Jean-Marie Le Clézio : blues, jazz, maloya, gwo ka, calypso, ravane-maravane, reggaeton, seggae, hip-hop

Ce texte de Jean-Marie Le Clézio, daté de Séoul, le 20/09/08, est destiné au parrainage du Festival Vibrations Caraïbes, à Paris, à la Maison des Cultures du monde, du 16 au 26 octobre 2008.

Cette liberté, comme une supplique, comme un appel dans la voix du blues et du jazz

« Nul n’a mieux parlé du jazz et du blues, nul n’a mieux traduit dans notre vieille langue métisse cousue de cicatrices, que le poète martiniquais Aimé Césaire.

Césaire, ça n’est pas quelqu’un qui écrit à propos de l’Afrique et du jazz. C’est quelqu’un qui parle cette musique, qui la vit et la crée, qui la fait entrer dans sa langue. Elle est en lui, à sa naissance, il l’a sucée avec le lait de sa mère, il l’a apprise dans le bruit des paroles qui l’ont entouré, dans les jeux, les couleurs et les rires, dans la douleur. Il l’a apprise dans la langue créole. Il l’a dite dans la langue qu’il invente.

Car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine-Blanche-de-Castille, un-seul-mot-un-seul-mot, voyez-vous-ce-petit-sauvage-qui-ne-sait-pas-un-seul-des-dix-commandements-de-Dieu).

Car sa voix s’oublie dans les marais de la faim. Et il n’y a rien, rien à tirer de ce petit vaurien, Qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix.

Une faim lourde et veule.

Une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique.”

Entendons les encore, ces vers qu’aimait Franz Fanon:

Et à moi mes danses

Mes danses de mauvais nègre

A moi mes danses

La danse brise-carcan

La danse saute-prison

La danse il-est-beau-et-bon-et-legitime-d’être-nègre ».

Tout est là.

Il n’y a rien d’autre que ce qui passe dans ce souffle. Rien d’autre que ce qui brûle cette plaie. Dans le blues des plantations de canne et de coton, dans le jazz des rues du Bronx et de Harlem. Dans Armstrong et Coltrane, Mingus, Monk et Coleman, dans la voix de Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Dans la voix de Big Bill Broonzy de John Lee Hooker, de Jimmy Reed, de Muddy Waters, de Ray Charles. Cette puissance qui vient de loin, de la terre mythique d’Afrique, du fond des soutes des bateaux négriers, cette puissance née avec la langue créole, sous le fouet et le raidissement d’orgueil, dans la révolte des marrons, dans le combat pour garder son nom, son identité, sa foi.

Rien d’autre que ce souffle et cette violence, cet amour et cette douceur, dans The girl from Ipanema de Stan Getz chanté par Joao et Astrud Gilberto sur un rythme de Bossa Nova, dans la dialogue de Miles Davis et d’Easy Doo Bop interpretant Chocolate Chip. Le souffle, la durée, la résistance, dans le rythme jusqu’au vertige des Gnaouas d’Afrique du nord, ou dans la rencontre entre l’Orient et l’Afrique au Soudan. Dans les maloyas de Danyel Waro, dans le Gwo Ka, le calypso au steel drum de Trindidad , la ravane-maravane de ti Frère le Mauricien, la voix de Charleezia qui chante pour les Chagossiens en exil. Dans le reggaeton de Puerto Rico, le seggae de Kaya mort en prison a Port Louis, le hip hop du Bronx et de East L.A.

Rien d’autre que la liberté.»

Aide de la Martinique pour Haïti

Signalé par Gérard Guillaume, directeur des Antennes Télévision de RFO Martinique : la Martinique se mobilise du 12 au 14 septembre pour une collecte de biens de première nécessité en faveur des sinistrés haïtiens des quatre cyclones (Fay, Gustav, Hanna et Ike) qui viennent de frapper le pays.

Selon un bilan communiqué du gouvernement haïtien, le bilan s’établit à 326 morts, 50 disparus, 190 blessés, 170 000 familles sinistrées, 151.000 personnes hébergées.Outre les ponts et routes, 10 800 maisons ont été détruites.

A suivre : Junot Díaz

 » L’île d’Hispaniola, à la fois dominicaine et haïtienne, est le pivot autour duquel le vieux monde a balancé dans le nouveau. Le point de transformation. Le « ground zero » du Nouveau Monde. « , propos de Juno Díaz, 40 ans, Américain d’origine dominicaine, auteur de Los Boys (Drown en V.O.) paru chez 10/18 en 2000 et tout dernier Prix Pulitzer 2008, la plus haute distinction littéraire décernée outre-Atlantique pour son roman The Brief Wondrous Life of Oscar Wao, [La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao] à paraître en traduction française chez Plon en 2009 (cité dans le portrait signé Lila Azam Zanganeh, Le Monde, 8/08/08).

