Le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel

« Si je m’éprenais de la femme au chignon en éventail, dans mon désir éperdu de la voir fût-ce au prix de ma vie, à l’instant de la séparation, jusque dans le tressaillement qui me ferait connaître la joie ou le regret, je composerais sûrement un poème dans cet esprit. Et j’ajouterais ces deux vers : 

Might I look on thee in death 

With bliss I would yield my breath.

(Et si en mourant il m’était donné de la voir, je cesserais avec joie de respirer.)

Heureusement, ayant déjà dépassé les limites de ce qu’on appelle l’amour ou la tendresse, j’aurais beau vouloir ressentir une telle douleur, je ne le pourrais pas. Mais je dois avouer que la poésie de cet instant fugitif est admirablement exprimer dans ces quelques vers. Même si ma relation avec le chignon en éventail n’est pas aussi cruelle, il est intéressant de la comparer à celle évoquée dans le poème. Peut-être même est-il plaisant d’appliquer le sens de ces vers à notre situation présente. Entre elle et moi, ce que chante le poème est devenu une réalité qui nous relie, par le fils tenu du karma. Le karma ne pèse pas quand le fil est aussi mince. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un simple fil. C’est le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel, c’est le fil de la brume qui s’étire en longues traînées sur les prairies, c’est le fil de la toile d’araignée étincelant de rosée. Si on le veut, on peut le couper à l’instant, mais tant qu’on le regarde, il est d’une beauté merveilleuse. Et si par hasard il devenait aussi épais que la corde d’un puits pendant qu’on le regarde ? Non, ce danger n’existe pas. Je suis un artiste. Elle n’est pas une femme ordinaire. »

Sôseki (1867-1916), Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, éditions Philippe Picquier, 2015 (V. O. 1906), pp. 68 et 69

L’heure de l’ours a sonné

Le film à voir est sur Bref (13’).

C’est un film d’animation intitulé L’heure de l’ours. Paysage d’herbes en fond noir, un point rouge vu de faut se glisse et rejoint dans l’ouverture des herbes une femme assise sur le perron d’une maison isolée. 

Le point rouge 🔴 est son enfant. Amour maternel dans son naturel.

Au loin une voiture arrive et la fumée de son échappement envahit l’écran, le paysage, l‘atmosphère, la vie de l’enfant.

Dans la relation amoureuse des deux adultes il n’y a pas de place pour l’enfant qui se sent exclu. Ses rêves sont peuplés de maisons qui brûlent, toujours dans des paysages noirs, les maisons chutent de l’abîme du ciel dans un puits sans fond. Comme le chagrin de l’enfant.

Un ours gigantesque deviendra son protecteur. Mais l’ours sera abattu et le chagrin de l’enfant grandira, grandira encore jusqu’à enflammer sa douleur, sa haine et son envie de brûler la maison.

Juste avant on verra une horde d’enfants à dos d’ours envahir l’écran, le paysage, les rêves peut-être de l’enfant.

Le cinéma d’Agnès Patron est onirique, symbolique, suggestif, d’une beauté qui s’allume comme flamme à se frotter à l’amertume, la colère, la haine d’un enfant.

Découvert en compétition officielle des courts métrages du Festival de Cannes 2019, L’heure de l’ours, animation onirique en 2D, a décroché le Prix du meilleur scénario au Festival Tous Courts d’Aix-en-Provence en 2019, ainsi que le Grand prix du festival Animatou, en Suisse, la même année.

Réalisation et montage : Agnès Patron. Scénario : Johanna Krawczyk et Agnès Patron. Image : Nadine Buss.

Animation : Augustin Guichot, Agnès Patron et Sandra Rivaud. Compositing : Pierre-Julien Fieux. Montage : Agnès Patron. Son : Mathias Chaumet. Musique originale : Pierre Oberkampf. Production : Sacrebleu Productions.

