Toute faiblesse devient force à dire les mots

Une lecture au hasard… en feuilletant Les Immémoriaux, de Ségalen (1907), je tombe sur ce passage, p. 103 :

La bouche très vieille souffle comme une conque fendue.  » Car le Récit a cette puissance que toute douleur s’allège, que toute faiblesse devient force à dire les mots. Car les mots sont dieux. « 

Puissance qui trouve écho — trouble écho — dans cet extrait en abyme du dernier Chamoiseau, Les neuf consciences du Malfini, (Gallimard, p. 60) :

 » Et si cela n’était pas l’exacte vérité, cela n’aurait aucune d’importance : les histoires ne servent qu’à habiller l’indéchiffrable du monde. « 

Chaperon rouge, suédois et infographique

Les textes classiques sont d’inépuisables usines à produire des formes. Les contes et leurs mille versions en témoignent. J’avais déjà évoqué ici Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, celui de Pierre Jourde et Le Petit Chaperon vert de Pascale Pibot .

Pour enrichir la factory du petit Chaperon rouge, on ne peut s’empêcher de penser à la « culture » dessinée d’Ikéa, un Chaperon résumé en trois minutes d’infographie par le Suédois Tomas Nilsson et visible sur YouTube, commenté par 1772 internautes à ce jour :

Madame Bovary dans le texte

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Découvrez Sur Internet, Madame Bovary ne s’ennuie plus sur Culturebox !Dans les liens à disposition sur cette page du blog Papalagui, cliquez sur Gustave Flaubert. Depuis le 15 avril, le centre Flaubert de l’université de Rouen met en ligne l’ensemble du manuscrit de Madame Bovary accompagné de sa version dactylocraphiée. C’est un bonheur de naviguer dans les méandres de la création d’un des écrivains les plus importants de la langue française. La check-list du Monde du jour en parle en ces termes (extraits) :

 » Le manuscrit de Mme Bovary déchiffré…
Le chef-d’œuvre de Gustave Flaubert vient enfin de révéler une partie de ses secrets. Aboutissement d’un travail de longue haleine qui a nécessité deux ans et demi, la transcription des 4 500 feuillets manuscrits du célèbre roman est enfin en ligne sur le site bovary.fr. Présenté d’une manière ingénieuse, le mode de lecture associe dans une même interface les feuillets d’origine numérisés et leur transcription. Cet imposant chantier, piloté par l’université de Rouen en partenariat avec la bibliothèque municipale, a été réalisé selon une méthodologie précise, suivie à la lettre par près 130 bénévoles. Ces passionnés des lettres issus de divers horizons et d’une douzaine de pays ont été recrutés pour disséquer chacun une partie du roman fleuve de Flaubert, qui avait demandé à son auteur cinq ans de labeur (de 1851 à 1856). Une belle aventure collective qui a permis de rendre cette copie dans un laps de temps plus court que si dispensée d’une seule main. En annexe, L’atelier Bovary également créé par l’université de Rouen, propose la génétique du texte, index, comparaisons et cartes.  »

Neufs

Pas très académique la pub. littéraire de la « Une » du Monde des Livres du 17/04/09 : Les neufs consciences du Malfini. C’est le Malfini qui a frappé ou la pub n’est-elle pas soumise à correction ? Rien de neuf en somme.

 » Meschonnic ou le passant considérable  » (Raphaël Confiant)

Raphaël Confiant, sur le site Montray Kréyol, à propos d’une conférence commune dans le  » Forum des langues du monde « , à Toulouse, en 1997 (voici la fin de son texte d’hommage) :

 » Alors que le public s’empressait de lui poser des questions, Meschonnic demanda à Sicre que je puisse faire mon intervention dans la foulée. Je tremblais intérieurement à l’idée d’évoquer une petite langue d’à peine trois siècles, bricolée à la va-vite par des colons sanguinaires et des esclaves hébétés dans un univers d’une violence inouïe, le créole donc. Mais Meschonnic se chargea de m’introduire en déclarant : « J’ai parlé des plus vieilles langues du monde, l’araméen et l’hébreu ; notre ami, nous parlera maintenant de la plus jeune, le créole. » Il venait de me sauver la mise. On m’écouta avec une attention presque égale à la sienne et dans le soir approchant, nous répondîmes de concert à trente-douze mille questions sur la diglossie, la traduction, l’avenir des langues ou encore la fonction de la littérature. Et Meschonnic fut parmi les questionneurs, preuve que son intérêt pour la dernière née d’entre les langues n’était pas pure politesse à mon endroit.

