Nouvelle Nouvelle Guinée

A chacun sa Guinée. Du temps de l’esclavage, c’était une monnaie ou une toile servant pour le troc. Aujourd’hui, la Guinée est la corne d’abondance des géographes comme des historiens.

1. En Afrique, au lendemain du coup d’Etat en Guinée,  » Les militaires putschistes ont assis leur pouvoir mercredi, en paradant victorieux dans les rues de la capitale, Conakry, après s’être choisi un chef en la personne du capitaine Moussa Dadis Camara, nous signale la  » Check-list  » du Monde.  » Vive le nouveau chef « ,  » vive la nouvelle Guinée « , criaient notamment des milliers de Guinéens. Nombreux étaient ceux qui exprimaient leur  » joie «  qu’ » un grand changement «  soit arrivé, deux jours après l’annonce officielle du décès du général Conté, au pouvoir depuis 24 ans. « 

2. Aux antipodes de cette  » nouvelle Guinée « , l’ancienne Nouvelle-Guinée, dite PNG ou Papouasie-Nouvelle-Guinée, ne vit pas qu’un conte de Noël. Courrier international du 5 décembre donne écho à l’article de The National, signé Maivo Lafanama :  » Dans une région rurale de la province des Eastern Highlands, hauts plateaux du centre de l’île de Nouvelle-Guinée, les femmes, écœurées par les guerres tribales, ont décidé de tuer tous les petits garçons à la naissance afin de réduire le nombre d’hommes et de contraindre ces derniers à cesser les hostilités. Depuis plus de vingt ans, les affrontements tribaux sèment la mort et la destruction à Gimi, dans la région d’Okapa.  »

3. Dans le vaudou haïtien,  » est restaurée sur la base de la présence de la Guinée, l’Afrique mythique d’où viennent et retournent les esprits « . Ainsi nous l’apprend Laënnec Hurbon :  » les vaudouisants ont conçu un circuit des esprits. Ceux-ci, le plus souvent, viennent de la Guinée, puis descendent vers les eaux souterraines qui constituent un monde grouillant de toutes les activités humaines, mais bâti à l’inverse de la société humaine.  »

L’histoire ne nous dit pas encore ce que deviendront l’âme des enfants tués-nés de Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans quel vaudou mythique ils se réincarneront, dans quel loa, dans quelle Afrique nouvelle ils renaitront.

982 haïkus et moi, et moi, et moi

Depuis Nouméa, Le Cri du cagou nous informe par la plume de Denis Lemouton du nombre record de haïkus – 982 poèmes – qui ont concouru au Pilou des mots [Papalagui du 7/10/08], organisé lors du 1er Forum francophone du Pacifique, qui s’est terminé samedi et dont Anne Bihan nous a dressé chronique ici .

Chaque participants à ce concours avait droit à trois haïkus au maximum.

Des 24 poèmes lauréats, citons par exemple :

Un kaori, tout droit / Et mon âme inclinée / Jusqu’à terre. (Lina Guerra, pseudo d’une auteure locale bien connue…)

Archipels épars, / Cultures boomerang, / Avenir commun ? (Samir Bouhadjadj)

Sur l’océan bleu, / L’alizé crée des moutons, / Ma vahiné rit. (Michel Fougère), etc.

Bravo aux lauréats… et à cette corne d’abondance de 982 haïkus qui nous donnent l’envie de nous replonger dans les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, un hypertexte de poésie combinatoire.

Dans la préface de son livre-objet, Raymond Queneau écrivait en 1961 « Ce petit ouvrage permet à tout un chacun de composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers bien entendu. C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre) ».

(le sonnet régulier : deux quatrains suivis de deux tercets, soit quatorze vers.)

