Prix René Goscinny à Groenland Manhattan

 

 

Chloé Cruchaudet, a été récompensée par le Prix René Goscinny pour son premier album Groenland Manhattan, publié par Delcourt. Chloé Cruchaudet retrace l’histoire vraie d’un jeune Esquimau exhibé avec sa famille, loin de sa terre natale… à New-York. Ainsi les  » zoo humains  »  n’ont pas été limités aux Kanaks à l’Exposition coloniale de 1931 ou, un siècle auparavant, à la Vénus Hottentote…

BD : des Maoris dans un zoo, des Inuits dans une vitrine

Kia Ora, parole de bienvenue en langue maori, est le titre de cette série,commencée il y a un an. Le tome 2 vient de sortir chez Vents d’Ouest. Il est signé Olivier Jouvray (dessin), Virginie Ollagnier-Jouvray (scénario), Efa (couleurs). Après  » Le départ « , voici donc  » Zoo humain « . Une bande dessinée s’attaque donc à la face cachée de la colonisation du Pacifique Sud : l’exhibition des indigènes emmenés en Europe. Vue par les yeux de la seule fillette de l’aventure, Nyree, qui accompagne ses parents, ce tome 2 ne tient pas les promesses du premier. C’est assez statique et les tensions sont comme lissées par des dialogues convenus.

L’arrivée en Angleterre démarre sous de bons auspices : les Maori présentent au Crystal Palace des spectacles de danse (qui rappellent le haka des terrains de rugby) et la population londonienne apprécie. Assez vite les représentations suivantes sont annulées sans explication.

La solution est d’expédier tout ce petit monde à Paris au Jardin d’acclimation. Les danseurs maori deviendront des bêtes curieuses à qui les visiteurs lancent des pièces de monnaie. Dès lors, cette prise de conscience fera demander au groupe de danseurs à repartir en Nouvelle-Zélande. Sauf le père de Nyree, tenté par l’appât du gain, qui avec sa famille va signer pour les Etats-Unis. C’est d’ailleurs ce dilemme qui étonne et enrichit l’intrigue. On attend avec impatience le tome 3.

Chloé Cruchaudet nous propose chez Delcourt une BD qui arrive comme en symétrie de Kia Ora : Groenland Manhattan. En 1897, l’explorateur Robert Peary regagne New York après une mission au Groenland et ramène dans ses bagages cinq Esquimaux, parmi lesquels Minik, un jeune garçon, et son père. Véritable objet de curiosité, le petit groupe est logé dans les sous-sols du Muséum d’histoire naturelle. Mais, en l’espace de quelques mois, la tuberculose a raison de ces grands hommes du Nord et seul Minik survit. Adopté par l’un des conservateurs du Muséum, il s’adapte peu à peu à sa nouvelle destinée. Mais sa vie bascule le jour où il découvre dans une vitrine du musée le squelette de son père…

On y reviendra prochainement…

La Corée, une histoire belge en noir et blanc

C’est un roman graphique publié par les éditions Quadrants. Couleur de peau : miel est l’autobiographie d’un scénariste de BD belge né en Corée, adopté à l’âge de 5 ans, abandonné en Asie, retrouvant une famille adoptive et nombreuse en Belgique.

[Ce livre a été adopté en film. Voir Culturebox.]

Cet enfant de la BD franco-belge a choisi de raconter un mot :  » miel « , nom de sa couleur de peau, écrite sur la fiche anthropométrique de son orphelinat coréen, avant adoption. Miel pour ne pas dire jaune, véritable Rosebud de son identité…

Au péril jaune, Jung oppose le péril jeune, celui d’un destin assumé, d’un dessin en traces de lavis noir et blanc.

Dans un entretien à Didier Pasamonik pour le site Univers BD (http://www.actuabd.com/spip.php?article5740), Jung explique : « Cette autobiographie n’est pas un règlement de compte avec ma famille. Mon adoption n’est ni réussie, ni ratée, c’est plus nuancé que ça. Ce livre est pour moi un prétexte pour parler de l’adoption avec toutes les joies ou les tristesses qui l’accompagnent.  (…) J’ai longtemps renié mon pays d’origine. Je changeais de trottoir lorsque je rencontrais un autre adopté qui par ailleurs faisait de même. J’ai vécu cet abandon comme une disgrâce et, à un moment donné, surtout dans la période de l’adolescence, on a besoin de trouver des repères. J’étais Asiatique et un besoin vital de m‘identifier à quelque chose. Tout naturellement, j’ai fait un report d’affectivité sur la culture japonaise. Le Japon était un pays longtemps ennemi et voisin de la Corée. En fait, j’étais un traître et heureux de l’être ! »

La photo :

La planche p. 6 :

 © photo Didier Pasamonik

Jung réussit à nous émouvoir avec le récit de sa vie. Le dessinateur suit ses propres traces :  » dans un style plus jeté, plus spontané. Le dessin est rond, sympathique, afin que le lecteur entre dans mon univers sans trop de difficultés. «  Jung réussit également à nous expliquer pourquoi  » de par son ampleur, l’adoption internationale corréenne est un phénomène unique dans le monde et dans l’histoire. « 

Son style est empreint de cette distance qui permet à l’ironie de rendre sensible une destinée en aller-retour.