Los Boys, le livre est épuisé. Lire extrait + critique sur le site de L’Œil électrique.

Mots en dérades, mots en radeaux

Les errements du Net et de la littérature des périphéries nous renvoient au poète Lionel-Édouard Martin et à sa propre dérade géographique, entre Poitou, d’où il est, et la Martinique, où il vit. Le site Remue.net , jamais en vacances ni vacant de pépites, publie une belle chronique signée Jacques Josse, sur Dire migrateur, recueil de récits et de poèmes de L.E.M. publié aux éditions Tarabuste.

Lu cet extrait sur le blog de Lionel-Édouard Martin :

Écriture, antidote aux tropiques : même luxuriante en apparence, elle débarde le langage, transforme en silence tout excès de parole. Aucun arbre ici ne paraît écrire : accueil de toute clameur, l’alizé parle avec les mains, l’iguane, comme ailleurs le caméléon, multiplie les synonymes. J’ai vu dans les seuls pays d’Europe enrubanner les vergers de guirlandes d’aluminium pour effrayer les merles, borner l’emprise du chant. Peut-être un cerisier, nanti d’un dire trop chiche pour le gâcher en envolées bruyantes, se doit-il de préserver son lot plus avarement que le manguier : c’est ainsi qu’il écrit, ménageant son avoir. Et lorsque me fascine, dans mes séjours en Caraïbe, un arbre tropical glosé de bavardages, je plante dans ma terre la plus intime, dans ma chair de poète, le cerisier d’enfance à la rare écriture de fruits rouges.

On pense à l’écriture de la nature chez Déwé Gorodé, poétesse kanake, dont les cordylines dans son jardin de Ponérihouen, en Province Nord de Nouvelle-Calédonie, dessinent une écriture, nous avait-elle révélé, qu’elle détaille dans son recueil de nouvelles, publié par Grain de sable en 1994, Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier.

Le texte  » Ecriture, antidote aux tropiques… » est puisé dans Écrit en Haïti. Il nous fait découvrir la belle peinture de Reynald Joseph. Aux échassiers joliment évoqués par Martin, on préfère tomber sur ces chaisiers…

Ces bifurcations nous tracent des émerveilles, quand d’autres aiguillages nous entrainent…

Esclavages et libertés au Festival du conte et de la parole

 » Esclavages et libertés  » est le thème du Festival international du conte et de la parole, les 22, 24 et 25 mai à Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Organisé depuis deux ans à Gorée (Sénégal) sur le thème de l’esclavage, c’est la première fois qu’une déclinaison française est proposée :  » Il y aura là de grands conteurs venus des quatre coins du monde [Babacar Mbaye Ndaak (Sénégal), Sani
Bouda (Tunisie), Catherine Zarcate (France), Mimi Barthélémy (Haïti), Manféï Obin (Côte d’Ivoire), Suzy Ronel (Guadeloupe, France), Sani Bouda (Niger)] mais aussi des musiciens, des danseurs et des chanteurs. Tous parleront des esclavages et libertés pour que les spectateurs puissent entendre de leur bouche, en situation théâtralisée, des histoires qui sont restées gravée dans la mémoire, et qui pour certains, ont été vécues par leurs propres grands-parents… « 

Le festival s’associera vendredi 23 mai aux commémorations organiséee par des associations antillaises, notamment à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), dans le cadre de la journée récemment officialisée par le président de la République comme « journée commémorative » pour les associations de Français de l’Outre-mer vivant en métropole, en plus de la journée nationale de commémoration du 10 mai. 

Des nouvelles des colloques : Glissant, Frankétienne et Césaire

 » Edouard Glissant ou la poétique de la ritournelle  » est le thème de la conférence d’Aliocha Wald Lasowski, lauréat de la bourse Edouard Glissant 2008, le 23 mai à 15h30, Maison internationale de la Cité internationale universitaire de Paris, Salon David Weill.

Frankétienne est au programme du colloque  » La création face à la langue de bois « , les 19 et 20 juin 2008 à l’Université Paul Valéry – Montpellier III . Colloque pluridisciplinaire de jeunes chercheurs organisé par l’Ecole doctorale « Langues, littératures, cultures, civilisations ». Marie-Edith Lenoble (Université Paris IV – Sorbonne) tiendra son auditoire en haleine, le 19 à 16h avec Les langues totalitaires à l’épreuve de la schizophonie. Etude de L’Oiseau Schizophone de Frankétienne.

Un colloque international Aimé Césaire est organisé par l’université West Indies de Barbade, du 15 au 17 octobre 2008.  » Tout en revisitant l’histoire et les écrits de la négritude, ce colloque vise également à explorer les nouvelles directions des littératures antillaise et africaine », signalent les concepteurs. Annonce détaillée en français sur le site de recherche littéraire Fabula .

