Abdellatif Laâbi, Prix Goncourt de la poésie 2009

Le Goncourt de la poésie 2009 a été attribué à l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi pour l’ensemble de son oeuvre.

Extrait de Écris la vie (La Différence, 2005) :

C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré.

Poètes de l’océan Indien et d’ailleurs… vos papiers !

 

Les animateurs de de la revue mauricienne de poésie Point barre lancent un appel à poèmes. Le numéro 8 sera dédié à l’humour (sous toutes ses formes : humour noir, autodérision, satire, parodie, burlesque, cocasserie, traits d’esprit, etc.) et aura pour titre : « … Riez, maintenant ».

Les propositions, en français, anglais ou créole, d’une longueur maximale de 50 vers, seront adressées en pièces jointes au comité de lecture à l’adresse électronique suivante : barre.point@gmail.com. Chaque auteur ne proposera qu’un texte (obligatoirement inédit).

 

La date limite pour les envois est le 15 janvier 2010 (sortie du numéro 8 en avril 2010).

 

Les sommaires des numéros précédents peuvent être consultés en ligne : http://pages.intnet.mu/ykadel.

(Voir Papalagui, 6/05/08).

 

« Une balle dans les mots »

Saisissant de découvrir que la Bibliothèque nationale d’Australie comme ma bouquiniste du marché de la place des Fêtes détiennent tous deux un exemplaire du livre d’Alain Jouffroy, L’incurable retard des mots, publié en 1972 par Jean-Jacques Pauvert.

Saisissant mais pas étonnant… L’un de premiers recueils de poèmes de l’inventeur de la « Société secrète de l’écriture » portait ce titre, en 1966 : Aube à l’antipode. On peut y lire : « Écrire un poème, c’est se tirer une balle dans les mots. »

Chantez le  » Y « , ô alphabêtes de tous pays… Yo !

Extrait de Chambres d’écho (Rougerie, 2008), ce poème d’Yvon Le Men (Lannion, Bretagne), cet admirable Y, écouté la première fois, pour ma part, dans un jardin de Port-au-Prince, haute capitale des lettres, des arts et de la culture, dont l’écho mériterait de se répandre à travers le vaste monde :

Un jour le Y

têtu comme un Turc

s’aperçut

qu’il était le seul immigré

dans l’alphabet

il frappa au volet du Z

pour lui demander

d’où il venait

un Z pressé comme un zèbre

ne l’écouta pas

un Z fainéant comme un Zéro

s’endormit

mais le Z zentil comme Zorro

lui dit

de poser la question au X

qui était derrière lui

le X compta sur ses pattes

et dit

x1 + x2 = x3

x3 + x4 = x7 (bis)

quel casse-tête

que ce quat’pattes

soupira le Y très nul en maths

allons chez le W

et demandons-lui où il est né

chez les Walkmen

qui boivent du whisky

et tirent de la Winchester

dans les westerns pendant les week-ends

mais qu’est-ce que c’est que

cet alphabet français plein d’anglais

se dit le Y stupéfait

démarrons l’alpha

ne restons pas bêta

allons jusqu’au A

qui lui dit

c’est comme ça depuis autrefois

nous sommes venus de chez toi

par l’Italie jusqu’ici

avec beaucoup d’amis

de tous les pays

beaucoup d’immigrés

beaucoup d’étrangers

qui ont donné des lettres à notre alphabet

alors le Y

écarta les bras

allongea la jambe

remercia le A

réveilla le Z

les alphabêtes

firent la fête

avec tous les I

à minuit.

 » Meschonnic ou le passant considérable  » (Raphaël Confiant)

Raphaël Confiant, sur le site Montray Kréyol, à propos d’une conférence commune dans le  » Forum des langues du monde « , à Toulouse, en 1997 (voici la fin de son texte d’hommage) :

 » Alors que le public s’empressait de lui poser des questions, Meschonnic demanda à Sicre que je puisse faire mon intervention dans la foulée. Je tremblais intérieurement à l’idée d’évoquer une petite langue d’à peine trois siècles, bricolée à la va-vite par des colons sanguinaires et des esclaves hébétés dans un univers d’une violence inouïe, le créole donc. Mais Meschonnic se chargea de m’introduire en déclarant : « J’ai parlé des plus vieilles langues du monde, l’araméen et l’hébreu ; notre ami, nous parlera maintenant de la plus jeune, le créole. » Il venait de me sauver la mise. On m’écouta avec une attention presque égale à la sienne et dans le soir approchant, nous répondîmes de concert à trente-douze mille questions sur la diglossie, la traduction, l’avenir des langues ou encore la fonction de la littérature. Et Meschonnic fut parmi les questionneurs, preuve que son intérêt pour la dernière née d’entre les langues n’était pas pure politesse à mon endroit.

