). Tout y passe : coup d’état en gestation ; l’amour ; les amours ; rencontres fortuites ; la mémoire, encore elle, qui se réveille. Bamboola Bam coche, c’est aussi un bar, et le bar est le lieu-centre duquel tout se déploie :

« C’était – entrant dans le bar -, un fleuve traversé de courants contraires, coulée d’histoires, flux de sentiments et de passion, voyage à travers une trame de voix, vies à vif et lieux en mouvement, images végétales (imaginez des lianes, connexions multiples, complexes, prolifération à l’infini), images animales (imaginez un zèbre, un homme rayé noir et blanc au galop rapide comme un zèbre), c’était pour moi la levée d’une Histoire sur laquelle pesait, pèse encore, un black-out total, un amont, à travers la jungle de la parole du maître, sur quoi je suis revenu, entrant dans ce bar, à minuit. »

Autre écrivain-chroniqueur littéraire, moins connu que le précédent, mais tout aussi attachant, Pierre Clitandre , qui raconte dans Le Nouvelliste  » le retour au pays natal  » d’écrivains haîtiens  » du dehors « , comme on dit à Port-au-Prince :

 » Dans un décor minutieusement paré de sculptures de Ludovic Booz, d’un diptyque de Jean Ménard Derenoncourt présentant des portraits de présidents haïtiens de Jean-Jacques Dessalines à René Préval, d’oeuvres d’Emile Ollivier, de Lazare et de Jean Frantz Nelson, les écrivains haïtiens ont visité la bibliothèque de Carrefour-Feuilles avec surprise et enthousiasme. Janine Tavernier, Jean Max Calvin venus de New York ont exprimé leur nostalgie et Nadève Ménard a fait découvrir la première romancière haïtienne, Cléante Valcin. La destinée de la Rentrée littéraire est joyeuse et rassurée. «