Hienghène, oral austral et littéraire

 

Du 30 octobre au 4 novembre prochains, à l’orée de l’été austral, on ne parlera pas seulement des prix littéraires. Le 3e Salon International du Livre Océanien (SILO 2007, http://www.silo2007.com/) sera l’occasion, l’une des rares dans la région de créer un immense événement festif, intellectuel et populaire autour du livre.

La bibliothèque Bernheim de Nouméa l’organise pour le compte du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie autour du thème « Paroles ». Les organisteurs entendent mettre l’accent sur les performances, contes, slam. 

Il est quelquefois difficile de faire exister à terre le Pacifique Sud. Sa dimension archipélique n’est pas toujours perçue comme une chance. Et pourtant, la gravité de cette terre de la Province Nord était toute indiquée pour installer pendant quelques jours une manifestation littéraire à dimension océanienne.

Hienghène est le lieu d’un Centre culturel fondateur de la politique culturelle du pays, au prise avec la naissance de l’histoire moderne du Caillou en 1853, comme de son histoire tragique contemporaine. La mémoire locale garde le souvenir vivace du massacre de dix militants indépendantistes en 1984. Jean-Marie Tjibaou est né à Tiendanite, tribu distante de 17 km du centre communal de Hienghène. Signe de son passé meurtri, le nom même de « Hienghène » signifie dans la langue fwaî (l’une des langues kanak parlées dans cette aire coutumièe Hoot Ma Whaap) : « pleurer en marchant ».

Parmi les écrivains invités, outre les Calédoniens (Kurtovitch, Ohlen, Berger, Gope, Jacques, Barbançon), signalons un plateau de choix autour de John Maxwell Coetzee, le prix Nobel sud-africain, Albert Wendt, d’origine samoane, Marcel Meltherorong, du Vanuatu, Dany Laferrière, du Québec, les Polynésiens Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Flora Devatine, Chantal Spitz, et plusieurs écrivains australiens, été austral oblige.

 

 

Le Photographe est mort d’une crise cardiaque

  Didier Lefèvre à la cérémonie de remise des prix le samedi 27 janvier 2007. (Didier Lefèvre à la remise des prix du Festival d’Angoulême, le 27 janvier)      (extrait tome 3, cf. site de Didier Lefèvre : http://www.imagesandco.com/photographe.php?photographe=1 )

Les éditions Dupuis nous apprennent le décès soudain de Didier Lefèvre, emporté par une crise cardiaque survenue lundi soir à son domicile de Morangis, dans la banlieue parisienne : « Didier Lefèvre était né en 1957. Il exerçait la profession de reporter photographe. Il a collaboré avec divers journaux et magazines. Il aimait retourner aux mêmes endroits, pouvoir y passer du temps, en observer les changements, y retrouver les gens. Des lieux, des hommes, en vrac : le Sri Lanka, la Corne de l’Afrique, les Toreros, le Malawi et le Cambodge récemment, les Pompiers, les habitants de Bougainville, les champions du monde de course à pied éthiopiens, les jardiniers, les moudjahidin d’avant 1992, les Hazara, le Kosovo… De ses Voyages en Afghanistan, il a fait un livre aux Éditions Ouest France. Mais il les a aussi racontés à son grand ami Emmanuel Guibert. De ses photos, et de son récit mis en dessin par ce dernier sont nés les trois albums de bande dessinée Le Photographe aux Éditions Dupuis.

Le Festival d’Angoulême venait de le récompenser, ainsi que ses amis Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier, en leur attribuant le Prix Essentiel pour le troisième tome du Photographe. »

Le Photographe rend grâce aux membres de MSF, Médecins sans frontières. Il propose un regard neuf et pudique, une narration enrichie où se mêlent dessins et photos.

Shigeru Mizuki : « Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »

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NonNonBâ (« mémé » en japonais) de Shigeru Mizuki,édité par Cornélius, a été reconnu Prix du meilleur album de l’année par le jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême. C’est un manga écrit et dessiné par l’un des maîtres du genre, connu pour ses mangas d’horreur. Une des grandes surfaces du livre ouverte à Paris à midi le dimanche en avait encore une dizaine d’exemplaires en rayon avec une remarque critique très élogieuse. 

Lecture qui se révèle passionnante… NonNonBâ, c’est la chronique au quotidien d’un enfant, Shigeru, dans le Japon rural des années 30. Roman initiatique où la grand-mère du héros est une personne de peu qui lui raconte de multiples histoires de yôkaï,  êtres fantomatiques dotés de pouvoirs maléfiques ou bénéfiques, c’est selon. En arrière-plan, l’idéologie d’un Japon conquérant à la veille de la Seconde guerre mondiale ou les idéaux culturels du père de Shigeru, banquier en passe d’être licencié, amoureux de cinéma. Il ouvrira une salle dans ce coin reculé de l’archipel, loin des ascenseurs et du métro de la capitale.

