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Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie
« Il y a des poètes dont l’inspiration se coule volontiers dans de vastes flux de paroles : de nos jours un Pierre Emmanuel, un Aragon, un Saint-John Perse… C’est la tradition de Chateaubriand ou de Hugo : le poétique y jaillit dans l’épaisseur d’une rhétorique heureuse. Or il est évident que le poétique est de moins en moins à l’aise dans la rhétorique. C’est un trait caractéristique de notre temps : la poésie a besoin d’un langage absolument neuf et la rhétorique n’est jamais qu’une forme usée du langage. En poésie, il s’agit d’arracher les mots à leur environnement verbal ordinaire afin de leur rendre (ou de leur donner pour la première fois) une valeur pénétrante, voire explosive : mettre le langage en poudre, « pulvériser » le poème et des grains de cette poudre tirer autant de semences : « essaime la poussière », dit René Char (Poèmes et Prose choisis, Gallimard, 1957). La phrase oraculaire se vrille dans l’esprit parce qu’elle est isolée et peut donc être contemplée pour elle-même. Elle impose une lecture lente ; son obscurité force l’attention et suscite le déchiffrement. Elle arrête sur des mots (et c’est peut-être la définition élémentaire de la poésie). Elle se détache telle une constellation sur l’abîme du silence. »
Jean Onimus, Expérience de la poésie, Desclée de Brouwer, 1973, p. 78
Une découverte dans Papalagui, il y a dix ans : Jean Onimus, un état de poésie…
Pour décrire les fleurs d’amandier,
j’ai besoin de visites
à l’inconscient qui me guident aux noms
d’un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s’appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j’ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu’ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.
Mahmoud Darwich, « Pour décrire les fleurs d’amandier » in Anthologie (1992-2005), édition bilingue, traduction Élias Sanbar, Actes Sud, 2009
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
Charles Baudelaire, mort il y a 150 ans.
Le poème en entier ici
« Charles Baudelaire, dandy paradoxal », L’Orient littéraire, octobre 2017 à propos du livre Baudelaire, de Marie-Christine Natta, chez Perrin.
Mourir en exil à demi-vie
brûlée de l’intérieur
d’une flamme infinie
pour Homs pour Alep
tombée dans l’abîme du ciel
cheveux courts, parole libre
ton visage est un charbon de fleurs
dans la blessure d’une mémoire
dans un silence assourdissant
ô femme de Syrie, ô Fadwa
Salam à toi.
Que faire de nos pleurs
sinon des brandons de poèmes ;
‘dors mon petit’, dit ton chant dans la berceuse d’un dessin animé ;
‘uni uni uni le peuple syrien est uni’, scandait ta voix dans la rue, il y a six ans sinon six siècles ;
‘nous sommes les fantômes de ceux qui étaient là-bas’, lâchait ton souffle de poète cet été quand la maladie te rongeait.
‘J’ai hurlé contre les balles’… transformer la peine en poème ?
Mourir en exil à demi-vie
lignes rouges au cœur
quand se répandent laideur et douleur
loin du pays natal
et des crimes de guerre
d’un bourreau toujours en vie
mais
notre solidarité
notre compassion
sont sans limite.
In memoriam.
Je marche léger léger
comme évaporé
de mon corps, comme si j’avais rendez-vous avec un poème.
Mahmoud Darwich, trad. Elias Sanbar
Manger un mezzé
à Metz au bord de la Moselle
ça donne des ailes !