Même malade…

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

春隣病めるときにも爪染めて

Se prononce : haru tonari yameru toki ni tsume somete

mot de saison : haru tonari, le printemps est proche 

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

Dernier haïku du recueil de Mayuzumi Madoka, Haïkus du temps présent, présentés, choisis et traduits par Corinne Atlan, éditions Philippe Picquier, 2012

Mayuzumi Madoka se souvient : « J’ai écrit ce haïku il y a une dizaine d’années, alors que je me battais depuis plus de six mois contre une grave maladie. Même alitée, je m’efforçais de rester joyeuse et coquette, pour ne pas laisser le mal prendre le dessus… À l’hôpital, j’avais toujours un petit miroir sur ma table de chevet, pour pouvoir me maquiller si nécessaire. J’ai guéri par miracle alors que les médecins me tenaient pour incurable et, depuis, je savoure chaque jour qui passe avec un sentiment de gratitude.

Le printemps finit toujours par succéder à l’hiver. »

Haïku : Sôseki à l’ouvrage 草枕

Dans Oreiller d’herbe, Sôseki (1867-1916) détaille comment créer un haïku, alors que pour une halte réparatrice, une vieille dame lui a offert l’hospitalité d’un instant. 

« Comme c’est le seul chemin dans cette montagne printanière, qu’on arrive ou qu’on parte, il faut bien passé par ici. Les cinq ou six chevaux que j’ai vus plus tôt sont aussi passés devant la vieille – qui a dû se dire pour elle-même : « Tiens, qui peut bien venir par ici ? » – avant de descendre de la montagne ou de grimper plus haut. À peine a-t-elle murmuré que déjà ils ont disparu. Un printemps puis un autre sur le chemin tranquille et solitaire, passé et présent, dans ce hameau jonché de pétales de fleurs de cerisiers au point que le pied ne peut se poser sans les fouler, depuis combien d’années cette vieille femme compte-t-elle des chevaux qui passent, combien d’années ont passé sur ses cheveux devenus blancs ? 

Chanson du cocher

Passent  les printemps

Sur les cheveux toujours plus blancs

ai-je noté à la page suivante, mais ce n’est pas suffisant pour achever mon impression, et je me dis qu’il doit y avoir moyen de trouver autre chose, tout en contemplant la pointe de mon crayon. J’hésite. Passe pour les « cheveux blancs », je peux introduire une césure après « combien d’années », donner pour titre « Le champ du palefrenier » et ajouter un mot de saison pour évoquer le printemps… 

Tandis que je m’efforçais d’arriver à un ensemble de dix-sept syllabes :

« Ah, bonjour ! »

D’une grosse voix, un cocher en chair et en os s’était arrêté devant la boutique. »

Sôseki, Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, Philippe Picquier, 2015, roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, p. 36. Ed. originale 草枕 [Kusamakura], 1906.

Au Japon, le policier des falaises

Un lieu pour ceux qui n’ont plus de lieu. Un homme pour ceux qui n’ont plus personne à qui confier leur détresse.

Au Japon, les falaises de Tojinbo, cité touristique de bord de mer, attirent les candidats au suicide. Lors de sa ronde quotidienne, Yukio Shigue, un policier à la retraite, les recherche pour essayer de les convaincre de ne pas sauter.

En chemin, il rencontre un homme de 58 ans, seul, venu d’Osaka pour franchir le seuil.

En parlant peu, il le convainc de le suivre. En 13 ans d’activité, dit-il, il a sauvé du suicide 586 personnes . Tâche difficile face à une activité touristique qui vit de cet attrait. 

La caméra de Blaise Perrin est dans le juste tempo. 

Au début du film, c’est un long travelling au bord d’un chemin côtier. En off, une voix de femme lit une lettre d’un couple de retraités qui venaient sauter à Tojinbo. Yukio Shige les dissuada un temps. Les services sociaux ne leur furent d’aucun secours. Pire, on leur conseilla de mettre leur geste à exécution.

Pendant quelques secondes la caméra filme Yukio Shige de face. Il est attablé et fume une cigarette avant d’entamer sa ronde. Puis un long travelling le suit. De dos, le spectateur épouse avec lui les sentiers côtiers, les coins cachés ou les candidats attendent la nuit. Il nous dit comment il engage la conversation quand il a un doute.

C’est tranquille comme une balade du poète Bashô, propice à la rêverie, si le sujet n’était aussi grave.

La lumière décline, la ronde va vers sa fin.