Il reprenait, hélas, le train le soir même pour Paris, pris par ses activités d’enseignant. Sur le quai de la gare où j’avais tenu à l’accompagner, il sortit de sa sacoche un ouvrage, « Poétique du traduire », qu’il venait tout juste de publier aux éditions Verdier. D’une belle écriture, celle d’antan, faite de pleins et de déliés, il me fit une dédicace avec toujours ce petit sourire énigmatique dont il lui arrivait rarement de se départir : « En hommage à une fraternité d’esprit et d’âme. Ne jamais se laisser convaincre ! ». Je mis du temps à comprendre ces mots. Du moins, la deuxième phrase.

Maintenant qu’Henri Meschonnic n’est plus, je crois deviner qu’elle veut dire que tant qu’on n’a pas fait sien les arguments de l’Autre, tant qu’on ne les a pas tournés, retournés, digérés, critiqués, malaxés pour admettre qu’ils peuvent être vrais, les accepter est pure feintise. Paresse ou complaisance intellectuelles. Ou macaquerie comme dit le créole.

Le monde intellectuel est plein de « macaques ». Meschonnic était, lui, un homme debout. J’espère que sur sa tombe, on a songé à psalmodier à haute voix, sa magnifique traduction du « Cantique des cantiques ». « 

Mort d’Henri Meschonnic, le penseur du poème

Mort du poète, linguiste et traducteur de la Bible Henri Meschonnic ce 8 avril.

Voir le site des éditions Verdier qui viennent de rééditer sa Critique du rythme :

« J’écris des poèmes, et cela me fait réfléchir sur le langage. En poète, pas en linguiste. Ce que je sais et ce que je cherche se mêlent. Et je traduis, surtout des textes bibliques. Où il n’y a ni vers ni prose, mais un primat généralisé du rythme, à mon écoute. La conjonction de ces trois activités a donné lieu pour moi à une certaine forme de pensée critique, à partir d’une transformation de la pensée traditionnelle du rythme à laquelle ont mené nécessairement ces trois activités, justement par leur conjonction. De là une critique générale des représentations du langage, et d’une carence de la pensée du langage dans la pensée contemporaine. L’importance de la critique a relativement occulté les poèmes, surtout dans la mesure de la résistance que cette pensée a suscitée. Vérification empirique que la pensée fait mal, et d’abord, socialement, à qui essaie de penser. Mais le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie. »

Voir la nécro de Samuel Blumenfeld dans Le Monde de ce jour, qui écrit notamment :

« Il a édifié une oeuvre marquante, et pas seulement dans le champ des sciences humaines. (…)  Il faut d’abord y voir une démarche cohérente, soudée, qui tourne le dos aux catégories en vigueur, cherche à dépasser l’histoire et la théorie des pratiques littéraires, pour comprendre comment, et pourquoi, la poésie reste le lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu’une société fait de l’individu. (…)

Chair contre esprit, voix contre écrit, vers contre prose, langue contre littérature, individu contre société : Henri Meschonnic ne cessera de battre en brèche ces oppositions. Il renvoie dos à dos scientisme et subjectivisme, formalisme et thématique. Ses  » appuis  » théoriques sont des philosophes, des linguistes, des essayistes : Wilhelm von Humboldt (1767-1835), Emile Benveniste (1902-1976), Walter Benjamin (1892-1940), les formalistes russes, dont la pensée échappe au clivage entre forme et contenu, pour déceler dans l’oeuvre d’un écrivain ce qu’il fait de sa langue et que personne n’avait fait auparavant. »

Meschonnic, auteur de cette belle figure :  » La poétique est le feu de joie qu’on fait avec la langue de bois « .