Avec cet ensemble de 982 haïkus, on peut rêver à la combinaison d’une poésie calédonienne que l’on pourrait produire… Commençons par les 24 haïkus lauréats, combinons-les à satiété… ou chantons avec Jacques Dutronc, de ce côté-ci du monde :

Cinq cents milliards de petits Martiens
Et moi, et moi, et moi
Comme un con de Parisien
J’attends mon chèque de fin de mois
J’y pense et puis j’oublie
C’est la vie, c’est la vie

Concours de haïkus (la verve vivante de trois vers évanescents pour un voyage au Vanuatu)

Voici un concours de haïkus, baptisé  » Pilou des mots « , qui devrait attirer plus d’un amateur ! Vous avez jusqu’au 10 octobre pour composer un haïku avec l’un des mots océaniens suivants, autant de mots qui ont enrichi la langue française :

Bichelamar, boomerang, boucan, bougna, bourao, cagou, dawa, doghi, didgeridoo, faré, filao, gaïac, kaori, kanak, kangourou, kawa, kiwi, koala, manou, maori, moa, monoï, niaouli, paréo, pilou, poca, poe, popinée, tabou, tamouré, tané, tapa, taro, tata, tiaré, tiki, troca, uru, vaa’a, vahiné, wallaby.

Le premier prix est au séjour de trois jours au Vanuatu pour deux personnes. Probablement au départ de Nouméa, mais ce n’est pas explicitement précisé dans le règlement de ce concours organisé par le Forum francophone du Pacifique. On peut rêver d’un Paris-Nouméa-Port-Vila, non ?

Pour quelques exemples de haïkus (poème sur l’évanescence des choses en 17 pieds de trois vers [5,7,5 vers respectivement]), on se reportera à mon billet  » Avec le haïku, le bonheur est dans le style «  [Papalagui, 12/08/07].

Exemple emprunté à Bashô (1644-1694) :

Vieille mare –

Une grenouille plonge

Bruit de l’eau.

Ce qui, transposé en haïku océanien, pourrait donner :

Vieux kaori –

Un cagou s’ébroue

Crac du gaïac.

N.B. : il arrive que les vers ne respectent pas exactement le dispositif 5 + 7 + 5 pieds, ceci en raison de la traduction du japonais, l’exemple ci-dessus pouvant être considéré à l’image du poème de Bashô, comme… une traduction du japonais ! 

Nous avons jusqu’au 10 octobre 2008 pour envoyer le haïku à l’Alliance Champlain, BP 8133, 98807 Nouméa cedex.

Que le meilleur gagne !

L’Enfant du peuple ancien : toute l’humanité lui appartient

L’enfant du peuple ancien d’Anouar Benmalek (2000) a été publié en Livre de Poche cette année. Ce roman d’aventure historique à haute portée politique, terriblement captivant, raconte un génocide oublié, celui des Aborigènes de Tasmanie, à travers la figure d’un enfant survivant, Tridadir,  » l’enfant du peuple ancien « .

L’argument en trois lignes :  » En 1918, dans l’Etat australien du Queensland, Kader assiste à l’agonie de Lislei, sa femme, et se souvient de Tridarir, leur fils adoptif. Ils se sont rencontrés alors qu’ils s’évadaient du bagne de Nouvelle-Calédonie sur un bateau avec Tridarir à son bord. L’enfant, dont les parents ont été tués par des chercheurs avides d’ossements à vendre aux musées, était le dernier Aborigène de Tasmanie.  »

Traduit en huit langues, il est en projet d’adaptation au cinéma.

Si l’on y revient aujourd’hui, c’est pour signaler l’entretien signé Nadia Agsous d’Anouar Benmalek, publié ce 24 septembre par Le Mague.

 » En écrivant ce livre, se souvient l’écrivain, à aucun moment je n’ai eu le sentiment que je m’éloignais de l’Algérie. Bien au contraire, j’avais la conviction que je participais en tant qu’Algérien à la grande aventure de l’Humanité. Le fait d’appartenir à tel ou tel pays ne doit pas constituer une entrave à l’expression de ma part d’Humanité. Je fais partie de plusieurs mondes. Et un écrivain n’est pas réduit au pays dont il est issu. Toute l’Humanité lui appartient.  »

Selon l’écrivain Mohamed Dib, L’Enfant du peuple ancien est un roman qui a permis de « sortir de la ghettoïsation de la littérature maghrébine ».

Son dernier roman Ô Maria, vient tout juste de sortir en version Livre de poche.

Anouard Benmalek a été de 1988 à 1991, Secrétaire général du Comité algérien contre la torture (CACT). En Algérie, en octobre 88, des jeunes ont manifesté pour réclamer des conditions de vie plus décentes. Ces événements ont causé des centaines de morts par balle et des actes de torture.