Au musée Dapper, j’ai rencontré Jacques Prévert avec…
un masque
deux statues
trois appuis-tête
quatre insignes royaux en or
une parure
une statuette
une douzaine d’expos un conte
un contemporain
un artiste contemporain
une lame de fond
six allers-retours
un peigne en corne et feuille d’or
un roi Glèlè du Bénin
une autre statuette
un charme qui sourit
le masque qu’on appelle cimier
deux Dogons bien droits
une princesse Bangwa une statue Janus trois
figures de reliquaire
une forme des figurines
une harpe
une statue-autel
un masque rieur
deux masques blancs deux masques noirs trois
figures fang
une figure kota, une figure mahongwe
deux statues soninke un amoureux
une statue dépareillée
des fibres de raphia, du velours, des pigments,
du bois
une pelote de fleur végétale
deux plumes
un visiteur âgé
un disque pectoral akan
un comptable deux aides-comptables un
homme du monde deux chirurgiens
trois végétariens un enfant courant partout
et s’arrêtant net sur…
une statuette
des têtes de reliquaire
un chef de village
une statuette barbue
une hache de parade
deux haches de combat
une harpe arquée
un collier un pendentif un bracelet
une amulette, une statuette, une herminette
un chasseur à l’affût
deux caryatides
trois rites de succession
un grand raffinement
une expédition décoloniale un cheval entier
une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la
française
deux pommes à l’anglaise
et…
cinq ou six statuettes
une brillante culture
des ressources symboliques
des arts plastiques
des arts oratoires
des arts funéraires
des pratiques initiatiques
un séna oui un séna comme une agora
un roi une princesse
mais dansant chantant
la princesse sœur de roi et mère de jumeaux
un masque de jour
un masque de nuit
des fétiches à gogo
un veau marengo
plusieurs malheurs
un grand bonheur
des statuettes jumelles
des fétiches siamois
une mosaïque de peuples
une célébration de la survie
un grand rêve d’agrandissement
des portraits divinatoires
des monarques puissants
des objets puissants
trois femmes puissantes
quatre danseurs masqués de têtes jumelles et
scarifiées
un Dogon millénaire
une statue-autel millénaire
des lignées de forces occultes
quatre couples de jumeaux
des ancêtres de l’humanité
un pilastre alien
un bras levé, un bras amputé, un bras disparu
deux bras tendus
et…
plusieurs statuettes
(*) en anglais « dapper » :
stylé, élégant, soigné, chic…
Je pleure sur ceux
qui m’ont fait goûter la saveur
de leur affection,
puis, dès qu’ils m’eurent
éveillé au désir, se sont
assoupis.
Ils m’ont engagé à me tenir
debout,
et lorsque je me fus levé,
portant avec courage le fardeau
que leur affection
m’avait imposé,
ils se sont empressés
de s’asseoir.
Je sortirai donc de ce monde,
et de votre amour
toujours vivant, dans cette poitrine,
sous mes côtes décharnées,
personne jamais
ne sentira la présence.
Entre la tristesse
et moi-même,
j’ai noué de longues relations,
qui ne cesseront plus jamais,
à moins que ne cesse un jour
l’éternité.
poème de Bachar Ibn Bourd (714–783) cité par Abdellah Taïa en conclusion de Une mélancolie arabe, éditions du Seuil, 2008
Lire La Courtoisie dans la poésie irakienne : un poète de transition, Baššār b. Burd, , Notes du Mont-Royal, 01.06.2012
« Walcott partage avec Glissant cette conception du paysage qui fait mémoire pour ceux dont l’histoire a été brisée par la tragédie de la Traversée. » (Dominique Aurélia)
Where are your monuments, your battles, martyrs? Where is your tribal memory? Sirs, in that grey vault. The sea. The sea has locked them up. The sea is History.
« Où sont vos monuments, vos batailles, martyrs ?
Où est votre mémoire tribale ? Messieurs,
dans ce gris coffre-fort. La mer. La mer
les a enfermés. La mer est l’Histoire. »
Derek Walcott, The Sea Is History
Sur le « paysage-mémoire » de Walcott, lire Dominique Aurélia, « La poétique du paysage chez Derek Walcott », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Hors-série 14 | septembre 2012, mis en ligne le 15 septembre 2012, consulté le 20 mars 2017. URL : http://vertigo.revues.org/12327 ; DOI : 10.4000/vertigo.12327