Papalagui (le blog) a un an !

Papalagui(le blog) fête son 1er anniversaire. Un bilan chiffré nous apprend que, depuis le 20 août 2006, vous avez consulté (vu ? lu ? appris par cœur ? reproduit ? affiché dans votre case ?) 5 000 pages tout rond…

 Rappelons pour ceux qui prendraient le film en cours de route, que Papalagui est un blog de littérature monde (osons le monde), de littérature ultrapériphérique (soyons ultra !). Le mot a été emprunté à Erich Scheurmann, auteur dans les années 1920 d’un récit de voyage « à l’envers », celui d’un chef samoan venu rendre visite aux Européens (Dominique Roudière, traductrice, Présence Image 2001, Pocket éditeurs 2004). La question de l’Autre et de l’étranger est donc au centre de ce livre qui décrit les travers des  » Papalaguis « . La question du récit et de la parole aussi. Qui parle ? Qui écrit ? Qui raconte ? Quelle est sa vision du monde ? Quel est son regard porté sur l’Autre ? Donc sur lui-même…

Comme l’analyse Valérie Martin-Pérez, Papalagui (le livre) est une fiction déguisée en récit de voyage. 

[http://www.serieslitteraires.org/publication/article.php3?id_article=591]

 » Ces propos, que l’on prête à un habitant des mers du Sud, ont bien pour vocation de faire réfléchir les lecteurs européens de notre époque moderne, sans doute un peu à la façon des Lettres Persanes au XVIIIème siècle. Le miroir est plus efficace quand il est teinté d’exotisme, et il est aisé de remettre ainsi en cause des comportements qui sont, sommes toutes bien relatifs. »

Papalagui (le blog) aime faire bouger les lignes (les mises en ligne de l’Internet comme les lignes de démarcations entre les diverses assignations). Reprenons la belle formule d’Abourahman A. Waberi, qui veut « déjouer les attendus » [voir note du 30 mai 2007].

 

En matière de  » littérature monde « ,les lignes à bouger sont les frontières qui délimitent symboliquement les centres et les périphéries… A l’ère d’Internet, l’apparente porosité des lignes n’est pas la panacée à la  » lecture monde « . Le départ récent de Maryse Condé de sa Guadeloupe natale montre qu’en littérature aussi  » nul n’est prophète dans son pays « … et que les auteurs vivent douloureusement leur position d’intellectuels ultrapériphériques.

Victoire, les saveurs et les mots

Comme l’écrit Ananda Devi dans son dernier roman, Indian Tango,que publie Gallimard ce 30 août (c’est son héroïne qui s’exprime) :  » Il est clair que je vis toujours dans l’illusion du lecteur extérieur, ce  » tu  » irréel : il m’est impossible de n’écrire que pour moi. Mon récit ne peut se faire sans échos, sans résonance. Comme j’ai besoin de cet invisible autre ! « (p. 61). C’est un roman traversé de part en part (y compris au sein même de la narratrice) par la question de l’Autre, de l’étranger. Nous y reviendrons.

Final de compte, si les mots nous manquent, allons voir du côté de Kara Walker, artiste américaine que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris expose jusqu’au 9 septembre (Mon Ennemi, Mon Frère, Mon Bourreau, Mon Amour).Très belle expo, dérangeante derrière l’apparente simplicité de ces panoramas en noir et blanc représentant des fantasmes, clichés, représentations historiques du racisme en Afro-Amérique…

« Dès qu’on commence à raconter l’histoire du racisme, explique Kara Walker,on la revit, on crée un monstre qui nous dévore. Mais aussi longtemps qu’il y aura un Darfour, aussi longtemps que quelqu’un dira  » tu n’e pas d’ici « , il semble pertinent de continuer à explorer le terrain du racisme. » 

Haïti, Cap-Vert, Samoa : le podium de la fuite des cerveaux

PMA ayant eu les plus forts taux d´émigration en 2000  (Pourcentage d´émigrants qualifiés par rapport au nombre de personnes ayant reçu une formation universitaire dans le pays d´origine)

Selon le Rapport CNUCED 2007 sur les pays les moins avancés, qui a pour thème le savoir, l´apprentissage technologique et l´innovation au service du développement , cinq PMA (Haïti, Cap-Vert, Samoa, Gambie et Somalie) ont perdu ces dernières années plus de la moitié de leurs spécialistes de formation universitaire qui sont partis pour des pays industrialisés à la recherche de meilleures conditions de travail et de vie. Dans sept autres PMA, plus du tiers du personnel qualifié a quitté le pays.

