Puisqu’on allume les étoiles

Vladimir Maïakovski (1893-1930)

Mais peut-être
Ne reste-t-il
Au temps caméléon
Plus de couleurs ?
Encore un sursaut
Et il retombera,
Sans souffle et rigide.
Peut – être,
Enivrée de fumées et de combats,
La terre ne relèvera-t-elle jamais la tête ?
Peut être,
Un jour ou l’autre,
Le marais des pensées se fera cristal
Un jour ou l’autre,
La terre verra le pourpre qui jaillit des corps,
Au-dessus des cheveux cabrés d’épouvante
Elle tordra ses bras, gémissante
Peut-être…
Écoutez !
Puisqu’on allume les étoiles,
c’est qu’elles sont à
quelqu’un nécessaires ?
C’est que quelqu’un désire
qu’elles soient ?
C’est que quelqu’un dit perles
ces crachats ?
Et, forçant la bourrasque à midi des poussières,
il fonce jusqu’à Dieu,
craint d’arriver trop tard, pleure,
baise sa main noueuse, implore
il lui faut une étoile !
jure qu’il ne peut supporter
son martyre sans étoiles.
Ensuite,
il promène son angoisse,
il fait semblant d’être calme.
Il dit à quelqu’un :
 » Maintenant, tu vas mieux,
n’est-ce pas ? T’as plus peur ? Dis ?  »

Écoutez si on allume les étoiles…, choix et traduction Simone Pirez et Francis Combes, préface de Francis Combes, Le Temps des cerises, 2005.

merci Jean-Luc Marty

Chacun doit se faire poète

« Chacun doit se faire poète. Je me suis retrouvée dans un tourbillon de mots brûlants, de mots désinfectants, de mots libérateurs, de mots sensibles, et les mots étaient tous à nous, et il suffisait de les retenir dans les mains pour jouer avec : ce avec quoi vous pouvez jouer est à vous, et ce fut le commencement de mon savoir. »

Gertrude Stein (1874-1946), Le livre de lecture et trois pièces de théâtre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Martin Richet et illustré par Alice Lorenzi, éditions Cambourakis,

Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

« Il y a des poètes dont l’inspiration se coule volontiers dans de vastes flux de paroles : de nos jours un Pierre Emmanuel, un Aragon, un Saint-John Perse… C’est la tradition de Chateaubriand ou de Hugo : le poétique y jaillit dans l’épaisseur d’une rhétorique heureuse. Or il est évident que le poétique est de moins en moins à l’aise dans la rhétorique. C’est un trait caractéristique de notre temps : la poésie a besoin d’un langage absolument neuf et la rhétorique n’est jamais qu’une forme usée du langage. En poésie, il s’agit d’arracher les mots à leur environnement verbal ordinaire afin de leur rendre (ou de leur donner pour la première fois) une valeur pénétrante, voire explosive : mettre le langage en poudre, « pulvériser » le poème et des grains de cette poudre tirer autant de semences : « essaime la poussière », dit René Char (Poèmes et Prose choisis, Gallimard, 1957). La phrase oraculaire se vrille dans l’esprit parce qu’elle est isolée et peut donc être contemplée pour elle-même. Elle impose une lecture lente ; son obscurité force l’attention et suscite le déchiffrement. Elle arrête sur des mots (et c’est peut-être la définition élémentaire de la poésie). Elle se détache telle une constellation sur l’abîme du silence. »

Jean Onimus, Expérience de la poésie, Desclée de Brouwer, 1973, p. 78

Une découverte dans Papalagui, il y a dix ans : Jean Onimus, un état de poésie…

Exploration du flux : un essai poétique fort et juste

Flux d’images, flux d’infos, « flux » migratoires, frontières, flux corporels, Marina Skalova répond par un flux d’écriture et de mots qui emporte la narratrice et nous avec dans la bonde.
Entre colère et impuissance, un essai poétique bref, fort et juste…

« …ce que la langue peut encore
à part polluer davantage 
les mots sur le papier coûtent cher
comment ne pas ajouter au bruit

entre les anémones

ce que peut la littérature face à ce présent
pas grand-chose sûrement

et cette chose
les vagues la recouvrent… »

Marina Skalova, « Exploration du flux », Le Seuil, coll. Fiction & Cie, avril 2018, p. 60, 61

Glissant interrogé en présence de… toutes les langues du monde

Pierre Nepveu [écrivain et universitaire québécois]. — Vous dites : « J’écris en présence de toutes les langues du monde, même si je ne les connais pas. » Comment définissez-vous cette présence-là, de quelle présence s’agit-il, comment se manifeste-elle, par quelles modalités ? »
Édouard Glissant. — Elle ne se manifeste évidemment pas de manière linguistique. Ce que je veux dire c’est que dans les traditions des littératures du monde, qu’elles soient d’ailleurs orales ou écrites, la fonction du poète a toujours été, plus ou moins visiblement, d’affirmer l’unicité excluante de la communauté (…) par rapport à toute autre communauté possible, d’une part. D’autre part, il est tout à faire clair que presque toutes les littératures du monde ont reposé sur l’idée que la langue de la communauté est une langue élue. (…)
Dans ce contexte l’écrivain, jusqu’au XIXe siècle, écrit de manière monolingue. (…)
Si j’écris un texte en Californie [où j’ai peur des tremblements de terre], il sera différent d’un texte que j’écris en Martinique [où je ne pense jamais aux tremblements de terre]. Il sera en suspens dans le tremblement. Il aura une autre connotation ; je n’écris plus de manière monolingue. J’écris avec ce nœud de relations, et je répète que ce n’est pas une question de connaissances des langues ni de pratique des langues. (…)
La langue que j’aime le mieux parler c’est la langue italienne, parce que quand je parle italien je ne suis pas atterré de faire des fautes. Ça m’est complètement égal de faire des fautes en italien, et faire des fautes ou ne pas faire de fautes, ça m’est complètement égal. Mais quand je parle en anglais, je me dis oh ! oh !, j’ai peut-être fait une faute, là. Il y a quelque chose qui soudain me coince. Ça c’est le problème de la Relation (avec peut-être la charge de prévention qui m’anime), qui n’a rien à voir avec le fait de parler ou de ne pas parler, de connaître ou de ne pas connaître, d’être obligé de parler ou de ne pas être obligé de parler une langue, mais qui est la situation actuelle du monde, qui est la situation actuelle de la relation culturelle et de la relation de sensibilité, d’esthétique (et de langues) dans le monde actuel. Et c’est pour cela que je dis que j’écris en présence de toutes les langues du monde. »
Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1995
pp. 47-49