Glissant pas content

On lira dans Libération du jour une tribune libre d’Edouard Glissant : « Pour un Centre national à la mémoire des esclavages ». Nommé par Jacques Chirac à la tête d’un tel Centre, il avait écrit ce grand dessein dans un livre, préfacé par le Premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin, Mémoires des esclavages (Gallimard, La Documentation française). Aujourd’hui Glissant n’est pas content :  » Il est certain qu’une commémoration hors de tout Centre même symbolique peut apparaître comme une parole sans charpente, d’autant que ce Centre (…) aurait pour mérite, d’abord, par sa situation centrale en France, de signifier l’éminente volonté de l’Etat français et son engagement en la matière (…). »

Tjibaou par Césaire

La disparition d’Aimé Césaire et ce dixième anniversaire du Centre Tjibaou sont l’occasion de se replonger dans le catalogue de l’exposition, De jade et de nacre, présentée initialement dans un autre lieu de culture de Nouméa, le Musée territorial, puis en 1990 à Paris. Voici ce qu’écrivait Aimé Césaire (1913-2008) à propos de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), en 1990 :

Si dans la rétrospective des hommes de l’année, il y a une figure que l’on a pas le droit d’oublier, c’est celle de Jean-Marie Tjibaou, car nul à mes yeux n’incarne mieux en cette fin de siècle, et de manière plus pathétique la noblesse et la grandeur véritable mises au service d’un petit peuple luttant pour sa survie et la survie d’une civilisation.

Démarche en vérité exemplaire. Son premier mot d’homme politique (non pas de politicien mais d’homme) est un mot qui livre l’essentiel : « relever la tête ! ».

Oui, Kanak. Fondamentalement Kanak et fier de l’être.

Kanak, autant dire fidèle. De cette fidélité qui va, par-delà l’Ancêtre, à la Terre-mère, la Terre, entrailles toujours vivantes. De cette fidélité qui seule rend légitime l’action politique qui, au demeurant, n’est que prolongement et ne peut être que « béquille ».

Kanak donc et parce que Kanak d’une exemplaire fidélité, responsable.

Le grand mot est lâché.

Responsable de l’avenir.

Responsable du présent et du devenir.

Responsable de la vie à maintenir, à renforcer, à transmettre…

Alors inévitablement devait se poser la question :

« Comment, mais comment être kanak dans le monde moderne ? »

Il ne s’agit pas d’archaïsme. Il faut prendre le monde en charge et, l’orientant, tâcher de lui donner sens : un sens humain.
Il ne faut pas plus pour comprendre Matignon. Non pas ce compromis, mais au contraire, cette percée. Cette avancée. Cette victoire.

Et d’abord, une victoire sur soi… La plus grande des victoires. Sur la douleur intime. Sur le ressentiment. Sur la légitime méfiance.

Au terme, l’inter-reconnaissance.

Le partage.

Don. Contre-don. Partage.

Autant de mots occasionnellement employés par d’autres, mais qui sont des mots kanak, donc des mots de Tjibaou.
D’ailleurs, l’homme était d’abnégation totale et de générosité. Pas naïf. Généreux. Et parce que généreux, prêtant à l’autre sa générosité. Le croyant toujours capable d’un sursaut, d’un geste, d’une conversion.

Oui, même le colon.

Oui, même le colonisateur.

En vérité, le combat pour son pays, pour sa terre, c’est avec les armes les plus nobles et au nom des valeurs les plus hautes qu’il le mena, et jusqu’au bout :

« Kanaké est un des plus puissants archétypes du monde mélanésien. Il est l’Ancêtre, le Premier né. Il est la flèche faîtière, le mât central, le sanctuaire de la grande case. Il est la parole qui fait exister les hommes. »
Jean-Marie Tjibaou combattait pour Kanaké.

Le Nobel de la paix. D’autres l’ont eu et qui le méritaient. Jean-Marie Tjibaou lui aussi le méritait. Et il eût été bien que le reste du monde honorât la noblesse de la démarche d’un fils d’un tiers monde lointain et oublié.

Il est mort. Foudroyé par un des siens.

Cette mort, il l’avait pressentie et en avait d’avance acceptée le risque, lui qui souvent parlait du « grand trou noir ».

Aujourd’hui, disons simplement qu’il n’est pas au pouvoir du « grand trou noir » de tout engloutir.

Jean-Marie Tjibaou, pour l’essentiel, demeure.

Il aurait inventé une voie nouvelle : la voie kanak de la décolonisation.

Je vois l’allée.

Bordée de cordyline virile d’une tendresse d’érythrina.

Jean-Marie Tjibaou s’avance.

Dominant l’allée, sur la colline,

L’araucaria pérenne.

Tous les éléments du mythe fondateur sont là.

Jean-Marie Tjibaou s’avance et son indéfinissable sourire l’annonce :

« Kanaky nous est né. »