Le graphique montre les PMA ayant eu les plus forts taux d’émigration en 2000 (Pourcentage d´émigrants qualifiés par rapport au nombre de personnes ayant reçu une formation universitaire dans le pays d´origine. Ainsi dans le cas d’Haïti, plus de 80% des universitaires sont partis).

http://www.unctad.org/Templates/Webflyer.asp?docID=8580&intItemID=1397&lang=2 

Haïti, Cap-Vert, Samoa, trois îles, trois continents…

Question d’époque : l’autodafé c’est démodé ? (2)

Rumeurs de haine 

On sait que l’écrivaine bangladaise Taslima Nasreen vit depuis la publication de son premier roman, Lajja (édité en français par Stock en 1994), sous la menace d’une fatwa. Le premier ministre du Bangladesh (une femme) l’a même traitée de « pornographe » lors de la sortie de son livre, Enfance, au féminin (Stock, 1999). Sa tête a été mise a prix. Ses livres sont interdits dans son pays. Faut dire qu’elle est athée. Lajja (La Honte en français) a pour dédicace : « Aux peuples du sous-continent indien. Que la religion ait pour nom humanisme. »

Après un exil en Suède, elle vit principalement à Calcutta. Jeudi dernier, nous rapporte Françoise Chipaux, du Monde, alors que Taslima Nasreen participait à une rencontre organisée par le club de la presse d’Hyderabad pour le lancement d’un de ses livres en telugu, une des langues importantes de l’Andhra Pradesh, elle s’est faite agressée par des fondamentalistes musulmans. La télévision locale montre qu’on lui envoie des fleurs pas vraiment pour la féliciter. Elle est protégée par des organisateurs de la manifestation.  Voir le reportage de la chaine locale, Headlines : http://fr.youtube.com/watch?v=0p-T5vG4yl4

Taslima Nasreen est visiblement choquée. Un représentant d’un parti musulman annonce doctement devant la caméra que « l’amnistie dont elle bénéficiait en Inde est caduque ».

Dans son récit Rumeurs de haine (ed. Philippe Rey et Points Seuil), Taslima Nasreen détaille les motifs de la fatwa. Par ailleurs, elle revient sur les propos erronés qu’un journal (The Statesman) lui avait prêté de « corriger le Coran » :

« Je n’ai jamais parlé de corriger le Coran, il n’en a jamais été question pour moi, puisque je ne suis pas croyante. Je considère qu’aucun livre religieux ne vaut pour notre époque. Je revendique depuis longtemps le rejet des lois d’origine religieuse, puisque l’ensemble des religions dénient tout droit aux femmes, et je demande l’instauration de lois dépourvues de toutes disciminations entres les femmes et les hommes » (p.255)

François Chipaux nous apprend dans l’article du Monde : « En mars 2007, le All India Ibtedad Council avait offert 500 000 roupies (10 000 euros) contre sa tête. Le président de ce groupe, Taqi Raza, avait affirmé que cette menace serait levée seulement après les excuses de l’écrivaine, la promesse qu’elle brûle ses livres et qu’elle quitte l’Inde. »

René Depestre : la littérature-monde ? peut mieux faire !

 René Depestre, 81 ans, écrivain et poète, né à Jacmel (Sud d’Haïti), vivant à Lézignan-Corbières (pays cathare, Sud de la France), déjà signalé ici pour son prix de poèsie récompensant La Rage de vivre (Seghers, Bruno Doucey), décerné à Saint-Malo, lors du dernier festival Etonnants voyageurs, est interviewé dans Le Nouvel observateur du jour par Jean-Michel Djian.