Il reprenait, hélas, le train le soir même pour Paris, pris par ses activités d’enseignant. Sur le quai de la gare où j’avais tenu à l’accompagner, il sortit de sa sacoche un ouvrage, « Poétique du traduire », qu’il venait tout juste de publier aux éditions Verdier. D’une belle écriture, celle d’antan, faite de pleins et de déliés, il me fit une dédicace avec toujours ce petit sourire énigmatique dont il lui arrivait rarement de se départir : « En hommage à une fraternité d’esprit et d’âme. Ne jamais se laisser convaincre ! ». Je mis du temps à comprendre ces mots. Du moins, la deuxième phrase.

Maintenant qu’Henri Meschonnic n’est plus, je crois deviner qu’elle veut dire que tant qu’on n’a pas fait sien les arguments de l’Autre, tant qu’on ne les a pas tournés, retournés, digérés, critiqués, malaxés pour admettre qu’ils peuvent être vrais, les accepter est pure feintise. Paresse ou complaisance intellectuelles. Ou macaquerie comme dit le créole.

Le monde intellectuel est plein de « macaques ». Meschonnic était, lui, un homme debout. J’espère que sur sa tombe, on a songé à psalmodier à haute voix, sa magnifique traduction du « Cantique des cantiques ». « 

Quand un journaliste (littéraire) rencontre un autre journaliste (littéraire)

Disons-le tout net : j’ai bien ri en lisant l’interview – par courriel interposé – du journaliste Patrick Poivre d’Arvor questionné par Didier Fessou. Le premier est l’envoyé spécial de son frère Olivier pour une série d’émissions littéraires d’Arte, Horizons lointains. Le second est aussi journaliste au quotidien québécois Le Soleil. Le premier est venu remettre un prix littéraire. Le second lui pose des questions (normal), avec cet aparté, qui vaut son pesant :  » Les erreurs et les imprécisions sont les siennes et non les miennes. «  L’ensemble est à lire sur le site du Soleil. C’est du premier ou du second degré ? A chacun de décider. Une lecture gratinée ! A recommander chaudement.

Le sens de la vie selon Toltz

Tomber sur le livre de Steve Toltz, Une partie du tout, édité par Belfond, et ne pas le lire, serait une erreur. Le premier roman de cet auteur australien, né à Sydney et vivant à Paris, est aussi puissant qu’une âme bien noire qu’on aurait dégoupillée, mais qui ne finit pas d’exploser, une âme à combustion lente. Je n’en dirai pas plus pour l’instant, sinon que c’est l’histoire de Martin Dean racontée à son fils Jasper, qui toute sa vie a hésité entre détester, plaindre, adorer et assassiner son père.

Son père est obsédé par le sens de la vie. Une vie au contexte défavorable. Ce père qui -jeune- dit, p. 106 :  » J’étais trop préoccupé par mes propres problèmes : ma mère qui était mourante s’enfermait comme une reine folle, mon père disparaissait dans une bouteille, et mon frère vadrouillait avec un flingue dans une main et une hache dans l’autre.  »

Quant au style, c’est un mélange de polar australien ( » vivre en Australie c’est comme avoir une chambre retirée dans une immense maison « , p. 111), de bibliothèque idéale et démesurée (dont la lecture lui a été assurée pendant ses années de coma), et de comparaisons absolument désarçonnantes. Ainsi p. 112  :  » Ma maison s’était transformée en un lieu historique d’importance mineure – comme les toilettes du restaurant utilisées par Hitler avant l’incendie du Reichstag… »

Voilà pour les pages 106, 111 et 112. Je vous en reparle quand je serai p. 497, la der. Si vous ne l’avez pas lu d’ici là, ce qui serait, je me répète, une erreur.

Welcome ? du bon usage du paillasson

Dans Welcome (le film), le nom inscrit sur le paillasson du voisin délateur est  » Welcome « . Belle ironie ! Dans le commerce proposé par Internet, la catégorie  » paillasson welcome  » est riche de quantités de modèles, à tous les prix, tous les motifs : monolingue, plurilingue, avec dessin ou non, etc.

En France, les paillassons ont une histoire. Tenez, fin 2007, lors de la visite à Paris du colonnel Mouammar Kadhafi, Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme avait déclaré : « Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort.  »

Dans le film de Phlippe Lioret, Bilal, hébergé et protégé un temps par Simon le maître nageur, n’a qu’une alternative pour passer en Angleterre : clandestin dans un camion, la tête recouverte d’un sac en plastique pour éviter le gaz carbonique des inspections douanières ou bien la traversée du Channel à la nage. Le choix entre l’asphyxie par la route ou la noyade par la Manche. Entre les pieds ou les palmes. Pas de s’essuyer les pieds sur un  » paillasson welcome « .