A lire avec entrain, encore sur le site des éditions Verdier, un bel entretien qu’avait donné Meschonnic à Antoine Jockey en juin 2007 pour la revue Missives , à l’occasion de la réédition de Célébration de la poésie

Quelques missiles de la pensée poétique meschonnique dans Missives :

« Bien sûr que c’est un titre ironique, mais c’est plus que cela, c’est une réflexion sur les rapports entre écrire un poème, lire un poème et toute l’histoire de la poésie. Du coup, je me suis rendu compte que quand on prononce le mot poésie, on ne se rend pas compte qu’on dit cinq voire dix choses différentes à la fois. C’est une véritable cacophonie inaudible. Il y a une connaissance historique de la poésie, parce qu’il y a la poésie au sens de « stock », c’est‑à-dire toute l’histoire de la poésie, des poésies, de la poésie dans chaque culture avec toute son histoire. Mai le problème du poème à écrire c’est qu’il ne peut pas regarder vers l’histoire de la poésie, parce que s’il le fait, il devient l’amour de la poésie qui mène inévitablement à répéter la poésie déjà écrite. C’est pourquoi je dis, et ça a l’air d’un jeu de mots mais c’est beaucoup plus qu’un jeu de mots, que l’amour de l’art c’est la mort de l’art. Le poème à lire et le poème à écrire ont deux ennemis : la poésie elle‑même, au sens de la poésie du passé, et la philosophie à cause de sa conception du langage. Depuis qu’on écrit des poèmes, les poèmes ont toujours été ce qui a réinventé la poésie. La poésie n’a pas arrêté d’être inventée par les poèmes. Mais quand on regarde la poésie avec amour, il se produit un effet pervers, on se met à écrire sur la poésie, en admirant la poésie et en la célébrant. C’est ce qui peut arriver de pire à un poème, tel que je le définis et qui n’a rien à voir avec quelque chose de formel, les formes fixes, les mètres, les rimes. L’histoire de la poésie n’est pas la même partout. Dans l’ancienne poésie chinoise il n’y a pas du tout d’opposition entre la métrique et la prose, et cette opposition c’est une chose que j’ai eu aussi à critiquer, parce que la définition de la poésie par la métrique c’est définir la poésie par la forme, par le vers, et déjà Aristote savait que les vers ne sont pas la poésie. Alors qu’est‑ce que c’est que la poésie ? »

 » Atteint « , de Guy Régis

Inquiétant. Ça devient inquiétant.

Comment, pourquoi inquiétant ?

De n’avoir jusqu’à présent pas été atteint.

Atteint. Atteint de quoi ?

D’une balle.

De quoi ?

D’une balle.

Tu sais, un projectile qui court…

il court, il court et il rentre ; il court, il court, il court, il ravage ; il court, il court tout ravager ; il ravage tes muscles, tes os ; il court, il rentre et tout ravage en toi ; tu ne le sens pas qui court ; c’est le feu en toi ; cette chose brûle tout en toi, et toute cette chaleur qui monte subitement, tout ça, tout ça te bouleverse, tout ça, tu ne comprends pas ; tu ne penses même pas à comprendre, tu n’es pas habitué, tu parles, personne n’est habitué à cette chose-là, mais elle est là, là, rigide, tenace, téméraire ; elle arrête même de courir pour bien se loger dans un de tes muscles ; [etc.]

Tel est le début d’un long poème de Guy Régis, Atteint, que le site de Thomas Spear, Île en île , a mis en ligne ce 21 janvier,accompagné d’une notice biographique de ce jeune poète et comédien haïtien, inspirée de la présentation des Francophonies en Limousin.

Félicitations Guy ! Une notice dans Île en île, ça vaut bien des palmes académiques !

 

Obama…  » L’Intraitable « … succès de librairie

L’intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, consacré à Obama, symbole de créolisation, et à l’utopie portée par son élection (voir note d’hier), est en passe de devenir un succès de librairie. Un premier tirage de 10 000 exemplaires a été écoulé. Un second tirage de 10 000 vient d’être commandé par l’éditeur (Galaade). Certains l’achète par trois exemplaires. L’Intraitable… est un livre de poche pour toutes les poches, une forme de Tout-monde sans peine… enfin sans peine, faut tout de même le lire… 57 pages c’est pas trop pour faire le tour du Nouveau monde.