Les dépressifs hésitent avant de passer à l’acte. C’est difficile cette dernière nuit avant de sauter. Et, croient-ils, s’évaporer. Comme l’éléphant de Murakami ?

Yukio, hanté par la lettre des deux retraités, continuera tant que ses jambes le porteront.

Dans Le Cœur régulier, en 2010, l’écrivain français Olivier Adam mettait en scène ce thème où l’héroïne, Sarah, dévastée par la mort de son frère Nathan, rencontrait le policier des falaises. Lire une critique, journal Le Monde.

Dix ans après, le documentaire de Blaise Perrin, avec ses moyens et sa grammaire propres, éprouve la même fascination pour un lieu, un personnage de Juste et ce Japon sans limite.


A noter que l’on se suicide de moins en moins au pays de Mishima depuis dix ans, et c’est officiel : le nombre de suicides en 2019 est passé sous la barre des 20 000, avec 19 959 cas, le taux le plus bas depuis que les autorités les comptent, selon The Japan Times, 17/01/2020.

A voir sur le site de Médiapart (pour les abonnés)  «La Ronde»: au Japon, un policier seul face à la détresse | Documentaires | Mediapart

De Barthes (1966) à Marx (2020)

De Barthes (1966) à Marx (2020)

En 1966, Roland Barthes publiait Critique et vérité, livre de 86 pages publié l’année phare du mouvement structuraliste.

« Critique » car il développe une vision de la critique en opposition à une critique présentée comme traditionnelle. « Vérité » (sans initiale majuscule au mot) car Barthes examine ce qu’est la vérité en littérature à l’encontre de la vérité prétendument univoque de la critique érudite.

Ce jeudi 23 janvier 2020, le philologue William Marx prononce sa Leçon inaugurale au Collège de France, chaire des Littératures comparées « dans une bibliothèque mondiale ».

Dans Critique et vérité, sixième essai de l’auteur (le premier étant Le Degré zéro de l’écriture, publié en 1953), Barthes opère un décentrement puis un renversement.

Un décentrement : il valorise la relation œuvre-lecteur au détriment de la relation auteur-œuvre. Un renversement : il considère l’œuvre et l’auteur non pas comme des « évidences » (seules prises en compte par le « Vraisemblable critique » de la critique traditionnelle) mais comme des éléments – des signes – d’un ensemble de symboles, leur vérité n’étant pas intrinsèque, à rechercher à l’intérieur de l’œuvre et selon les volontés de l’écrivain mais dans un ensemble où est incluse l’œuvre. A ce propos, il va jusqu’à écrire (p. 62) : « Ces œuvres [de la littérature] sont elles-mêmes semblables à d’immenses « phrases », dérivées de la langue générale des symboles (…) à travers une certaine logique signifiante qu’il s’agit de décrire ». 

La force du propos de Roland Barthes, que certains ont assimilé à un « manifeste », a semble-t-il bénéficié d’un contexte et d’une controverse, deux facteurs socio-intellectuels majeurs, qui, de fait, 54 ans après, sont aussi importants à considérer que le contenu lui-même.

Le contexte de l’époque : 1966, « année-lumière », « année mirabilis »

Dans l’histoire des idées, la décennie structuraliste est à son apogée en 1966, qualifiée d’« année-lumière » par l’historien des idées François Dosse, auteur de Histoire du structuralisme, 1991.

Cette seule année 1966 – « année mirabilis » [merveilleuse] – a d’ailleurs fait l’objet d’une série de vingt-deux conférences, pas moins, au Collège de France, organisées en 2011 par Antoine Compagnon.

Entre 1963 et 1966 sont publiés Sur racine, de Roland Barthes (1963), qui suscitera la controverse Barthes-Picard (1965-1966) ; Théorie de la littérature, de Tzvetan Todorov (1965) ; Les mots et les choses, par Michel Foucault (1966) ; Critique et vérité, de Roland Barthes (1966) ; Sémantique structurale, d’Algirdas Julien Greimas (1966) ; les Écrits de Jacques Lacan (1966) ; Lire le Capital, ouvrage collectif sous la direction de Louis Althusser (1965).

