Qui suis-je ? Un roman jeunesse sur les Aborigènes de la  » génération volée « 

Reçue aujourd’hui la traduction française d’un roman d’une jeune auteur australienne aborigène, Anita Heiss, Qui suis-je ? Journal de Mary Talence, Sydney 1937, traduit par Annie Coeroli-Green pour les éditions tahitiennes Au Vent des îles.

C’est une fiction sur un phénomène de masse qui a marqué de sa culpabilité l’Australie de la première moitié du XXe siècle : la génération volée, c’est-à-dire le placement dans des familles blanches d’enfants aborigènes « pour les éduquer par l’adoption ».

En Australie, ce roman publié en 2001, ést considéré comme un livre jeunesse. La 4e de couverture résume l’histoire ainsi :  » Mary a été emmenée au Foyer pour enfants aborigènes de Bomaderry alors qu’elle n’avait que cinq ans. Maintenant elle a dix ans et vit avec une famille blanche à Sydney. Elle ne peut pas s’intégrer et commence à se demander pourquoi. « 

Exit le Salon du livre de l’outre-mer

Dans trois semaines, Lire en fête, organisé par le ministère de la culture et de la communication, rassemblera 4 000 manifestations dans 150 pays. Enfin ! quatre mille moins une : la 15e édition du salon du livre de l’outre-mer n’aura pas lieu. Son secrétaire d’état, Yves Jégo, vient d’envoyer aujourd’hui même une lettre aux éditeurs qui confirme ce que l’on pressentait.

 » Dans le cadre de « Lire en Fête », le Secrétariat d’Etat à l’Outre-Mer organisait chaque année le Salon du livre de l’Outre-Mer, où éditeurs, auteurs, mais aussi artistes ultramarins se donnaient rendez-vous dans les salons et jardins de l’Hôtel de Montmorin à Paris.

Devant le succès de cette opération, qui chaque année, réunit plusieurs milliers de personnes, j’ai été contraint de décaler cette manifestation au Salon du livre de Paris à la porte de Versailles du 13 au 18 mars 2009.

Un Espace Outre-Mer d’envergure sera mis en place, où les éditeurs pourront présenter leur catalogue, organiser leurs rendez-vous professionnels et inviter leurs auteurs à promouvoir leurs livres lors de signatures et de rencontres littéraires. « 

 » Devant le succès de cette opération « , est paradoxalement la raison invoquée pour cette annulation. [ » Report pas annulation « , préfère rectifier le secrétariat d’état.]

Ce  » succès  » est-il la raison ? Ou serait-ce un argument spécieux ? Les salons et jardins de l’Hôtel de Montmorin seraient jugés incommodes pour recevoir le public. Et les 100 000 euros de budget, élevés… En 2007, quelque 4 000 visiteurs avaient fréquenté ses pelouses. En revanche, le nouvel emplacement de l’Outre-mer au Salon du livre de Paris en 2007 n’avait pas séduit les lecteurs. Il faut aussi préciser qu’en octobre, le Salon du livre de l’outre-mer était d’accès gratuit, ce qui n’est pas le cas pour le Salon de la porte de Versailles, en mars. Outre la différence d’échelle, l’état d’esprit n’est pas le même : les éditeurs d’outre-mer comme des auteurs peu connus semblaient apprécier de se retrouver entre eux. Pourquoi ne pas avoir maintenu les deux rendez-vous, en octobre et en mars ? Certains pourront toujours objecter que le Salon du livre de Paris, en mars, est le grand rendez-vous de l’année… on a quand même le sentiment que cette annulation à trois semaines de Lire en fête relève de l’improvisation.

Pour sa vingtième édition, Lire en fête, dont le site n’a pas effacé ce 22 septembre, le partenariat engagé avec l’Outre-mer,  met l’accent sur la littérature jeunesse. Forts de cette directive (à un mois du rendez-vous de Montreuil), certains éditeurs d’outre-mer avaient spécialement préparé leur rentrée… Certains avaient reçu leurs invitations au mois d’août…

Premières réactions :

Editions Lafontaine :  » Pour une fois, nous avions des auteurs invités et même une demande de spectacle de marionnettes. La littérature de jeunesse est la spécialité des éditions Lafontaine. C’est la faute à pas de chance ? C’était également un lieu ou beaucoup d’auteurs ultramarins pouvaient se rencontrer. « 

Editions Jasor :  » J’espère que cela n’annonce pas la disparition d’une manifestation de plus autour du livre. « 

