Le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel

« Si je m’éprenais de la femme au chignon en éventail, dans mon désir éperdu de la voir fût-ce au prix de ma vie, à l’instant de la séparation, jusque dans le tressaillement qui me ferait connaître la joie ou le regret, je composerais sûrement un poème dans cet esprit. Et j’ajouterais ces deux vers : 

Might I look on thee in death 

With bliss I would yield my breath.

(Et si en mourant il m’était donné de la voir, je cesserais avec joie de respirer.)

Heureusement, ayant déjà dépassé les limites de ce qu’on appelle l’amour ou la tendresse, j’aurais beau vouloir ressentir une telle douleur, je ne le pourrais pas. Mais je dois avouer que la poésie de cet instant fugitif est admirablement exprimer dans ces quelques vers. Même si ma relation avec le chignon en éventail n’est pas aussi cruelle, il est intéressant de la comparer à celle évoquée dans le poème. Peut-être même est-il plaisant d’appliquer le sens de ces vers à notre situation présente. Entre elle et moi, ce que chante le poème est devenu une réalité qui nous relie, par le fils tenu du karma. Le karma ne pèse pas quand le fil est aussi mince. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un simple fil. C’est le fil de l’arc-en-ciel qui traverse le ciel, c’est le fil de la brume qui s’étire en longues traînées sur les prairies, c’est le fil de la toile d’araignée étincelant de rosée. Si on le veut, on peut le couper à l’instant, mais tant qu’on le regarde, il est d’une beauté merveilleuse. Et si par hasard il devenait aussi épais que la corde d’un puits pendant qu’on le regarde ? Non, ce danger n’existe pas. Je suis un artiste. Elle n’est pas une femme ordinaire. »

Sôseki (1867-1916), Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, éditions Philippe Picquier, 2015 (V. O. 1906), pp. 68 et 69

L’heure de l’ours a sonné

Le film à voir est sur Bref (13’).

C’est un film d’animation intitulé L’heure de l’ours. Paysage d’herbes en fond noir, un point rouge vu de faut se glisse et rejoint dans l’ouverture des herbes une femme assise sur le perron d’une maison isolée. 

Le point rouge 🔴 est son enfant. Amour maternel dans son naturel.

Au loin une voiture arrive et la fumée de son échappement envahit l’écran, le paysage, l‘atmosphère, la vie de l’enfant.

Dans la relation amoureuse des deux adultes il n’y a pas de place pour l’enfant qui se sent exclu. Ses rêves sont peuplés de maisons qui brûlent, toujours dans des paysages noirs, les maisons chutent de l’abîme du ciel dans un puits sans fond. Comme le chagrin de l’enfant.

Un ours gigantesque deviendra son protecteur. Mais l’ours sera abattu et le chagrin de l’enfant grandira, grandira encore jusqu’à enflammer sa douleur, sa haine et son envie de brûler la maison.

Juste avant on verra une horde d’enfants à dos d’ours envahir l’écran, le paysage, les rêves peut-être de l’enfant.

Le cinéma d’Agnès Patron est onirique, symbolique, suggestif, d’une beauté qui s’allume comme flamme à se frotter à l’amertume, la colère, la haine d’un enfant.

Découvert en compétition officielle des courts métrages du Festival de Cannes 2019, L’heure de l’ours, animation onirique en 2D, a décroché le Prix du meilleur scénario au Festival Tous Courts d’Aix-en-Provence en 2019, ainsi que le Grand prix du festival Animatou, en Suisse, la même année.

Réalisation et montage : Agnès Patron. Scénario : Johanna Krawczyk et Agnès Patron. Image : Nadine Buss.

Animation : Augustin Guichot, Agnès Patron et Sandra Rivaud. Compositing : Pierre-Julien Fieux. Montage : Agnès Patron. Son : Mathias Chaumet. Musique originale : Pierre Oberkampf. Production : Sacrebleu Productions.

Même malade…

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

春隣病めるときにも爪染めて

Se prononce : haru tonari yameru toki ni tsume somete

mot de saison : haru tonari, le printemps est proche 

Même malade 

je mets du vernis à ongles — 

le printemps est à ma porte !

Dernier haïku du recueil de Mayuzumi Madoka, Haïkus du temps présent, présentés, choisis et traduits par Corinne Atlan, éditions Philippe Picquier, 2012

Mayuzumi Madoka se souvient : « J’ai écrit ce haïku il y a une dizaine d’années, alors que je me battais depuis plus de six mois contre une grave maladie. Même alitée, je m’efforçais de rester joyeuse et coquette, pour ne pas laisser le mal prendre le dessus… À l’hôpital, j’avais toujours un petit miroir sur ma table de chevet, pour pouvoir me maquiller si nécessaire. J’ai guéri par miracle alors que les médecins me tenaient pour incurable et, depuis, je savoure chaque jour qui passe avec un sentiment de gratitude.