Une décennie où les intellectuels se posent des questions en remettant en cause le socle même de littérature, de sa définition comme de son rôle, de son analyse et donc de sa critique.

Pour illustrer l’importance de ce moment clé dans l’histoire des idées, pour le cas français, Antoine Compagnon dans une leçon récente au Collège de France citait le « fameux article de Michel Foucault,  « Qu’est-ce qu’un auteur ? », texte d’une conférence donnée en février 1969 à la Société française de Philosophie. Elle venait peu après un article non moins fameux de Roland Barthes, au titre plus fracassant, « La mort de l’auteur », publié en 1968. Ces deux textes, qui ont figuré parmi les pages les plus photocopiées par les étudiants de lettres avant de devenir disponibles, bien plus tard seulement, dans des recueils posthumes (Barthes, Le Bruissement de la langue, 1984 ; Foucault, Dits et écrits, 1994), énonçaient le credo de la théorie littéraire des années 1970, diffusée sous le nom de post-structuralisme, ou encore de déconstruction. »

Les questions des intellectuels des années 60 portent non seulement sur le statut d’auteur mais aussi sur le statut de l’œuvre avec, par exemple L’Œuvre ouverte d’Umberto Eco publié en 1962, qui se pose la question de ce qu’est une œuvre d’art.

La controverse Picard/Barthes

C’est dans ce bouillonnement intellectuel que s’inscrit la publication en 1966 de Critique et vérité, troisième temps de la controverse Picard/Barthes.

Premier moment, en 1963, quand Barthes publie Sur Racine, homme de théâtre du XVIIe siècle, modèle de la tragédie classique, académicien français, dont l’un des spécialistes reconnus par l’Université est Raymond Picard.

Celui-ci lui répond en 1965 par une critique assassine intitulée Nouvelle Critique ou nouvelle imposture (éditions Jean-Jacques Pauvert), titre dont la formulation est sans ambiguïté.

Et Barthes répond à son tour par Critique et vérité.

Ces trois moments constituent « l’une des plus retentissantes controverses ayant embrasé les sciences sociales et l’interprétation des textes », selon l’historien Christophe Prochasson, aujourd’hui président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Raymond Picard (1917-1975) était un universitaire de référence sur l’œuvre de Jean Racine avait dirigé l’édition des œuvres compètes du dramaturge dans la collection La Pléiade de Gallimard.

La « controverse » est définie par le Trésor de la langue française (TLF) comme étant une « Discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait; par métonymie ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat. »

En l’occurrence, il serait plus juste de parler de « polémique », mot dont l’étymologie, précise le TLF , provient du grec π ο λ ε μ ι κ ο ́ ς [polemikos, radical pólemos] « qui concerne la guerre », « disposé à la guerre », « batailleur, querelleur », tant il s’agit d’une « guérilla intellectuelle » aux enjeux qui dépassent le cadre des idées pour aller sur le terrain du statut universitaire, médiatique et d’une position, voire une posture, dans le monde intellectuel des années 60.

La sociologie traite abondamment des controverses scientifiques (voir notamment le hors-série de La Recherche N°24 daté décembre 2017-janvier 2018 ) mais s’intéresse peu aux controverses dans les sciences humaines. Pourtant, elles sont très révélatrices du mouvement des idées dans leurs multiples dimensions, scientifiques et sociales. Exception notable, Les grandes controverses philosophiques, hors-série de la revue Sciences humaines, Grands dossiers n°57, décembre 2019-janvier-février 2020 mais où la controverse Barthes/Picard est absente , sans doute qu’elle ne s’inscrit pas dans le champ strict de la philosophie mais la déborde largement.