Editions Desnel :  » L’annulation du salon du livre du Ministère de l’Outre-mer — espace de visibilité non négligeable de la production éditoriale de la rentrée littéraire pour les éditeurs de la France ultra-marine — nous est très préjudiciable à plusieurs titres. Cette année, ayant fait l’impasse sur des salons majeurs de la rentrée littéraire comme  » La Forêt des livres  » en Touraine du Sud et le Salon du livre de Nancy,  » Livre sur Place « , il ne nous reste plus rien à Paris, jusqu’à mars 2008 (autre que les médias) pour communiquer sur nos titres en nouveautés (…)

Pour l’avenir, si cette position du Secrétariat de l’Outre-mer se confirmait, c’est-à-dire faire l’impasse totalement sur le salon de l’hôtel Montmorin pour se consacrer au Salon du livre de Paris pour des raisons budgétaires, à notre avis cela ne serait nullement une solution économique des plus judicieuses, pour diverses raisons, car à la Porte de Versailles l’espace est payant et beaucoup moins important en termes de surface, de visibilité et de portée stratégique pour l’édition ultramarine.

Malgré les 5 jours au Salon international du livre de Paris, en termes de résultats économiques, de visibilité et de couverture médiatique le but n’est pas atteint autant qu’il l’était rue Oudinot ! La faute au manque de fréquentation de la part des Domiens, dû à l’entrée payante et au côté élitiste de l’événement, perçu comme tel par les ultra-marins. « 

Des manifestations sont adossées à Lire en fête et au Salon du livre de l’outre-mer. Auront-elles lieu ? Pour sa part, le Salon de la Plume noire est maintenu pour sa 13e édition. Et les éditions Au Vent des îles de Papeete nous promettent un récit aborigène sur la  » génération volée « , disponible pour… Lire en fête.

Le phrasé de Bastard Battle

Un libraire par jour. Hier, arrêt à la librairie Texture, dont l’ouverture était signalée dans le billet du 18 août.

Avant-hier, librairie Les buveurs d’encre, 59 rue de Meaux, Paris XIXe. Belle librairie à la vitrine éclectique, de la BD à l’essai en sciences humaines et aux livres jeunessse. Remarquable pour ces petits formats d’éditeurs méconnus. Je m’arrête sur La mécanique raciste de Pierre Tevanian, aux éditions Dilecta, qui le présentent ainsi :  » Il souligne le caractère social et systémique du racisme français, et son enracinement dans notre culture : loin d’être naturel, le racisme est une production culturelle…  » Pierre Tevanian est professeur de philosophie à Drancy (Seine-Saint-Denis), et co-animateur du collectif Les mots sont importants .

Il y a une semaine, à la librairie L’Atelier, rue Jourdain, l’incipit de La Grande Garabagne de Michaux nous mettait sur la voie et dans la voix de la phrase parfaite. (l’ami Kossi Efoui, rencontré en son antre bohème mardi, préfère parler de la phrase habile, de celle qui tient toute seule.)

Aujourd’hui dimanche, retour à L’Atelier. Découverte là aussi de quelques pépites de première. Pour n’en citer qu’une, chaudement recommandée par les libraires, avec force bandeau explicite ceignant la couv., ce Bastard Battle, roman de Céline Minard, éditions Léo Scheer, collection Laureli, pour Laure Limongi.

Première phrase de Bastard Battle :

Le dix décembre mil quatre cens trente sept, les paysans entendirent un galop sourd monter dans les plaines et traverser les blés depuis Riaucourt à Treix, prendre environs tout autour comme troupeau, et plus lourd que bœufs, plus rapide que nuée, plus sombre, soulevant peu, marquant fort, un grondement de mâtin affamé, puis martelé, un roulement éclatant, un orage sous couvée, sec, craquant, gonflé, résonnant sur le donjon et par tous côtés, ce jour ils l’entendirent, et ce jour ils crurent au démon. « 

Ce  » prendre environs tout autour comme troupeau  » et ce  » mâtin affamé  » sont d’un malin ! Il sentent bon la chanson de geste savamment pastichée, dans l’intelligence du style et la mignardise de mots, pour sûr !

Haïti en bribes poétiques


James Noël est un jeune poète haïtien. Il vient d’écrire un poème intitulé Hannah, du nom de l’un des quatre cyclones qui viennent de frapper son pays. Sur son site, Cœuritoire, sa dernière note réunit des contributions de solidarité poétique :

« Faire le faisceau pour dire, pour pointer le doigt sur le malheur, ainsi tenterons-nous de l’exorciser ? Voici des pages qui tremblent sous l’effet des vents contraires, des pages à remplir, de pensées, de poèmes, des extraits de rage et de silences aussi, silences qui ne seront pas signés, par pudeur, devant l’ampleur, la gravité du drame. En attendant d’autres, se joignent à nous plusieurs voix issues de différents horizons, comme Ananda Dévi (Ile Maurice), Fatou Diome (Sénégal), Christian Condello (Canada), Edwige Danticat, Michèle Voltaire Marcelin, Louis Philippe Dalembert, James Fleurissaint (Haïti) et bien d’autres encore… »