Extrait : 

«Pourquoi être obligé de nommer ce qui se vit naturellement depuis que l’homme existe ?» La francophonie ? «Un tarmac sophistiqué, une sorte d’aéroport moderne. Froid.» Silence embarrassé tant il doit à la langue française. «Je reste sur ma faim quand je vois mes amis défendre cette idée de littérature-monde. On peut faire mieux : embrasser tous les arts dans cet affranchissement. Comment croyez-vous que les Africains et leurs descendants s’en sont sortis ? En dansant leur histoire, pardi ! En la mettant en musique ! Il faut s’inspirer d’Apollinaire quand il a sorti son manifeste. Nous avons tous besoin d’une perception nouvelle du monde que seuls les poètes, ensemble, peuvent traduire artistiquement. Il y a une place pour un puissant cri de ralliement.» Le voilà, lui, le combattant estampillé des libertés, en train de se révolter contre l’utilisation abusive d’expressions qui «remplissent le vide». Comme par hasard, la «Non-assistance à poètes en danger» est le titre de son avant-dernier ouvrage… La décision de commémorer l’esclavage ? «Une blague. Regardez ce qui se passe chez moi, en Haïti. On en est encore à apprendre ce qu’est la démocratie ! La jeunesse n’apprend plus rien des anciens. La mémoire végète. Comment voulez-vous dans ces conditions en finir avec les clichés ? C’est- à-dire avec la couleur de la peau, l’identité, si personne n’ose dire que c’est un passé qui nous étouffe. Ce sont les vivants que l’on cherche, pas les morts !»

Etre cultivé aujourd’hui (Jacques Lacarrière)

« Or pour moi, la culture, c’est tout ce qui refuse les similitudes, l’immobilisme des racines, les miroirs de la mémoire close, c’est tout de ce qui refuse -ou écarte- ce qui est exactement semblable ou similaire pour rechercher ce qui est différent, ce qui est dissemblable. Etre cultivé aujourd’hui, ce n’est pas lire Tacite ou Homère dans le texte (cela c’est de l’érudition), ce n’est pas non plus connaître par cœur les composantes chimiques du sol de Mars ou de Saturne, c’est tout simplement admettre -jusqu’en sa propre création- la culture des autres; c’est même au besoin se mêler à elle et la mêler en soi. Etre cultivé aujourd’hui c’est porter en soi, à sa mort, des mondes plus nombreux que ceux de sa naissance. Etre cultivé aujourd’hui, c’est être tissé, métissé par la culture des autres. » Citation de Jacques Lacarrière, affichée sous une photo représentant « d’étonnants voyageurs » : Théodore Monod, Anita Conti, Ella Maillart, au fond de la librairie-salon de thé de la Porte Saint-Michel, tenue par Edith Guimard dans la « cité du livre » de Bécherel, entre Rennes et Saint-Malo, en Bretagne.
Bécherel compte 15 librairies pour 660 habitants. Jacques Lacarrière, hélléniste et humaniste sans façons, était passé trois mois avant sa mort dans la librairie, mais il ne se souvenait pas avoir écrit ces mots sur la culture…

Etonnants voyageurs pour « déjouer les attendus »

 Qu’est-ce qui est le plus étonnant à Etonnants voyageurs, réuni à Saint-Malo ce week-end de la Pentecôte ?

la première tempête en dix-huit ans et la ténacité des visiteurs venus s’aérer l’esprit ; Une tempete

une superbe exposition Enki Bilal, en phase avec la tempête sur Saint-Malo

Jean-Claude Carrière, hôte d’honneur des documentaires de la SCAM, citant un auteur oublié : « Une histoire imaginée, on lui demande d’être réelle; une histoire réelle, on lui demande de ressembler à une histoire imaginée. » ;

une soirée Etoiles de la SCAM aux trente réalisateurs récompensés d’un prix de 4 000 euros (soit un joli total de 120 000 euros de prix !) ; soirée assez ringarde dans l’imitation forcenée des « Césars » et autres « Molières »…

une récompense méritée pour l’ami Gilles Dagneau, réalisateur de Tjibaou, le pardon, écrit avec Walles Kotra.