Antoine Compagnon en fait un résumé contextualisé : « Critique et vérité, publié en février 1966 avec un bandeau « Faut-il brûler Roland Barthes ? », comporte deux parties : une réfutation violente et politique des arguments de Picard, puis un programme scientiste. Barthes se réclame de la Résistance, de l’avant-garde brimée depuis le xixe siècle ; il s’agit de pousser l’adversaire vers la droite, voire l’extrême droite, et de s’inscrire dans une lignée qui part de Proust, Freud, Lacan, Queneau, Chomsky, Mallarmé, Jakobson, Blanchot, et qui court jusqu’à Le Clézio, Bataille, Saussure, Lévi-Strauss, Lukacs, Goldmann ou Benveniste : il n’y a plus ni poète ni romancier, il n’y a qu’une écriture. Barthes propose de développer une science de la littérature ; la critique doit être un « discours qui assume ouvertement, à ses risques, l’intention de donner un sens particulier à l’œuvre », qui impose du sens au lieu d’analyser comment il se produit. »

Critique et vérité : un essai en deux parties

Première partie de Critique et vérité

Dans cette première partie (« Une réfutation violente et politique des arguments de Picard », selon les mots d’A. Compagnon), Barthes ne répond pas, ne se défend pas des critiques de Raymond Picard [qu’il nomme un seule fois dans le cours d’une phrase (p. 27) mais ne cite jamais, marque de « mépris », selon Danielle Deltel, cf. note 3]. Il contre-attaque sur un ton polémique, en prenant appui sur quelques notions qui caractérisent selon lui la critique académique, affirmant un contre-système, un autre point de vue sur la littérature, sur l’œuvre, sur la langue, convoquant à la rescousse linguistique et psychanalyse, toutes deux reliées dans le structuralisme.

[Ci-dessous les majuscules du texte d’origine sont respectées]

Dès l’introduction de Critique et vérité, Roland Barthes cherche à sortir du cadre du procès qui l’accuse d’ « imposture » (selon le titre de l’essai de R. Picard) :

« Ce que l’on reproche aujourd’hui à la nouvelle critique, ce n’est pas tant d’être « nouvelle », c’est d’être pleinement une « critique », c’est de redistribuer les rôles de l’auteur et du commentateur et d’attenter par là à l’ordre des langages. (p. 14)

Dans la première partie, Barthes s’attaque aux fondements supposés de la critique traditionnelle, fondements politiquement conservateurs, la nouvelle critique se présentant a contrario, comme avant-gardiste :

« Le Vraisemblable critique aime beaucoup les « évidences ». « Ces évidences sont surtout normatives. » (p. 17) : « il faut parler d’un livre avec « objectivité », « goût » et « clarté ». Ces règles ne sont pas de notre temps : les deux dernières viennent du siècle classique, la première du siècle positiviste. Il se constitue ainsi un corps de normes diffuses, mi-esthétiques, mi-raisonnables. (p. 37)

« Les règles du vraisemblable critique en 1965 » sont ses « censures » (p. 29).

Poussant plus loin cette logique de « sortir du cadre » [historique, idéologique], Barthes convoque les recherches de deux psychiatres spécialistes de l’aphasie pour étendre « l’asymbolie » à la littérature : « L’ancien critique est victime d’une disposition que les analystes du langage connaissent bien et qu’ils appellent l’asymbolie : il lui est impossible de percevoir ou de manier des symboles, c’est-à-dire des coexistences de sens. » (p. 43). Pire, il est victime d’une « surdité aux symboles (p. 45). L’ancien critique serait donc… handicapé.

Contre « l’empire absolu » de la lettre (p. 45), celui qui n’a pas encore écrit L’empire des signes (1970) affirme le droit à une « lecture symbolique » de l’œuvre (p. 44). Il plaide pour un « sens multiple » (p. 45) de l’œuvre. « L’œuvre a plusieurs sens », souligne-t-il encore (p. 54).

Deuxième partie de Critique et vérité

Dans cette seconde partie (« un programme scientiste », selon A. Compagnon), s’attachant à « la nature symbolique du langage (p. 53), « nous entrons dans une crise générale du Commentaire » (52), estime Barthes, réunissant plusieurs notions en une phrase : « Pendant longtemps, la société classico-bourgeoise [notion marxisante] a vu dans la parole un instrument ou une décoration ; nous y voyons maintenant un signe [notion linguistique] et une vérité [notion au carrefour de multiples écoles de pensée, mais Barthes ne détaille pas]. Tout ce qui est touché par le langage est donc d’une certaine façon remis en cause : la philosophie, les sciences humaines, la littérature. » (p. 53)