Le printemps finit toujours par succéder à l’hiver. »

Haïku : Sôseki à l’ouvrage 草枕

Dans Oreiller d’herbe, Sôseki (1867-1916) détaille comment créer un haïku, alors que pour une halte réparatrice, une vieille dame lui a offert l’hospitalité d’un instant. 

« Comme c’est le seul chemin dans cette montagne printanière, qu’on arrive ou qu’on parte, il faut bien passé par ici. Les cinq ou six chevaux que j’ai vus plus tôt sont aussi passés devant la vieille – qui a dû se dire pour elle-même : « Tiens, qui peut bien venir par ici ? » – avant de descendre de la montagne ou de grimper plus haut. À peine a-t-elle murmuré que déjà ils ont disparu. Un printemps puis un autre sur le chemin tranquille et solitaire, passé et présent, dans ce hameau jonché de pétales de fleurs de cerisiers au point que le pied ne peut se poser sans les fouler, depuis combien d’années cette vieille femme compte-t-elle des chevaux qui passent, combien d’années ont passé sur ses cheveux devenus blancs ? 

Chanson du cocher

Passent  les printemps

Sur les cheveux toujours plus blancs

ai-je noté à la page suivante, mais ce n’est pas suffisant pour achever mon impression, et je me dis qu’il doit y avoir moyen de trouver autre chose, tout en contemplant la pointe de mon crayon. J’hésite. Passe pour les « cheveux blancs », je peux introduire une césure après « combien d’années », donner pour titre « Le champ du palefrenier » et ajouter un mot de saison pour évoquer le printemps… 

Tandis que je m’efforçais d’arriver à un ensemble de dix-sept syllabes :

« Ah, bonjour ! »

D’une grosse voix, un cocher en chair et en os s’était arrêté devant la boutique. »

Sôseki, Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique, Philippe Picquier, 2015, roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu, p. 36. Ed. originale 草枕 [Kusamakura], 1906.

Au Japon, le policier des falaises

Un lieu pour ceux qui n’ont plus de lieu. Un homme pour ceux qui n’ont plus personne à qui confier leur détresse.

Au Japon, les falaises de Tojinbo, cité touristique de bord de mer, attirent les candidats au suicide. Lors de sa ronde quotidienne, Yukio Shigue, un policier à la retraite, les recherche pour essayer de les convaincre de ne pas sauter.

En chemin, il rencontre un homme de 58 ans, seul, venu d’Osaka pour franchir le seuil.

En parlant peu, il le convainc de le suivre. En 13 ans d’activité, dit-il, il a sauvé du suicide 586 personnes . Tâche difficile face à une activité touristique qui vit de cet attrait. 

La caméra de Blaise Perrin est dans le juste tempo. 

Au début du film, c’est un long travelling au bord d’un chemin côtier. En off, une voix de femme lit une lettre d’un couple de retraités qui venaient sauter à Tojinbo. Yukio Shige les dissuada un temps. Les services sociaux ne leur furent d’aucun secours. Pire, on leur conseilla de mettre leur geste à exécution.

Pendant quelques secondes la caméra filme Yukio Shige de face. Il est attablé et fume une cigarette avant d’entamer sa ronde. Puis un long travelling le suit. De dos, le spectateur épouse avec lui les sentiers côtiers, les coins cachés ou les candidats attendent la nuit. Il nous dit comment il engage la conversation quand il a un doute.

C’est tranquille comme une balade du poète Bashô, propice à la rêverie, si le sujet n’était aussi grave.

La lumière décline, la ronde va vers sa fin.

Les dépressifs hésitent avant de passer à l’acte. C’est difficile cette dernière nuit avant de sauter. Et, croient-ils, s’évaporer. Comme l’éléphant de Murakami ?

Yukio, hanté par la lettre des deux retraités, continuera tant que ses jambes le porteront.

Dans Le Cœur régulier, en 2010, l’écrivain français Olivier Adam mettait en scène ce thème où l’héroïne, Sarah, dévastée par la mort de son frère Nathan, rencontrait le policier des falaises. Lire une critique, journal Le Monde.

Dix ans après, le documentaire de Blaise Perrin, avec ses moyens et sa grammaire propres, éprouve la même fascination pour un lieu, un personnage de Juste et ce Japon sans limite.


A noter que l’on se suicide de moins en moins au pays de Mishima depuis dix ans, et c’est officiel : le nombre de suicides en 2019 est passé sous la barre des 20 000, avec 19 959 cas, le taux le plus bas depuis que les autorités les comptent, selon The Japan Times, 17/01/2020.

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