Mort d’Henri Meschonnic, le penseur du poème

Mort du poète, linguiste et traducteur de la Bible Henri Meschonnic ce 8 avril.

Voir le site des éditions Verdier qui viennent de rééditer sa Critique du rythme :

« J’écris des poèmes, et cela me fait réfléchir sur le langage. En poète, pas en linguiste. Ce que je sais et ce que je cherche se mêlent. Et je traduis, surtout des textes bibliques. Où il n’y a ni vers ni prose, mais un primat généralisé du rythme, à mon écoute. La conjonction de ces trois activités a donné lieu pour moi à une certaine forme de pensée critique, à partir d’une transformation de la pensée traditionnelle du rythme à laquelle ont mené nécessairement ces trois activités, justement par leur conjonction. De là une critique générale des représentations du langage, et d’une carence de la pensée du langage dans la pensée contemporaine. L’importance de la critique a relativement occulté les poèmes, surtout dans la mesure de la résistance que cette pensée a suscitée. Vérification empirique que la pensée fait mal, et d’abord, socialement, à qui essaie de penser. Mais le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie. »

Voir la nécro de Samuel Blumenfeld dans Le Monde de ce jour, qui écrit notamment :

« Il a édifié une oeuvre marquante, et pas seulement dans le champ des sciences humaines. (…)  Il faut d’abord y voir une démarche cohérente, soudée, qui tourne le dos aux catégories en vigueur, cherche à dépasser l’histoire et la théorie des pratiques littéraires, pour comprendre comment, et pourquoi, la poésie reste le lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu’une société fait de l’individu. (…)

Chair contre esprit, voix contre écrit, vers contre prose, langue contre littérature, individu contre société : Henri Meschonnic ne cessera de battre en brèche ces oppositions. Il renvoie dos à dos scientisme et subjectivisme, formalisme et thématique. Ses  » appuis  » théoriques sont des philosophes, des linguistes, des essayistes : Wilhelm von Humboldt (1767-1835), Emile Benveniste (1902-1976), Walter Benjamin (1892-1940), les formalistes russes, dont la pensée échappe au clivage entre forme et contenu, pour déceler dans l’oeuvre d’un écrivain ce qu’il fait de sa langue et que personne n’avait fait auparavant. »

Meschonnic, auteur de cette belle figure :  » La poétique est le feu de joie qu’on fait avec la langue de bois « .

A lire avec entrain, encore sur le site des éditions Verdier, un bel entretien qu’avait donné Meschonnic à Antoine Jockey en juin 2007 pour la revue Missives , à l’occasion de la réédition de Célébration de la poésie

Quelques missiles de la pensée poétique meschonnique dans Missives :

« Bien sûr que c’est un titre ironique, mais c’est plus que cela, c’est une réflexion sur les rapports entre écrire un poème, lire un poème et toute l’histoire de la poésie. Du coup, je me suis rendu compte que quand on prononce le mot poésie, on ne se rend pas compte qu’on dit cinq voire dix choses différentes à la fois. C’est une véritable cacophonie inaudible. Il y a une connaissance historique de la poésie, parce qu’il y a la poésie au sens de « stock », c’est‑à-dire toute l’histoire de la poésie, des poésies, de la poésie dans chaque culture avec toute son histoire. Mai le problème du poème à écrire c’est qu’il ne peut pas regarder vers l’histoire de la poésie, parce que s’il le fait, il devient l’amour de la poésie qui mène inévitablement à répéter la poésie déjà écrite. C’est pourquoi je dis, et ça a l’air d’un jeu de mots mais c’est beaucoup plus qu’un jeu de mots, que l’amour de l’art c’est la mort de l’art. Le poème à lire et le poème à écrire ont deux ennemis : la poésie elle‑même, au sens de la poésie du passé, et la philosophie à cause de sa conception du langage. Depuis qu’on écrit des poèmes, les poèmes ont toujours été ce qui a réinventé la poésie. La poésie n’a pas arrêté d’être inventée par les poèmes. Mais quand on regarde la poésie avec amour, il se produit un effet pervers, on se met à écrire sur la poésie, en admirant la poésie et en la célébrant. C’est ce qui peut arriver de pire à un poème, tel que je le définis et qui n’a rien à voir avec quelque chose de formel, les formes fixes, les mètres, les rimes. L’histoire de la poésie n’est pas la même partout. Dans l’ancienne poésie chinoise il n’y a pas du tout d’opposition entre la métrique et la prose, et cette opposition c’est une chose que j’ai eu aussi à critiquer, parce que la définition de la poésie par la métrique c’est définir la poésie par la forme, par le vers, et déjà Aristote savait que les vers ne sont pas la poésie. Alors qu’est‑ce que c’est que la poésie ? »