Voir le site de l’auteur, 20 ans après Octobre 88.

Qui suis-je ? Un roman jeunesse sur les Aborigènes de la  » génération volée « 

Reçue aujourd’hui la traduction française d’un roman d’une jeune auteur australienne aborigène, Anita Heiss, Qui suis-je ? Journal de Mary Talence, Sydney 1937, traduit par Annie Coeroli-Green pour les éditions tahitiennes Au Vent des îles.

C’est une fiction sur un phénomène de masse qui a marqué de sa culpabilité l’Australie de la première moitié du XXe siècle : la génération volée, c’est-à-dire le placement dans des familles blanches d’enfants aborigènes « pour les éduquer par l’adoption ».

En Australie, ce roman publié en 2001, ést considéré comme un livre jeunesse. La 4e de couverture résume l’histoire ainsi :  » Mary a été emmenée au Foyer pour enfants aborigènes de Bomaderry alors qu’elle n’avait que cinq ans. Maintenant elle a dix ans et vit avec une famille blanche à Sydney. Elle ne peut pas s’intégrer et commence à se demander pourquoi. « 

Poète piéton primé

Extrait du communiqué du Festival international de poésie de Trois-Rivières (Québec), organisé du 3 au 12 octobre 2008 :

 » À l’instar du poète mexicain Jaime Sabines et du poète québécois Gaston Miron, Nicolas Kurtovitch, de Nouvelle-Calédonie, écrit des poèmes de piéton. Sa poésie est celle de « l’homme-en-marche », de l’homme migrant vers la plénitude de sa définition d’homme. Il s’y applique à suivre les pistes des humains et de la vie, dans sa permanence comme son actualité, pour habiter pleinement la sienne. Ce mouvement, qui préside à sa quête, a séduit les membres du jury du Prix international de poésie Antonio Viccaro. (…)

Nicolas Kurtovitch est homme de lieux, de routes et de trajets. De ceux qui bruissent de la parole des hommes, mais aussi, surtout peut-être, de leurs silences, partagés ou non, et des questions que renvoie à chacun la présence de l’Autre. Divers segments de philosophies orientales irriguent également cette recherche d’humanité, où il s’agit, par l’écriture, de travailler à être soi parce qu’en cela réside notre seule chance de se faire véritablement présent aux autres. Comme tout art, écrire pour Nicolas Kurtovitch, est de l’ordre du geste d’un homme debout s’efforçant de s’y tenir, simplement. Une telle démarche s’accompagne certes d’une grande solitude, qu’il évoque parfois comme un exil en lui-même. Mais il en assume la condition, tout en portant haut ce sentiment d’amitié dont il sait, qu’avec celui de la beauté, il est de ceux qui nous sauvent de notre propre exil en nous-mêmes. Son écriture est donc tout à la fois acte d’existence et de résistance, traversée par les thématiques croisées de l’enracinement et de l’exil. Un enracinement vécu, un exil pleinement accepté par un poète qui s’efforce de « respirer avec le monde ». « 

Mots en dérades, mots en radeaux

Les errements du Net et de la littérature des périphéries nous renvoient au poète Lionel-Édouard Martin et à sa propre dérade géographique, entre Poitou, d’où il est, et la Martinique, où il vit. Le site Remue.net , jamais en vacances ni vacant de pépites, publie une belle chronique signée Jacques Josse, sur Dire migrateur, recueil de récits et de poèmes de L.E.M. publié aux éditions Tarabuste.

Lu cet extrait sur le blog de Lionel-Édouard Martin :

Écriture, antidote aux tropiques : même luxuriante en apparence, elle débarde le langage, transforme en silence tout excès de parole. Aucun arbre ici ne paraît écrire : accueil de toute clameur, l’alizé parle avec les mains, l’iguane, comme ailleurs le caméléon, multiplie les synonymes. J’ai vu dans les seuls pays d’Europe enrubanner les vergers de guirlandes d’aluminium pour effrayer les merles, borner l’emprise du chant. Peut-être un cerisier, nanti d’un dire trop chiche pour le gâcher en envolées bruyantes, se doit-il de préserver son lot plus avarement que le manguier : c’est ainsi qu’il écrit, ménageant son avoir. Et lorsque me fascine, dans mes séjours en Caraïbe, un arbre tropical glosé de bavardages, je plante dans ma terre la plus intime, dans ma chair de poète, le cerisier d’enfance à la rare écriture de fruits rouges.