Culture populaire, faite de superstitions et d’esprit magique, culture moderne représentée par le cinéma naissant, ce manga manie avec talent la complexité de mondes apparemment opposés. Ce soubassement culturel permanent enrichit la narration des multiples historiettes. Ainsi p. 104, l’auteur fait dire au père du jeune héros, Nozomu Murata (« celui qui espère ») : « L’argent, ce n’est pas important. Il en faut juste pour ne pas mourir de faim… L’humour, c’est important dans la vie… Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »   

$titre - $auteur A noter l’admiration de l’auteur Shigeru Mizuki pour un autre raconteur d’histoires populaires, Lafcadio Hearn(1850-1904), Irlandais de naissance, Martiniquais d’adoption qui traduira des récits d’esclaves avant de vivre au Japon où il se convertira au bouddhisme. Il se mariera et il adoptera le nom de Yakumo Koizumi (photo ci-dessous). Il est l’auteur de Histoire de Hoichi, le moine sans oreilles, selon une des cases de NonNonBâ. Les Japonais eux-mêmes considèrent Kwaidan (« Contes étranges« ) comme « un chef d’œuvre de la littérature », nous apprennent les excellents traducteurs Patrick Honnoré et Yuakari Maeda. 

Eux-mêmes éprouvent une admiration pour ce raconteur d’histoires, « au regard empreint de respect et dénué d’exotisme, à l’opposé d’un Pierre Loti ou d’un Victor Segalen », à l’instar de Shigeru Mizuki. 

Lors de la sortie en français de son livre, 3, rue des Mystères et autres histoires, les éditions Cornélius, présentaient ainsi Mizuki :

 

« Après « NonNonBâ », sa langueur provinciale et ses monstres pittoresques, ce nouveau livre nous fait goûter à la veine effrayante de Mizuki, achevant de présenter au public français ce dieu vivant du manga, qui entend bien dessiner encore jusqu’à 110 ans avant de pouvoir, à son tour, devenir un yôkaï. »

Ci-contre, yôkaï, extrait d’un autre album de Mizuki, [lequel ?] :

Ile Bourbon 1730, des personnages de roman (graphique)

On ne résiste pas à donner les noms des personnages. On suggère même qu’ils soient les personnages d’une pièce de théâtre, vue la qualité des troupes réunionnaises. L’une d’entre elles devrait s’emparer de ces archétypes historiques, en français ou en créole…

La Buse: le dernier pirate, invisible, emprisonné, omniprésent dans les esprits. 

Ferraille : Pirate amnistié et chef des marrons. Il organise la résistance des marrons sur l’île. Il est partisan d’une action violente.

Monsieur Robert : Pirate amnistié devenu un des plus influents planteurs de Bourbon. 

Virginie Robert : Fille de Monsieur Robert. Elle prend fait et cause pour les esclaves.

Evangéline (dite Nènène) : Esclave et domestique de la famile Robert. Elle prend secrètement part à la résistance des marrons.

Gouverneur Dumas : Gouveneur de l’île. Chantre de l’esclavage, il se veut fossoyeur de flibuste.

François Caron : Impitoyable chasseur de marrons, réputé pour sa cruauté.

etc.

Ile Bourbon 1730 : Trondheim et le Réunionnais Appollo mettent la BD de l’île sur orbite

  C’est très sérieux, une BD historique comme on dit un roman historique. Ile Bourbon 1730 de Trondheim et Appollo publiée par les éditions Delcourt, est une manière de raconter les tristes heures de chasse aux noirs marron dans ce qu’on n’appelait pas encore la Réunion. C’est une bonne vieille histoire de pirates qui cache la grande Histoire… la Buse, dernier pirate en course est emprisonné. La révolte gronde pour le libérer parmi ses anciens amis devenus résidents de l’île Bourbon. D’anciens forçats métamorphosés en colons. Et comme un bon roman, le livre comporte plusieurs narrations superposées. L’histoire d’un naturaliste à la recherche du dernier dodo, l’histoire d’une fille de bonne famille éprise de liberté pour les esclaves, l’histoire d’un gouverneur corrompu, etc. Le tout est traité avec ironie et humour. Ainsi ces faux pirates anglais partis à l’abordage du naturaliste français… sur une coquille de noix.

 Un scénario co-écrit par Appollo le Réunionnais et Lewis Trondheim, le Montpelliérain, des dessins de Trondheim, le tout sans couleurs pour limiter le coût et donner un style de roman graphique. Format de livre épais, couverture crême au toucher granuleux du meilleur effet. Une manière aussi de mettre sur orbite la BD réunionnaise avec la présence de Lewis T., président du jury du festival de la BD d’Angoulême qui s’ouvre ce 25 janvier. L’école de BD réunionnaise connue naguère par son journal de scénaristes et dessinateurs, le Cri du margouillat.

Appollo avait réussie une très belle Grippe coloniale  chez Vents d’Ouest, avec Hua-Chao-Si (tome 1, on attend toujours le tome 2)

Planche 5, Ile Bourbon 1730, Trondheim, Appollo, éditions Delcourt