« La Langue plurielle ». Si « l’œuvre a plusieurs sens » (p. 54), la définition même de l’œuvre change : elle n’est plus un fait historique, elle devient un fait anthropologique, puisqu’aucune histoire ne l’épuise. La variété des sens (…) désigne, non un penchant de la société à l’erreur, mais une disposition de l’œuvre à l’ouverture [Barthes rejoint en cela Umberto Eco, dans L’Œuvre ouverte]; l’œuvre détient en même temps plusieurs sens, par structure, non pas infirmité de ceux qui la lisent. C’est en cela qu’elle est symbolique : le symbole, ce n’est pas l’image, c’est la pluralité même des sens. » (p. 54-55)

Et il a cette formule en raccourci : « L’œuvre propose, l’homme dispose. » (p. 56), tout en rappelant implicitement la filiation du structuralisme au Formalisme russe quand il cite « Roman Jakobson (qui) a insisté sur l’ambiguïté constitutive du message poétique (littéraire) (…) La langue symbolique à laquelle appartiennent les œuvres littéraires est par structure une langue plurielle. » (p. 58)

Barthes tente d’esquisser les contours d’une « science de la littérature (ou de l’écriture) ce discours général dont l’objet est, non pas tel sens, mais la pluralité même des sens de l’œuvre, et critique littéraire, cet autre discours qui assume ouvertement, à ses risques, l’intention de donner un sens particulier à l’œuvre. » (61)

L’essayiste déplace la question de l’auteur vers la question du mythe (« sans émetteur véritable ») : « L’auteur, l’œuvre, ne sont que le départ d’une analyse dont l’horizon est un langage : il ne peut y avoir une science de Dante, de Shakespeare ou de Racine, mais seulement une science du discours. » (66).

Deux ans avant son essai, radicalement intitulé « La mort de l’auteur » (publié plus tard, en 1984, dans Le Bruissement de la langue), Critique et vérité esquisse le principe d’une supériorité du texte sur l’auteur à l’opposé de la tradition classique : « En effaçant la signature de l’écrivain, la mort fonde la vérité de l’œuvre, qui est énigme. » (p. 65)

Barthes conclut par deux chapitres, l’un intitulé « La Critique » qui « affronte un objet qui n’est pas l’œuvre, mais son propre langage. » (p. 75) et qui « ne peut que continuer les métaphores de l’œuvre. » (p. 78), cette métaphore étant « infinie » (p. 79).

Le dernier chapitre a pour titre « La Lecture » car « seule la lecture aime l’œuvre, entretient avec elle un rapport de désir. Lire, c’est désirer l’œuvre. (…) Passer de la lecture à la critique, c’est changer de désir, c’est désirer non plus l’œuvre, mais son propre langage. » (85)

De Critique et vérité à la « Bibliothèque mondiale »

Lors de la sortie de Critique et vérité, la responsable du Monde des livres, Jacqueline Piatier, « pro-Picard », conclut ainsi son article : « Le lecteur, si cher à Roland Barthes, attend peut-être que le critique lui apporte autre chose que des périphrases poétiques qui obscurcissent plus qu’elles n’éclairent. Il attend que le critique jette un  » pont  » entre l’œuvre et lui, surtout quand il s’agit de littérature moderne, où un roman de Robbe-Grillet n’est pas à lire comme un roman de Balzac ni même comme un roman  » objectal « . »

En revanche, la même année que Barthes, Tzvetan Todorov publie Les catégories du récit littéraire . Il est dans le même compagnonnage intellectuel que Barthes dont il précise la réflexion : « C’est une illusion de croire que l’œuvre a une existence indépendante. Elle apparaît dans un univers littéraire peuplé par les œuvres déjà existantes et c’est là qu’elle s’intègre. Chaque œuvre d’art entre dans des rapports complexes avec les œuvres du passé qui forment, suivant les époques, différentes hiérarchies. Le sens de Madame Bovary est de s’opposer à la littérature romantique. Quant à son interprétation, elle varie suivant les époques et les critiques. »

Si Todorov est plus précis que Barthes, c’est sans doute que l’objectif de Barthes est différent : lancer un pavé dans la mare, qu’on l’appelle manifeste ou acte de naissance de la Nouvelle critique. Quand l’époque est révolutionnaire, la polémique sert davantage le rebelle que l’universitaire installé.