On pense à l’écriture de la nature chez Déwé Gorodé, poétesse kanake, dont les cordylines dans son jardin de Ponérihouen, en Province Nord de Nouvelle-Calédonie, dessinent une écriture, nous avait-elle révélé, qu’elle détaille dans son recueil de nouvelles, publié par Grain de sable en 1994, Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier.

Le texte  » Ecriture, antidote aux tropiques… » est puisé dans Écrit en Haïti. Il nous fait découvrir la belle peinture de Reynald Joseph. Aux échassiers joliment évoqués par Martin, on préfère tomber sur ces chaisiers…

Ces bifurcations nous tracent des émerveilles, quand d’autres aiguillages nous entrainent…

Les accords de Matignon ont 20 ans, l’accord de Nouméa 10 ans

Les habitants de l’île d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie ont commémoré ce lundi le vingtième anniversaire de l’assaut de la grotte de Gossanah, qui avait fait 21 morts, dont 19 Kanak indépendantistes et deux militaires, le 5 mai 1988 (AFP).

Plusieurs centaines de personnes étaient rassemblées dans la tribu de Gossanah, au nord d’Ouvéa, où 19 coups de feu ont été tirés à la mémoire des militants et deux sapins ont été plantés, symbolisant les deux décennies de cette date anniversaire. Rescapés, habitants, familles des victimes sont intervenus, la voix souvent emplie d’émotion, pour demander de ne pas oublier « 19 combattants à qui on doit la paix ». Depuis deux semaines, les témoins de l’époque ont retracé jour par jour les évènements de 1988, jusqu’au 5 mai, donnant lieu à des débats sur la radio indépendantiste, Djiido, sur le déroulement des faits et sur l’accession à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. « On a voulu que notre jeunesse s’accapare cette histoire. On est allé au fin fond de tribus pour recueillir les témoignages », a déclaré Macky Wéa, membre du « comité des 20 ans d’Ouvéa ».

La grotte de Gossanah a récemment été définitivement fermée par les autorités coutumières kanak de la région. Dimanche, le haut-commissaire de la République, Yves Dassonville, avait déposé une gerbe à Ouvéa sur le monument érigé à la mémoire des 19 militants indépendantistes et une cérémonie oecuménique avec habitants, gendarmes et représentants de l’Etat avait été organisée.

Deux jours après l’assaut de la grotte d’Ouvéa François Mitterrand est réélu président de la République. Michel Rocard est nommé Premier ministre et constitue une mission du dialogue chargée de renouer la discussion entre loyalistes et indépendantistes. Cette mission conduira aux accords de Matignon (26 juin 1988).

Lors du premier anniversaire de ce drame, le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou est assassiné avec Yeiwéné Yeiwéné, son bras droit au FLNKS, par Djubelly Wéa opposé aux accords de Matignon.

Le 5 mai 1998, le lendemain de l’inauguration du Centre culturel Tjibaou, est signé l’accord de Nouméa, qui stipule :  » L’Etat s’engage à apporter durablement l’assistance technique et les financements nécessaires au Centre culturel Tjibaou pour lui permettre de tenir pleinement son rôle de pôle de rayonnement de la culture kanak.  » L’accord prévoit un transfert de compétences et  » l’Etat reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à bénéficier (…) d’une complète émancipation « .

Ce 5 mai 2008 à 20h, la Filmothèque du Quartier latin projette Les Médiateurs du Pacique (1997), en présence du réalisateur Charles Belmont et de l’ethnologue Alban Bensa.

Deux documentaires reviennent sur le massacre d’Ouvéa : Retour sur Ouvéa (réalisation Mehdi Lallaoui), France Ô, 5 mai, 20h40 ; Grotte d’Ouvéa, autopsie d’un massacre (réalisation Elisabeth Drevillon), France 2, 8 mai, 23h.