 

Sélection du prix roman France Télévisions 2008

La sélection du prix roman France Télévisions réunit six ouvrages. A noter l’éclectisme de la sélection, de l’expérience littéraire de Mathias Enard, Zone (une phrase de 500 pages) au polar de Fred Vargas, Un lieu incertain, en tête des ventes de l’été…

Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, Zulma ; Mathias Enard, Zone, Actes Sud ; Annie Ernaux, Les années, Gallimard ; Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit, Julliard ; Christian Oster, Trois hommes seuls, Minuit ; Fred Vargas, Un lieu incertain, Viviane Hamy. Le point commun entre Blas de Roblès et Vargas ? Ils sont tous deux archéologues de métier.

Un jury de 25 télespectateurs se réunira le 7 novembre prochain pour élire l’un de ces titres.  

Raharimanana :  » Ils me renomment et me recréent « 

(…) Ils me renomment et me recréent,
me baptisent me civilisent me délivrent m’instruisent me sauvent et me développent me démocratisent me modernisent m’arrachent à ma lie à ma boue à ma fange à mes guerres à ma sauvagerie à mon ignorance à mon obscurantisme à mes fanatismes à ma terre miséreuse et sous-développée ma terre sud ma terre lointaine ma terre émergente ma terre où se noie tout progrès ma terre de guerre de conflit de famine de corruption ma terre de dictature et de régime bananière ma terre aux catastrophes ethniques et autres joyeusetés négromaniaques (…)

remue.net publie un très beau texte de l’écrivain malgache Raharimanana, Danses, duquel est tiré cet extrait…

De Mayotte, une leçon de théâtre

Ils sont quelques dizaines d’élèves de seconde réunis dans la salle de conférence. Lycée professionnel Beauregard de Montbrison. Nous sommes dans le Forez, au cœur du Massif Central.

Ce qu’ils vont entendre, jamais sans doute ils ne l’ont entendu. Deux apprenties comédiennes en 3e année de formation à la Comédie de Saint-Etienne (Léopoldine Hummel et Charlotte Ligneau, toutes deux au jeu plein de promesses) interprètent un texte inédit du dramaturge mahorais, Alain-Kamal Martial.

Anéantissement présente le dialogue cru d’une mère et de sa fille. La fille est issue d’un viol collectif. Depuis la Bosnie, on sait que le viol collectif est une arme de guerre. On pourrrait s’arrêter là, comme le fait entendre une documentaliste du lycée. Est-ce un texte pour eux ? D’ailleurs les responsables de la Comédie ont hésité :  » La pièce est difficile et demande un effort « , ont-ils prévenu d’emblée. Ils ont bien fait de ne pas hésiter longtemps.

Les lycéens n’auront pas de répit. Dans le seul et strict quart d’heure que dure la représentation, la mère et la fille s’affrontent dans un impossible dialogue. Par un subtil jeu micro/sans micro (mise en scène François Rancillac), la fille empêchera la mère de parler tout en disant l’essentiel, et la mère (qui ne dispose que de la langue pour vivre) parlera finalement dans une invraisemblable écholalie où s’entrechoquent les mots verge, sperme, utérus, sperme de la révolution. Comment vivre cet impossible ? Comment dire ce possible ? Comment accepter cet inacceptable ?

Alain-Kamal Martial pose aussi clairement la question de l’Histoire :  » Que faire lorsque j’apprends que mon pays a commis des crimes non dits ? Accepter une histoire officielle enseignée et refuser sa propre histoire ? « 

Dans le public, percent quelques fous rires nerveux. L’adolescence sans doute. La majorité des spectateurs est plongée dans une écoute de plomb. Quelques questions viennent après la représentation.  » Pourquoi la fille ne protège-t-elle pas la mère ? «  par exemple.

Après une heure d’échanges, le groupe quitte la salle. D’autres lycéens entrent pour recevoir une leçon de théâtre de Mayotte.

Anéantissement est un texte qui sera présenté à Mayotte en 2009 dans un ensemble intitulé Anarchique.

Quant à la Comédie de Saint-Etienne, elle entraîne d’autres auteurs de la francophonie sur les sentiers des collèges et les lycéens de la région. 8 000 spectateurs adolescents seront touchés par ces pièces qui ne sont pas des piécettes. Ces textes (dont Anéantissement) sont réunis dans un opuscule publié par les éditions Lansman.