 René Depestre, absent, mais récompensé par un prix de poésie pour ses oeuvres poétiques complètes ; 

l’engouement pour les cafés littéraires ;

des paroles glanées, captées, envolées, des bouts d’histoires, des bribes de pensée, dans les différents lieux d’un festival devenu gargantuesque ;

les copains des copains ;

Jacques Godbout la dispute entre Québécois, autour de littérature-monde (Jacques Godbout et Dany Laferrière). Avec une trentaine d’auteurs, ils cosignent avec notamment Glissant, Condé, Sansal, Rouaud, Mabanckou, Devi, Victor, Trouillot, etc., Pour une littérature-monde ;

le vertige d’une histoire dans un livre, un personnage au nom à peine entendu, l’éclat de rire, salle Maupertuis, à l’anedocte d’Abourahman Waberi racontant qu’il faut « déjouer les attendus », racontant donc l’introduction volontaire dans un de ses manuscrits, non de « chape de plomb », mais de « plomb de chape » (sic), expression qui est passée comme une lettre à la poste, du manuscrit au livre, de l’auteur à l’éditeur, de l’éditeur au libraire ; jusqu’à ce qu’une traductrice pour l’édition allemande lui téléphone pour s’en étonner…

 Cet Abdou est trop fort, « déjouer les attendus », n’est-ce pas, à la contrepêtrie près, « ajouter détente » au flot incoercible d’une production littéraire marketée ?

Etonnants ces écrivains voyageurs.

Sami Tchak à l’heure, Ananda Devi, la passe de trois

Il y a en deux qui ne seront pas chocolat… Le salon du livre de Genève, dont l’espace Afrique avait de quoi rendre jaloux  tout libraire digne de ce nom, a récompensé Sami Tchak du Prix Ahmadou Kourouma pour Le Paradis des chiots et Ananda Devi du prix TSR (Télévision Suisse Romande) pour Eve de ses décombres. Ce roman en est à son troisième prix après le prix des Cinq Continents de la francophonie et le prix RFO du livre.

Serait-ce l’effet Jean Ziegler, homme politique suisse, auteur de Main basse sur l’Afrique et plus récemment de l’Empire de la honte ?

Mais les gazettes locales ne disent rien de ce que Sami Tchak va faire de son prix de 5000 francs suisses. Même pas de quoi acheter une montre suisse, hélas… La littérature c’est pas du luxe.

Papalagi, qu’es aco?

Papalagi (ou Papalagui en orthographe française) désigne en langue des îles Samoa, la « Blanc », « l’Européen », « l’Etranger », « l’Autre ».

Ce « papalagi » est survenu dans le récit de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, propos recueillis par le voyageur allemand Erich Scheurmann dans les années 1920.

Touiavii nous livre son étonnement empreint d’ironie à découvrir l’Europe à la fin du XIXe siècle:

« Le Papalagui vit dans des coffres de pierre empilés, séparés par des fentes bruyantes et grises;

le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie;

le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps; depuis il court sans cesse derrière. »

En 2004, les éditions Pocket ont réédité une version de poche du livre d’Erich Scheurmann (1878-1957): Le Papalagui, les propos de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, dans les mers du Sud. Analyse littéraire du livre : voir le texte de Valérie Martin-Perez .

La même année, une adaptation théâtrale est présentée par Hassane Kouyaté et Léon Kouyaté à Limoges (compagnies Umané Culture, So (La Parole), Deux Temps Trois mouvements (Burkina Faso, Mali, France) puis en 2005 à Paris, au Théâtre international de langue française.

D’un mot, Papalagi nous emmène à voir le monde autrement, comme un exemple de littérature-monde, d’une littérature ultrapériphérique. Dans ce renversement, Papalagui pratique un devisement du monde à l’inverse des paparazzi.

[L’Union européenne compte sept régions ultra-périphériques à savoir : les quatre départements français d’Outre-mer (DOM) : Guadeloupe, Guyane, l’Ile de la Réunion et la Martinique; les régions autonomes portugaises des Açores et de Madère et la Communauté autonome des Îles Canaries en Espagne.] :