« Barthes a riposté, mais a-t-il répondu ?, se demande Antoine Compagnon, qui a été élève de Barthes. Il est déjà ailleurs : d’une part il fonde une science du texte, d’autre part il libère la critique. Sa défense est hésitante, flottante entre la science et l’écriture. Picard aura le dernier mot dans Le Nouvel Observateur en montrant que Barthes se renie lui-même et qu’au lieu d’une critique scientifique, il pratique une critique tremplin ou prétexte à l’écriture. »

Quant à l’historien des idées Christophe Prochasson, il clôt son analyse de « l’affaire » par ce jugement : « La controverse s’éteint peu à peu dans le cours de l’année 1967, les événements de mai 1968 marquant peut-être tout à la fois le point final de la polémique et la « victoire » de Barthes sur Picard. »

L’histoire des idées a retenu que ces trois moments (l’essai Sur Racine, puis la réponse de R. Picard puis Critique et vérité) ont constitué l’acte de naissance de la Nouvelle critique, un champ intellectuel de la littérature, critique de l’histoire littéraire et de la toute puissance accordée à l’auteur, s’inspirant des méthodes du structuralisme et affirmant que le temps des œuvres – la littéralité définie en 1919 par Roman Jakobson comme « ce qui fait d’une œuvre donnée une œuvre littéraire ») – est indépendant du temps historique.

Plus d’un demi-siècle après Critique et vérité, la Nouvelle critique contenait en germe ce qui fait problème aujourd’hui : notre désir de littérature, des imaginaires qu’elle déploie dans un monde multipolaire et donc d’une critique multidimensionnelle pour en donner sens et interprétations possibles.

Signe des temps, l’écrivain et philologue William Marx a été nommé professeur au Collège de France, à la chaire de littératures comparées. Ses cours commencent le 5 février 2020.

Parmi ces ouvrages, citons La Naissance de la critique moderne (2005), L’Adieu à la littérature (Minuit, 2005), La Haine de la littérature (Minuit, 2015).

W. Marx se projette dans une bibliothèque mondiale plutôt qu’une littérature mondiale et énonce pour des « lecteurs sans limites » le « principal problème de la littérature » dans sa Leçon inaugurale, qu’il devait prononcer le 23 janvier 2020 :

« Les limites à franchir ne sont pas placées seulement dans l’objet littéraire, qu’il convient d’observer depuis l’extérieur, mais aussi dans le sujet, inconscient des œillères imposées par sa propre culture. Or, le premier obstacle à faire tomber, le principal problème de la littérature, c’est la littérature elle-même, je veux dire la notion même de littérature avec tout ce qu’elle implique de présupposés et d’usages historiquement datés et géographiquement localisés : en gros, l’Europe des deux derniers siècles. Notre amour historiquement situé de la littérature nous impose paradoxalement comme premier devoir de nous arracher à l’historicité de cette même littérature. C’est au nom de la littérature que nous devons nous détacher de celle-ci. »

Barthes, auteur de Le Plaisir du texte (Le Seuil, 1973), ne renierait pas cette vision complexe de la littérature, dans cet élan d’amour-haine que contient sa passion.

Marx le cite dans sa Leçon : « La langue est « fasciste », elle oblige à dire, affirmait ici même Roland Barthes [au Collège de France], mais la capacité de « tricher » avec elle, il la nommait littérature. La langue est fasciste, mais dix langues ensemble sont moins fascistes qu’une seule, et dix littératures forment autant de libertés nouvelles. »

C’est d’ailleurs sur les brisées de William Marx qu’allait Alexandre Prstojevic en 2016 lorsqu’il écrivait à son propos :

« Il est question d’un véritable désir de l’écriture, comme si la nature profonde de cet universitaire reconnu [W. Marx] le portait à exécuter l’ordre qu’en réponse au sévère Raymond Picard relevant, au milieu des années soixante, les erreurs d’analyse dont le Sur Racine, il faut l’avouer, n’était pas exempt, Roland Barthes intimait à la critique littéraire : devenir à son tour littérature. »